Le Normalien de la rue d’Ulm

Entrée Ecole normale supérieureBernard-Henri Lévy a été reçu septième au concours d’entrée à l’Ecole Supérieure de la rue d’Ulm. Et, performance supplémentaire, il a été reçu « en carré » c’est-à-dire, selon le jargon des khâgneux de l’époque et peut-être encore d’aujourd’hui, lors de sa première tentative.

Il est d’usage, en effet, que les khâgneux tentent l’épreuve du concours une, deux ou trois fois. Ils sont, dans ce cas, « carré » ou « cube » ou « bica ». Eh bien, BHL entra donc du premier coup et prend donc place, ainsi, parmi les célèbres, et plutôt rares, « carrés » de la prestigieuse Ecole.

Le concours, cette année-là, fut, à cause des événements de Mai 68, repoussé au mois de novembre. En sorte qu’il n’entama véritablement sa scolarité qu’en toute fin d’année. Mais d’après une petite enquête menée auprès de ses camarades de promotion, j’ai reconstitué quelques-uns des éléments du concours de cette année-là.

Le sujet de l’épreuve de philosophie fut : « quelle signification philosophique doit-on donner à l’expression  il faut ménager les apparences ? ».

Le sujet qui lui fut proposé, à l’oral, fut : « rigueur et exactitude ».

Il chuta, en histoire ancienne, sur un sujet qui, manifestement, ne l’inspira guère : « les juifs dans l’Empire romain ».

Et il semble qu’il eut la meilleure note de sa promotion , en revanche, lors d’une épreuve dont je ne sais pas si les normaliens d’aujourd’hui la passent toujours, et qui est spécifiquement consacrée à Homère : un texte de l’Iliade ou de l’Odyssée, donné à traduire de chic, sans dictionnaire, ni préparation particulière, devant le jury.

Sa scolarité à l’Ecole, BHL la passa entre fantaisie et sérieux. Côté fantaisie, je n’insisterai pas, Bernard-Henri Lévy lui-même a tout dit dans « Comédie ». Du côté du sérieux, en revanche, je voudrais apporter quelques précisions. C’est à l’Ecole, bien sûr, qu’il a fait la connaissance de Louis Althusser et de Jacques Derrida. C’est de là, du séminaire de Jacques Derrida, qu’est né le grand texte sur Artaud et Nietzsche que je compte bientôt mettre en ligne et qui consistait dans une analyse comparée du « Théâtre et son double » et de « La naissance de la tragédie« . C’est là, aussi, à l’Ecole Normale, qu’il a fait la connaissance de Jean Beaufret lors d’une réunion houleuse dont il parle dans « De la guerre en philosophie ». Et c’est là, enfin, qu’il a connu Georges Canguilhem auquel il consacra son mémoire de maîtrise, dirigé par Michel Serres, et intitulé : « Formation et déplacement des concepts scientifiques selon Georges Canguilhem ». Ce texte aussi, j’espère le retrouver et le mettre en ligne un jour.

Sa scolarité à l’Ecole ne l’a pas empêché de voyager. En Irlande, sur les traces d’Artaud, notamment sur l’île d’Aran. Ou au Mexique, en 1969, d’où il rapporta son tout premier texte, paru dans « Les Temps Modernes » de Jean-Paul Sartre, et intitulé « Mexique : nationalisation de l’impérialisme ». C’est là, au Mexique, où il passa plusieurs mois, entre février et avril 1969, qu’il noua des relations d’amitié avec, notamment, le grand sociologue mexicain Pablo Gonzales Casanova. Ainsi qu’avec Octavio Paz.ULM BHL 1

Sa dernière année de scolarité, dite « année supplémentaire », il la passa d’une manière assez étrange, mais bien connue de ses biographes, car il partit au Bangladesh à l’appel d’André Malraux. Officiellement, il ne s’agissait bien entendu pas de cela. Mais de rédiger une thèse de troisième cycle, sous la direction de Charles Bettelheim auquel Althusser l’avait présenté, et qui devait être consacrée, comme dans le texte sur le Mexique dans les Temps Modernes, aux questions liées au « colonialisme interne ». La thèse de troisième cycle, il ne la rédigea pas. Mais il rapporta de son voyage, en revanche, son premier livre « Les Indes rouges » paru chez Maspero.

De ces années à l’Ecole Normale, Bernard-Henri Lévy a gardé des amitiés solides : Jean-Luc Marion, par exemple, son camarade de promotion, qu’il retrouvera bien des années plus tard à l’occasion de la parution des œuvres complètes de Levinas chez Grasset. Jean-Michel Desprats, éditeur des Œuvres complètes de Shakespeare en Pléiade, auquel il est toujours resté lié. Ou Alexandre Delamarre, aujourd’hui décédé, et qui semble avoir été, dans ces années normaliennes, son plus proche camarade.

portrait pour ENS - paragraphe BadiouDe ces années, des complicités plus inattendues, et moins explicites, sont également nées. Par exemple avec Alain Badiou. Je ne m’explique pas autrement la façon dont Lévy a « dédouané » le philosophe marxiste des soupçons d’antisémitisme lancés par certains de ses camarades. Ni, non plus, le 7 avril 2004, dans les locaux de l’Ecole Normale, cette étrange apparition des deux grands intellectuels à laquelle j’ai déjà fait allusion. A la grande stupeur des présents, il n’y eut pas d’empoignade entre Badiou et Lévy. Mais, au contraire, de la part de Badiou, un très singulier hommage. Je cite quelques-unes des phrases prononcées, en la circonstance, par Badiou : « Nous savons tous que Bernard-Henri Lévy est un écrivain de haut vol, un philosophe qui a traité des dossiers d’une grande complexité, et il est aussi, dans le même temps, de façon délibérée et volontaire, un homme des médias, un homme de la communication de masse, un homme de la diffusion, un homme des tirages, un homme en quelque sorte de l’exposition ». Ou : « Vous savez Lénine – ça c’est une citation anachronique ! mais tant pis je la fais quand même ! – disait que la jeunesse intellectuelle était « la plaque sensible de son temps ». Eh bien à ce titre, on pourrait soutenir que Bernard-Henri Lévy est resté de façon définitive dans la jeunesse intellectuelle parce qu’il est vraiment non seulement un interprète mais peut-être mieux encore une plaque sensible des soucis de l’époque. Je pense que lui convient par conséquent cette définition léniniste de la jeunesse ». Ou encore : « En ce sens, de sa participation originaire à un premier bilan de la période révolutionnaire, à la fin des années 70, jusqu’à sa vaste enquête actuelle sur la diversité immanente du monde musulman, il y a un suivi très rapproché de ce qui agite les consciences, les opinions ou les spectacles dans les étapes successives de notre temps. » Ou, enfin : « Aujourd’hui c’est un peu la même chose de la finesse de son travail sur Sartre. A l’examen un peu approfondi, on verrait qu’il n’établit Sartre ni tout à fait dans l’ancien monde ni tout à fait dans le nouveau. Dans cette figure exemplaire du rapport ancien des intellectuels au changement s’illustre le fait que quelque chose de l’ancien monde peut se laisser entendre depuis le nouveau monde, où il résonne encore au prix de divisions importantes, d’une contradiction interne subtile et complexe. »

Les Normaliens comme une confrérie ? Un club ? C’est, en tout cas, ce que semblent penser ces deux grands « archicubes » (autre mot emprunté au jargon des anciens normaliens) !

Liliane Lazar.


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