Le (génocide) arménien

Le (génocide) arménien

Les dates- clefs du génocide arménien

1885-1890 : Les groupes révolutionnaires arméniens constituent des partis d’opposition prônant la liberté pour tous et l’égalité avec les musulmans. Pour la plupart, ces formations mettent beaucoup d’espoir dans la création du comité Union et Progrès (CUP), composé de progressistes turcs (qu’on appellera en Europe les Jeunes-Turcs ) et dressé comme elles contre le sultan Abdul-Hamid II.
1894-1896 : Abdul-Hamid II entreprend une politique de destruction systématique des Arméniens dans de nombreux vilayets (départements) turcs. Ces tueries soigneusement préparées et coordonnées par le sultan font plus de deux-cent mille victimes. Les réactions sont vives en Europe, et notamment en France, où Jean Jaurès dénonce le massacre des populations arméniennes dans un discours prononcé à la Chambre en 1896 et où l’helléniste Victor Bérard déclare, en 1897: « On prête à Saïd Pacha (le grand vizir D’Abdul Hamid II, NDLR) un mot qui doit avoir été prononcé : On supprimera la Question arménienne en supprimant les Arméniens. Pour nos cerveaux européens, c’est là une telle sottise et une telle monstruosité, qu’il est difficile, au premier abord, d’admettre une telle préméditation. » Mais le sultan sait que les puissances européennes, pour préserver leurs intérêts économiques dans cette partie du monde, se contenteront de protester et d’envoyer des messages de compassion aux victimes. Il endosse sereinement son double surnom de « Sultan rouge » et de « Grand Saigneur ».
1908 : Le CUP renverse Abdul-Hamid II, proclame la nouvelle constitution et prend la direction de l’Empire. Le 3 août, les minorités qui se sont rangées aux côtés des Jeunes-Turcs cèdent à l’ivresse de la grande fête de la fraternité. Elles entrent au Parlement. Les Arméniens y ont quatorze sièges. Mais ces mêmes Arméniens comprennent bientôt que, pour les Jeunes-Turcs, ils constituent une véritable menace de partage du pouvoir.
14 et 27 avril 1909 : Les massacres de Cilicie – massacres dans lesquels les Jeunes-Turcs, soutenus par les troupes constitutionnelles ottomanes, sont impliqués – font trente mille victimes arméniennes, dont vingt mille dans le seul vilayet d’Adana.
1er août 1914 : L’Empire ottoman entre dans la première Guerre mondiale aux côtés des Allemands. Au même moment, renaît le projet de panturquisme, qui vise à exclure de la nation turque, élargie à l’Asie centrale, les Grecs, les Juifs et les Arméniens. Il s’installe dans les esprits et conduit ses thuriféraires à planifier la destruction des peuples « allogènes ».
1915-1916 : En janvier 1915, le gouvernement ottoman désarme tous les Arméniens qui combattent dans l’armée turque, puis les exécute. Sous le prétexte que tous collaborent avec l’ennemi russe, l’Ittihad (c’est-à-dire le CUP transformé en commissariat politique) décide ensuite de les éloigner du théâtre des opérations. C’est en réalité le point de départ d’un plan longuement mûri. En avril, une première vague d’arrestations de 650 intellectuels et notables arméniens vivant à Constantinople prépare l’opinion publique à l’idée qu’il s’agit d’ « ennemis de l’intérieur ». La population de Zeitoun est déportée en masse. Mais bientôt les déportations s’étendent à tous les vilayet orientaux. Dans ces régions, la méthode est toujours la même : 1) Perquisitions chez les notables et les religieux de la ville ; 2) Arrestations de ces notables et de ces religieux, qu’on torture pour leur faire avouer leur « trahison » ; 3) Ils sont soi-disant déportés, mais, en réalité, à peine sortis de la ville ils sont exécutés; 4) Destruction des villages voisins ; 5) Soi-disant déportation du reste de la population, les hommes étant regroupés et tués, eux aussi, non loin de la ville ; les femmes, les enfants et les personnes âgées l’étant, eux, au cours de leur transport en convois. En août, le gouvernement donne sans plus de prétexte, l’ordre de déportation générale dans le reste de l’Empire, province par province. C’est la deuxième partie du programme : après l’extermination à l’est, une vraie déportation à l’ouest. Les familles restent, cette fois, le plus souvent réunies. Elles sont envoyées par chemin de fer dans la vaste étendue désertique qui s’étend entre Alep et Mossoul, au sud de la ligne de chemin de fer de Bagdad, et notamment dans l’inhospitalier sandjak de Deir-es-Zor. Elles y meurent d’épuisement, ou de soif, ou sont encore abattues par petits groupes. Cependant, il y a de forts points de résistance, par exemple à Musa Dagh – résistance qu’immortalisera Franz Werfel dans son roman Les Quarante jours du Musa Dagh. L’horreur se poursuivra sur toute l’année 1916.

Les dates-clefs de la négation du génocide arménien

1915-1916 : Dès le début des massacres, de nombreux témoins, dont les ambassadeurs des pays neutres, mettent en évidence la volonté d’extermination mal dissimulée derrière les déportations. En avril 1915, le ministre français Delcassé emploie l’expression de « crime contre l’humanité ». L’Entente fait, en mai, une déclaration commune dans laquelle il est reconnu que « la population kurde et turque de l’Arménie procède, depuis un mois, de connivence et souvent avec l’aide des autorités ottomanes, à des massacres des Arméniens ». A la fin de 1916, les observateurs peuvent affirmer qu’en ce qui concerne les Arméniens de Turquie, mis à part les trois cent mille sauvés par l’avance de l’armée russe et les deux cent mille habitant à Constantinople et à Smyrne, entre huit-cent mille et un million et demi d’entre eux ont péri dans les massacres.
1919 : A Constantinople, au procès des Unionistes, dont certains sont en fuite, la Cour martiale établit leur volonté délibérée d’éliminer physiquement les Arméniens. La défense des Ottomans ( « Aucune intention criminelle au départ de tout cela ») ne tient plus.
1920 : Le traité de Sèvres donne partiellement satisfaction à l’Arménie, qui obtient une partie de l’est de la Turquie actuelle, mais il est rejeté par le général Mustaphal Kémal Atatürk, qui engage une guerre contre les Arméniens et contre les Grecs d’Anatolie. Cette guerre se termine par sa victoire et par celle des Bolchéviks, devenus ses alliés. Les Arméniens, non seulement sont contraints de renoncer aux frontières déterminées par le traité de Sèvres, mais devront céder, l’année suivante, d’autres parties de leur territoire aux Bolcheviks et aux Turcs.
1923 : Mustapha Kemal Atatürk , devenu le premier président de la République turque, cherche à éviter le démembrement de son pays par les alliés. Sous son contrôle, le traité de Lausanne maquille le génocide en « faits de guerre », commis afin de contenir le soulèvement des Arméniens contre la nation turque. La Société d’histoire turque emboîte le bas : elle justifie l’épuration ethnique par la nécessité de créer « un véritable Etat national ».
1945 et après : La Turquie étant devenue membre de l’ONU, certains historiens s’évertuent à prouver qu’il n’y a jamais eu d’Arméniens en Anatolie, mais des Hittites qui se faisaient passer pour des Arméniens. Quant aux gouvernements turcs successifs, ils persistent à nier le génocide, toujours sur l’idée que ni l’Ittihad ni les responsables ottomans n’avaient d’intention criminelle. Ceux qui cherchent à perpétuer cette désinformation vont jusqu’à affirmer que la diaspora arménienne a constitué des faux, avec la complicité des services secrets britanniques, pour « fabriquer » de toutes pièces un génocide imaginaire ; mieux : que ce sont les Arméniens qui ont cherché à exterminer les Turcs ; plus incohérent encore : qu’en réalité rien de grave ne s’est passé – de quoi se plaignent donc les Arméniens ? – mais que, pourtant, ces mêmes Arméniens l’ont bien cherché !… Les archives ottomanes, quant à elles, restent, pour longtemps, inaccessibles aux chercheurs jugés « suspects ».
1973: La Commission des droits de l’homme a prévu d’étudier la question de la prévention et de la répression du crime de génocide. Un rapport préliminaire est établi par la Sous-Commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et pour la protection des minorités. Ce rapport contient un paragraphe – le paragraphe 30 – qui dénonce le génocide arménien. Mais le délégué turc à la Commission des droits de l’homme exige la suppression de ce paragraphe. Et il est supprimé.
1975-1983 : Deux organisations politiques arméniennes, l’ASALA et les Justiciers du génocide arménien, qui se sentent dépossédées de leur histoire et, donc, de leur identité, mènent des actions terroristes contre la diplomatie turque.
1984 : La Sous-Commission des droits de l’homme adopte un nouveau rapport, le rapport Whitaker, qui établit à nouveau la réalité du génocide arménien. Mais elle n’ose transmettre ce rapport à la Commission par suite de nouvelles contestations émanant de délégués turcs.
1987: Le Parlement européen, tout en stigmatisant « le terrorisme absurde de certains groupes arméniens », statue sur la réalité du génocide arménien et souligne le fait que le refus de reconnaître ce génocide est désormais un obstacle sérieux à l’entrée de la Turquie dans la Communauté européenne.
1994: De passage à Paris, le célèbre islamologue américain Bernard Lewis, répondant à deux journalistes du Monde, reprend les arguments des négationnistes turcs, et notamment celui-ci : la déportation était rendue nécessaire par la situation militaire. Une réponse signée par trente intellectuels et universitaires français reproche à Lewis de cautionner « le mensonge des criminels ». Mais Lewis ne revient en rien sur ses déclarations.
1995 : En France, les milieux associatifs arméniens engagent une procédure civile contre Bernard Lewis, qui est condamné, le 21 juin, par la première chambre du Tribunal de grande instance de Paris – jugement qui crée une jurisprudence : il y a une limite à la liberté de l’historien.
2011-2012 : Fin 2011 et début 2012, l’Assemblée nationale et le Sénat français entérinent une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Deux mois plus tard, le Conseil constitutionnel juge cette loi contraire à la Constitution.

Bernard-Henri Lévy et le génocide arménien

En 2006, l’ensemble de la presse française se dresse contre un projet de « loi mémorielle » pénalisant la négation du génocide arménien et se range du côté du groupe Liberté pour l’histoire, qui défend l’idée suivante : le Parlement n’est pas habilité à écrire l’histoire – ce qui est vrai, mais le projet de loi vise-t-il un tel but ? Bernard-Henri Lévy est l’un des rares intellectuels qui , à ce moment-là, relève, dans un discours flamboyant prononcé le 27 janvier à la Mutualité, que, d’une part l’histoire du génocide arménien a été écrite depuis longtemps et que, d’autre part, il s’agit, non d’une « loi mémorielle », mais d’une loi où il est question de l’un des trois ou quatre génocides du XXème siècle. Il reprendra les mêmes arguments lorsque, fin 2011 et début 2012, l’Assemblée nationale puis le Sénat entérineront , malgré l’opposition d’une « poignée d’historiens », la loi pénalisant le négationnisme du génocide arménien et que l’Etat turc, persistant à nier, ne manquera pas de menacer la France de sanctions économiques, comme il avait menacé les Etats-Unis, en 1990, dans une semblable occurrence, de reconsidérer la présence de troupes américaines sur son sol. Mais fin février 2012, le Conseil constitutionnel déclare cette loi contraire à la Constitution.

Citations de Bernard-Henri Lévy sur le génocide arménien

« Vous vous souvenez de Himmler créant, en juin 1942, un commando spécial, le commando 1005, chargé de déterrer les corps, de les brûler et d’en faire disparaître les cendres. Vous connaissez l’histoire du SS lançant à Primo Levi – je cite de mémoire – qu’il ne resterait pas un juif pour témoigner et que, si d’aventure il en restait un, tout serait fait, de toute façon, pour que son témoignage ne soit pas cru. Vous connaissez les euphémismes utilisés – « évacuation, traitement spécial, réinstallation à l’est », etc. – pour ne pas avoir à dire « meurtre de masse » et pour effacer, jusque dans le discours, la marque de ce qui était en train de s’opérer. Eh bien, cette loi qui est celle de la Shoah, ce théorème que j’appelle le théorème de Claude Lanzmann et qui veut que le crime parfait soit un crime sans traces et que l’effacement de la trace soit partie intégrante du crime lui-même, cette évidence d’un négationnisme qui n’est pas la suite mais un moment du génocide et qui lui est consubstantiel, tout cela vaut pour tous les génocides et donc aussi, naturellement, pour le génocide du peuple arménien. On croit que les gens expriment une opinion : ils perpétuent le crime. Ils se veulent libres penseurs, apôtres du doute et du soupçon : ils parachèvent l’œuvre de mort. Il faut une loi contre le négationnisme parce que le négationnisme est, au sens strict, le stade suprême du génocide. » (Réponse aux négationnistes du génocide arménien, discours prononcé le 27 janvier 2007 au Palais de la Mutualité, à Paris, à l’invitation du CCAF, et repris dans Pièces d’identité, pp. 1105-1106 ).


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3 commentaires

  • Piralian dit :

    Merci

  • Antoine dit :

    Merci Mr Lévy pour votre humanité.

  • Frédéric ANDRÉ dit :

    Soyez certain que j’apprécie votre attitude par rapport à ce qui est plus qu’une simple question de simple humanité. Mais j’attends toujours que vous ayez le même courage pour dénoncer les exactions – et je reste poli – des USA, de l’OTAN, des musulmans bosniaques et de la soi-disant «Armée de Libération du Kosovo» vis-à-vis des Serbes.

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