Amour et raison d'État (Le Point, le 25 octobre 2007)

BLOC NOTES

On peut être, comme moi, un opposant à la politique de ce gouvernement, on peut juger raciste le discours de Dakar, indigne l’idée des tests ADN, insupportable la traque aux sans-papiers telle qu’elle est actuellement menée – et tenter de prendre la mesure du très étrange événement que constitue le divorce du président.

Les socialistes, d’abord. Je trouve franchement navrante l’attitude de ceux d’entre eux qui, sitôt connue la nouvelle, n’ont trouvé à s’écrier, air malin de celui à qui on ne la fait pas et qui ne sait voir, dans les événements, que des complots : « salaud ! l’a fait exprès ! ne l’annonce aujourd’hui que pour briser la grève. » Ils pouvaient se taire, ceux-là. Respecter la douleur privée. Ils pouvaient, à la rigueur, déplorer le battage médiatique entretenu autour de l’affaire et dire, comme la gauche américaine au moment de l’affaire Lewinsky : « « move on » ! avançons ! revenons aux vrais problèmes des vrais gens. » Mais non. Ils ont préféré le conspirationnisme.
Ils ont choisi le mythe du Machiavel orchestrant jusqu’aux malheurs qui le frappent. Et ils ont, ce faisant, donné, s’il en était besoin, un nouveau signe de l’état de décomposition cadavérique où gît la gauche d’aujourd’hui.
Le président. Je trouve, pourquoi ne pas le dire ? extrêmement troublante l’aventure de cet homme qui se voulait maître de soi et même de l’univers, qui croyait tout pouvoir contrôler, tout, jusqu’à la mise en spectacle, en effet, de ses affects et des affects de ses proches, et qui rencontre là son grain de sable, au sens étymologique son scandale – et un grain de sable, un scandale, qui ont le visage de la femme qu’il aimait en même temps que de sa complice dans cet art, qu’il croyait infaillible, de la séduction des foules et de la conquête du pouvoir. Arroseur arrosé ? Oui, bien sûr. Et machiniste machiné.

Et metteur en scène mis en scène. Non plus la tyrannie de l’intimité façon Richard Sennett, mais son drame, sa tragédie, son retournement ironique et fatal. Ce retournement, ce grippage, cette déroute d’un projet existentiel déréglé par cet autre lui-même, il n’est pas interdit – pour peu que l’on consente à suspendre, un instant, le jugement et la bataille politiques – de les trouver aussi émouvants.
Le président, encore. On connaît la fameuse théorie panoptique, élaborée, au XVIIIe siècle, par Jeremy Bentham et selon laquelle le maximum de pouvoir revient à celui qui, en surplomb de la société, la tient sous son regard. Eh bien, ce divorce d’Etat, c’est, une fois de plus, l’inversion du dispositif. Le renversement du panoptique. C’est, non plus les gouvernés sous l’oeil du gouvernant, mais le gouvernant sous celui, insatiable, vorace, ivre de curiosité, des gouvernés. Et c’est la preuve, à l’inverse de ce que l’on entend partout, que la démocratie d’opinion l’a définitivement emporté sur la monarchie républicaine. Sarkozy est ce qu’il est. Il est, comme ceux qui l’ont précédé, cette bête d’Etat prête à toutes les manoeuvres.
On ne m’empêchera pas de penser que, l’autre jour, sur les images de son arrivée à Lisbonne sous l’oeil des caméras du monde entier traquant le moindre de ses regards, de ses gestes, de ses signes de fébrilité ou de sérénité affichée, la bête d’Etat avait, soudain, des airs de bête traquée.
On se souvient de Kantorowicz, enfin. On connaît sa doctrine du double corps du roi : humain d’un côté, trop humain – et puis sacré de l’autre, sacerdotal, corps sublime du représentant de Dieu sur la terre, presque immortel tant il s’est désincarné. Ce schéma, aucun de nos précédents présidents ne l’avait sérieusement mis en cause. De de Gaulle à Mitterrand et même à Jacques Chirac, tous étaient restés plus ou moins fidèles à la loi selon laquelle le Prince se devait d’être lisse, hiératique, sur scène et pas obscène, autant que possible dénué de passions humaines, compassé.
Sarkozy est le premier à avoir cassé le code. Il est le premier à afficher sa vulnérabilité, son corps, sa sueur quand il fait du jogging, ses humeurs, ses impatiences et, comme aujourd’hui, son désarroi d’être-là, de sujet faillible et mortel. On peut le déplorer. On peut, comme les nostalgiques de la culture nationale-républicaine, trouver que ce président-ci a trop de corps et regretter le temps des burgraves de jadis. Le fait est là. Et, avec lui, un nouveau pas dans la laïcisation – nécessaire – de l’espace public et politique.
Un dernier mot, enfin, à propos de l’autre protagoniste de l’affaire, Cécilia Sarkozy. Je songe aux leçons de maintien de nos précédentes « premières dames ». Je songe à toutes les couleuvres qu’elles ont, de leur propre aveu, stoïquement dû avaler. Je pense, par-delà la politique, à cette orthodoxie de la bienséance bourgeoise qui veut que tant d’épouses aient, depuis si longtemps, cédé sur leur propre désir, capitulé.

Et je ne peux m’empêcher de trouver qu’il y a quelque chose, pour le coup, de très beau dans le cas de cette femme qui avait l’embarras du choix des arrangements et des compromis – et qui a, curieusement, décidé de casser la marionnette et de sortir de scène à l’instant où tant d’autres rêvent d’y entrer. Ni Jackie O. Ni lady Di. Juste une femme insaisissable. Mercurienne. Libre. Et cela aussi, la vérité veut qu’on le salue.

Bernard-Henri Lévy


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