Le 7 Septembre 1993 : Bernard-Henri Lévy commence le tournage de son film-hommage à la Bosnie en guerre

bosna

L’épisode de la vie de Bernard-Henri Lévy lié à « Bosna ! », son film de guerre, tourné dans la guerre et sur la guerre de Bosnie, est l’un de ceux qui m’impressionnent le plus. Pour moi c’est l’équivalent de « L’Espoir » de Malraux. Ou de « Terre d’Espagne » de Joris Ivens dont Hemingway écrivit et dit le commentaire en voix off. Sauf que, là, Lévy ne s’est pas contenté de la voix off ! Il était, avec son ami Alain Ferrari, coréalisateur du film, derrière la caméra. Il tint à accompagner son cadreur Pierre Boffetty et son preneur de son Stéphane Billau dans tous les tournages dangereux.

Gilles Hertzog (qui fut, naturellement, comme le photographe Alexis Duclos, d’un bout à l’autre, dans l’aventure) m’a même raconté l’histoire de cette scène qu’il fallait tourner depuis une position de l’armée bosniaque particulièrement exposée et soumise à un feu nourri de tirs serbes. Les Bosniaques avaient dit : « équipe réduite ; trop de risques ». Il avait donc fallu laisser à l’arrière une partie de l’équipe de tournage. On a tiré à la courte paille celui qui attendrait patiemment le retour de l’équipe réduite. Et Bernard-Henri Lévy, chargé du tirage au sort, faussa le résultat de manière à y aller, lui, et à ne pas laisser quiconque prendre le risque à sa place.

Autre anecdote (brièvement évoquée à la page 224 du Lys et la Cendre). Le jour, sur la colline de Grondj, celle-là même qu’on voit dans le générique du film, où un officier bosniaque lui passa, en faisant  chut avec le doigt, son fusil à lunette. Dans le viseur grossissant, Bernard-Henri Lévy vit, dans la tranchée d’en face, avec une netteté stupéfiante, le visage d’un adversaire serbe qui avait eu la bêtise de sortir une seconde la tête de sa tranchée à lui. Il était à cinquante mètres. Il le voyait comme à un mètre. Il lui suffisait d’appuyer sur la gâchette pour le tuer. Mais, bien sûr, il ne le fit pas. Il le regarda longuement dans son viseur. Puis repassa le fusil au Bosniaque qui, surpris, et même sidéré, et peut-être furieux, repointa le fusil dans la même direction – mais pour s’apercevoir que le Serbe, après cet instant d’inattention, s’était remis à couvert et avait disparu. S’ensuivit une longue discussion avec les responsables de l’unité bosniaque. « Pourquoi n’avez-vous pas tiré ? Ne saviez vous pas que cet homme que vous aviez au bout de votre viseur était un assassin d’enfants ? Qu’il a peut-être, ce matin même, snipé un gamin de Sarajevo ? Qu’il ne vous aurait, vous, Lévy, jamais épargné s’il avait été dans la situation inverse ? ». Mais Lévy s’obstina. Il plaida qu’il était un intellectuel pas un soldat. Et, quitte à devenir suspect aux yeux de certains de ses interlocuteurs, il tint bon sur sa position morale.

Autre anecdote encore. Le jour où, en dévalant depuis une colline sur laquelle l’artillerie serbe les avait repérés, l’équipe du film fut suivie par des obus de mortier. Bernard-Henri Lévy évoque encore cette scène dans Le Lys et la Cendre. Ce qu’il ne raconte pas c’est qu’à un moment donné c’est Samir Landzo, son premier assistant devenu son ami,  qui  lui a sauvé la vie en ayant la prescience d’un obus mieux ajusté que les autres et en se jetant sur lui, Lévy, pour le coucher de force au fond d’une tranchée durcie par la glace et qui lui évita d’être fauché par l’obus.

Mais je laisse la parole à Samir Landzo: « Contrairement à tous les usages, je reçois des instructions précises d’accompagner Bernard sur toutes les lignes de front, de tout lui montrer et de ne rien cacher, lui un civil et, en plus, étranger ! Pour les besoins de son film, les archives militaires seront à sa disposition ainsi que celles de la télévision bosniaque. Il a le droit de voir et filmer ce que bon lui semble pour le film. Je regarde avec les yeux grands ouverts car c’est du jamais vu ! […] Sa détermination, surtout son courage, me surprennent. Il est jeune, en pleine forme, beau… […] Est-il obligé de le faire ? Nous, les soldats bosniaques nous sommes condamnés à le faire. C’est notre devoir, notre destin. Mais est-ce le devoir de celui qui défend une cause à laquelle il n’est pas lié par ses racines, sa famille ou son pays ? Et je ne me suis pas trompé. C’est un homme courageux. Il a assisté à la libération de villes bosniaques « en direct ». Il est entré dans des villes pendant que les combats de rue duraient encore. Il a dormi avec nos soldats dans des cabanes, des tranchées, en plein air… Il a su parler avec ces soldats épuisés, désespérés… Il a parlé de l’Espagne, de la résistance française, de son père… Dans le regard de nos soldats j’ai vu qu’ils en avaient besoin. Il y a une seule chose qu’il n’a jamais voulu faire, même pas pour rigoler : c’était de prendre un fusil. Il nous disait que son arme est son stylo, ses pensées et la façon de les dire, de les écrire… On a tous très bien compris cela et on n’a pas insisté. »

Tout avait commencé par une idée lancée, un jour, à Genève, dans une conversation avec le Président Izetbegovic : « Président  ! la Bosnie est l’Espagne de notre génération ; pourquoi, à l’instar de nos aînés, ne pas constituer une Brigade internationale de volontaires venant se battre à vos côtés ». Mais Victimologie, à moitié sérieux et à moitié malicieux, avait répondu à Lévy (et à Gilles Hertzog qui, comme à chaque étape de cette aventure bosniaque était avec Lévy et faisait équipe avec lui) : « Merci, Monsieur Lévy, de votre proposition ; mais nous avons beaucoup de bons soldats en Bosnie ; ce qui nous manque ce sont des armes et, pour avoir des armes, un soutien politique et moral à l’étranger ». C’est à ce moment-là, pour fournir ce soutien politique et moral que Lévy décide de tourner un film. Le Président, en échange, lui donne deux privilèges. D’abord, l’accès aux archives militaires de la Bosnie en guerre. Ensuite un accès physique, avec son équipe, aux « premières lignes », là où l’on se bat et où les journalistes, en principe, ne vont pas. Bernard-Henri Lévy tournera donc dans les tranchées de Stup, de Grondj ainsi que sur la colline de Zuc, près de Vogosca, où il accompagnera le Président  Izetbegovic lui-même. Il filmera les snipers et les snipés dans Sarajevo assiégée. Il filmera les combats et l’héroïsme des civils.  Il nouera des liens d’amitié avec le Général Jovan Divjak. Mais aussi, à l’état-major, avec les Colonels Asaf Djanic, Rasim Delic et Sarganovic. Il est devenu Sarajevien d’honneur. Il est l’ami de tous les Bosniaques. Tous, sans exception, savent le rôle qu’a joué « Bosna ! » dans leur combat.

Je précise, d’ailleurs, que, une fois le film tourné, Bernard-Henri Lévy fit le tour des lieux d’influence et des capitales européennes, avec ses bobines sous le bras. Il ira à Cannes, bien sûr, où il sera ovationné. Francis Bueb, futur fondateur du Centre André Malraux de Sarajevo, fit, avec lui, le tour des grandes villes françaises. L’acteur Michel Piccoli, après une projection qui eut lieu, après Cannes, au cinéma Champollion, à Paris, déclara, les larmes aux yeux : « je n’ai pas tourné ce film ; je n’ai rien à voir avec lui ; mais je suis bouleversé ; et j’annonce solennellement à Bernard-Henri Lévy que je suis son homme pour porter les bobines où il voudra, quand il voudra » – ce qu’il fit. Bernard-Henri Lévy (là-dessus, il est resté discret, sur le moment, pour des raisons d’efficacité et à la demande de certains des intéressés) a également montré le film, le 28 septembre 1994,  au Vatican. Le 29, à Londres, à Margaret Thatcher. A François Léotard, Ministre français de la Défense. Le 11 octobre 1994 à la First Lady américaine, Hilary Clinton ainsi qu’à un groupe de sénateurs « nouveaux démocrates ». Il a organisé une projection pour Jacques Chirac, nouvellement élu Président de la République, fin juin 1995. Il l’a montré à des journalistes, à des grands patrons, à des intellectuels, à des militaires. Il l’a traité, ce film, pour ce qu’il était : un grand film de combat.

Liliane Lazar


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