Le 6 février 1975…

… Bernard-Henri Lévy disait son admiration pour Françoise Giroud.

L'Imprévu-février-75J’ai déjà parlé de L’Imprévu, ce journal quotidien lancé par Bernard-Henri Lévy, en janvier 1975, avec un groupe d’amis dont Michel Butel, Gilles Hertzog et Jean-Paul Enthoven. J’ai mis en ligne son numéro 1. Voici, aujourd’hui, son numéro 10, avec un très bel éditorial consacré à Françoise Giroud qu’il résume par cette formule magnifique : « la douceur de vivre avant la révolution ». La légende veut que, le lendemain, un proche de Françoise Giroud ait appelé BHL sur le ton de : « Monsieur êtes-vous amoureux de Madame la Ministre ? » Le problème n’était sans doute pas là. Lévy était, à l’époque, amoureux d’Isabelle Doutreluigne. Giroud du merveilleux Alex Graal. Mais ce qui est sûr c’est qu’une profonde amitié est née là et qu’elle trouvera sa traduction, vingt ans plus tard, dans le livre à deux voix intitulé Les hommes et les femmes (éditions Orban).

Liliane Lazar

L’imprévu – N° 10 – Jeudi 6 février 1975

Page 1

Hier devant la presse, Françoise Giroud faisait ses comptes. Huit mois de gouvernement, et toujours en filigrane cet éternel reproche, muet mais insistant, à quoi implicitement elle semblait chaque fois répondre : femme dans un gouvernement d’hommes, femme de gauche dans un gouvernement de droite, femme parlant au nom des femmes, – de quel droit parle-t-elle ? • Il faut le dire : la gauche fait fausse route quand elle lui fait grief de son engagement. Quand elle exige d’elle des bilans, des raisons, des effets. Elle peut la critiquer, mais une fois la critique faite, l’essentiel demeure : Françoise Giroud est là, gracieuse et luxueuse, nuance de légèreté dans un pouvoir brutal. Françoise Giroud est là, et elle représente les femmes. • Eût-elle été ministre sous de Gaulle et Pompidou ? Il a fallu Giscard, son étonnante fragilité, et le parfum de décadence qui l’entoure : étoile dansante dans un ciel découvert, Françoise Giroud, c’est un peu la douceur de vivre avant la révolution • Et c’est là d’ailleurs, et là seulement, qu’on peut faire des réserves sur le personnage et son action. A l’heure où la révolution des femmes file vers de nouveaux horizons, vers l’affirmation radieuse et la féminité retrouvée, vers la jouissance assumée et la différence reconnue, à l’heure où les pensées de ressentiment, de pouvoir, de revendication sombrent dans le grand naufrage des idéologies du XIXe, – Françoise Giroud, elle, reste la dernière des féministes. Prisonnière malgré tout d’une histoire qui s’achève.

Bernard-Henri Lévy

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imprevu février 75 page 2

Page 3

Les femmes de Françoise Giroud

 » Quand on touche à une pierre, toutes bougent« , ou encore  » le bilan de mon action comme  secrétaire d’Etat à la condition féminine n’est ni satisfaisant ni décourageant » répondait Françoise Giroud, hier après-midi, au cours d’une conférence de presse. Le jugement que porte Françoise Giroud sur son expérience ministérielle est à l’image de ces deux phrases : mitigé !

Néanmoins, Françoise Giroud continuera, pour rendre « les femmes adultes, autonomes responsables ».

Et qu’importe si la route est longue si ses possibilités d’action sont liées au bon vouloir des différents ministres, et ses crédits inexistants. Elle y croit. De la naïveté en politique….

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Françoise Giroud fait son bilan.

BEAUCOUP DE BONNE VOLONTE
Mais….

Répondant aux multiples questions d’une assemblée essentiellement féminine, on s’en doute, Françoise Giroud a précisé certains points de sa politique, le problème le plus délicat, encore et toujours, concernait la maternité.

A l’heure actuelle, il est encore impossible de déduire des impôts les frais de garde des enfants. « Je pense que la bonne formule serait d’attribuer une allocation de garde à un plus grand nombre de femmes. Cette mesure touchera, bien sûr, les mères célibataires. » En tout cas, un fait est acquis. Un employeur n’aura plus le droit d’interroger une femme avant l’embauche pour savoir si elle est enceinte.  » Même si une femme se présente enceinte de six mois? » demande, ironique, une jeune femme. Et Françoise Giroud de répondre en souriant :

 » Personne n’a le droit de lui refuser une embauche à cause de ça ». A bon entendeur, salut !

Autre innovation importante. Les femmes enceintes bénéficieront bientôt d’un remboursement à 90% des arrêts de travail en période de grossesse.

Pour l’instant, elles n’ont droit qu’au régime maladie, c’est-à-dire à un remboursement de 50% seulement. Ce qui est grave, car les femmes percevant un petit salaire refusent de s’arrêter pour ne pas perdre la moitié de leur paie.

Puis Françoise Giroud a rappelé qu’à un système d’allocations elle préférait une politique d’équipements collectifs. » Il est normal que ce que donnent les femmes en cotisations de sécurité sociale et de retraite leur soit un peu rendu sous forme d’équipements collectifs ».

 » J’habite une commune très riche, Ville d’Avray et il n’y a aucune crèche », s’est alors indignée une jeune femme.

Un peu étonnée mais toujours souriante, le secrétaire d’Etat a répondu : « Je vais m’en occuper. »

Enfin, le dernier problème évoqué fut celui de la promotion au sein de l’entreprise. Quand cessera la discrimination entre hommes et femmes ?

« Déjà, on constate un net progrès dans la fonction publique. Dans le privé, c’est plus difficile. Il faut que les femmes réussissent là où elles sont, pour que la promotion se fasse dans le privé. En fait, les femmes auront totalement réussi à s’intégrer au monde des hommes le jour où elles auront le droit d’être médiocres à des postes importants ».

La conférence s’achevait, lorsque s’éleva une petite voix dans l’assemblée :  » Ca ne vous gêne pas d’appartenir au même gouvernement que le général Bigeard ? »

« Absolument pas. Le général Bigeard n’est pas un tortionnaire. Si c’était Massu, ce serait une autre histoire… »

Nathalie COMBIN

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TROIS MESURES EN FAVEUR DES FEMMES

Dans sa communication au Conseil des ministres, « très brillante » selon André Rossi, porte-parole du gouvernement, Françoise Giroud a dressé le bilan des mesures déjà prises en faveur de la condition féminine :

– Circulaire sur les horaires flexibles ;
– Régime du demi-cumul des pensions ;
– Mixité des concours universitaires ;
– Double signature des déclarations de revenus.
Après avoir entendu le secrétaire d’Etat à la Condition Féminine, le Conseil devait adopter trois textes lutant contre les discriminations dont les femmes sont l’objet :
– Un projet étendant aux mères célibataires et aux divorcées, le recul de limite d’âge prévu pour l’admission aux emplois publics ;
– Un projet de la loi supprimant toute discrimination à l’égard des femmes enceintes au moment de l’engagement ou pendant la période d’essais ;
– Un projet de loi supprimant, sauf exceptions très rares, toute distinction des sexes pour l’accès à la fonction publique.

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UN SONDAGE EXPRESS

C’est donc en février que débute l’année internationale de la femme. Il y avait le nouvel an catholique, juif, musulman, vietnamien. Y en aura t-il un de plus, celui de la femme ?

Pour préparer l’ouverture, le secrétariat à la Condition féminine commandait, en décembre dernier, un sondage (à interopinion) dont les résultats dessinent un  profit de femme moderne, moderniste, dont on a du mal à croire qu’il n’est pas seulement l’expression d’un groupe particulier. N’y aurait-il que des françaises, jeunes et dynamiques, bien de notre temps?

En effet, la moitié à peine des femmes interrogées considèrent comme la tradition l’exige, que les femmes sont plus faibles que les hommes et ont besoin de protection. Voilà donc cinquante femmes sur cent rejetant, en même temps que la protection, la tutelle des mâles. Tant mieux, mais j’ai des doutes. De même, 30% des femmes interrogées considèrent que le plus bel âge de la vie se situe entre 30 et 34 ans, alors qu’elles sont moitié moins nombreuses à choisir les autres tranches d’âge. Situation faite, enfants faits, liberté acquise, les femmes épanouies de la trentaine, qui peuvent ne pas se sentir vieilles, où se recrutent-elles ?

Quelles femmes ?

Les femmes interrogées considèrent également, à une très forte majorité, qu’il n’est pas « nécessaire d’être mariée pour se sentir accomplie comme femme ». Qu’est-ce que ça veut dire d’être accomplie comme femme ?

Autant que je me souvienne, ça veut dire avoir trouvé un ou des hommes. On a du mal à faire admettre que les « vieilles filles » entrent massivement dans cette catégorie, même si elles ne sont plus aujourd’hui considérées comme ayant raté leur vie. Donc, une forte majorité de femmes en faveur de l’union libre, du divorce ou du veuvage : c’est fort bien. Mais quelles femmes?

Modernes, je l’ai dit, ces femmes, dont la moitié considèrent que les hommes devraient apprendre à coudre et à cuisiner, que sont 75% à considérer qu’un père peut s’occuper aussi bien qu’une mère d’un bébé, majoritaires à souhaiter une réelle répartition des tâches quotidiennes, 68% à vouloir que « l’homme assiste à l’accroissement des enfants », majoritaires à souhaiter une activité professionnelle et satisfaites à 84 % d’en exercer une bonne.

Les aiment-elles vraiment?

Les réponses les plus classiques, mais aussi parfois les plus surprenantes, sont celles qui ont trait aux enfants. Si 64% considèrent qu’avoir un enfant est nécessaire à l’accomplissement d’une femme, on remarquera que c’est principalement parce que c’est dans « sa nature ». Elles sont 21% à le penser, tandis qu’elles ne sont que 6% à considérer qu’un enfant évite à sa mère la solitude. Les aiment-elles tellement, ces chers petits, pour n’être que 9% à les considérer comme une raison de vivre? Alors qu’elles sont 8% (une de moins) à penser qu’une femme peut remplir sa vie en dehors des enfants ? Et les aiment-elles tellement, les hommes, lorsqu’elles sont 31% à les convier à leur accouchement  » pour qu’il se rende compte de la souffrance » et 14% seulement « parce que c’est un réconfort ».

B.K.


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2 commentaires

  • Asermourt dit :

    Je me souviens de Françoise Giroud, quelques mois avant que sa transsubstantiation rédemptrice n’imprima en lettres de sang l’escalier d’honneur de l’Opéra-Comique, apparaissant sur le trottoir à un mètre de moi telle Madame Tabard prenant Antoine par surprise dans le magasin de chaussures de Monsieur Tabard, et s’arrêtant net, entre le portier et le voiturier de l’Hôtel de Crillon, m’obligeant soit à la contourner, soit à ce que je croirais plus volontiers admirer son profil impeccable qui se projetait, vers l’horizon à perte de vue que semblait avoir conservé dans son regard saisi par le pinceau d’Isidor Kaufmann, le palais Bourbon. Une grande dame très célèbre, presque mythique, trop petite pour que ce soit la vraie, qui me sembla très seule, à faire fuir quiconque se serait mis en tête de l’aborder, elle, la personne n’attendant personne, aussi nettement découpée dans le tissu social que pouvait l’être le fantôme de Paris que j’étais, comme sans doute il est juste que le soient les insoumis.

  • camille dit :

    Je savoure le commentaire de M. Asermourt, c’est beau ! délicat, plein de poèsie, de finesse, c’est un article »peinture poèsie » Merci, j’aimais beaucoup Françoise Giroud que certains guindés nomment  » écrivaine de seconde zone ». sans l’avoir jamais lue ! Son « Cosima » WAGNER est à conseiller, entre autres.

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