Le 3 mars 1969…

… un jeune Normalien part, sur les traces d’Antonin Artaud, à la rencontre des Tarahumaras puis des révolutionnaires mexicains.
temps modernes
J’ai retrouvé le fameux numéro des Temps Modernes où Bernard-Henri Lévy a publié son premier texte. C’est un texte sur le Mexique. Il s’appelle  » Mexique : nationalisation de l’impérialisme. » Et c’est un des Bernard-Henri Lévy que j’aime qui y apparaît : le Bernard-Henri Lévy voyageur, le Bernard-Henri Lévy reporter, le Bernard-Henri Lévy aventurier. C’est le 3 mars 1969 qu’il a atterri à Mexico. Il est entré à l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm depuis plusieurs mois déjà. Mais il s’y ennuie à  périr. Et, bien dans la ligne d’autres Normaliens de sa trempe (Paul Nizan, Régis Debray) il n’a autre idée que de partir, vraiment partir, à une époque (la fin des années soixante donc) où le tourisme de masse n’avait pas encore tué le principe et l’idée du voyage, du vrai voyage, celui qui ne vous laisse quasiment pas d’attaches avec votre point de départ.

Sa première idée est d’aller sur les traces d’Antonin Artaud et de son voyage de 1937 au pays des Tarahumaras. C’est pourquoi, aussitôt arrivé, il se rend, avec Isabelle Doutreluigne, sa première femme,  dans le nord du pays, Etat du Chihuahua, où séjournent les derniers représentants de ces tribus qui fascinèrent tant l’auteur du Théâtre et son double. Il y passe un long mois, dans des villages perdus sur les crêtes hautes de près de 3000 mètres de la Sierra Madre. Il séjourne en particulier, dans la vallée, au cœur du « Barranco del Cobre », ce « Grand Canyon » à la mexicaine, dans une famille du village de Batopilas. Il étudie cette drôle de religion, en principe convertie au catholicisme, mais qui ignore la notion de  mal et de péché. Je ne pense pas qu’il ait subi d’initiation. Encore qu’un témoin m’ait assuré qu’Isabelle Doutreluigne fut, elle, bel et bien initiée. Alors peut-être lui, je ne sais pas, il reste étrangement évasif, ou silencieux, chaque fois que je lui pose la question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il partage la croyance Tarahumara qu’il n’y a peut-être pas de péché mais qu’il y a une faute capitale chez les humains et que cette faute est le défaut de conscience, le peu d’effort pour accroitre son niveau d’intelligence  des choses et de lucidité. Et c’est pourquoi , pendant cette période, il consomme du Peyotl, beaucoup de Peyotl, cette substance « magique » pour transformer en conscience le maximum d’expérience… ! De cette habitude, d’ailleurs, il mettra longtemps à se débarrasser. Et, sous d’autres formes, celle de la marijuana en particulier, elle le tiendra jusqu’au milieu des années 1970.

Après ce premier mois, il remet le cap sur Mexico où il rencontre,  chez Dominique Eluard, la dernière femme d’Eluard, tenant encore salon dans une belle maison des Lomas, tout ce qui demeure de la petite armée surréaliste installée au Mexique trente ans plus tôt. Et c’est là, dans le salon de Dominique Eluard, qu’il se lie d’amitié avec le grand intellectuel de gauche mexicain, spécialiste des cultures indiennes et apôtre de la « démocratie cubaine » et de son « lider maximo », Pablo Gonzalez Casanova. Je ne sais pas ce que le Bernard-Henri Lévy d’aujourd’hui pense de Pablo Gonzalez Casanova, toujours vivant. Ni, d’ailleurs, Pablo Gonzalez Casanova du Bernard-Henri Lévy d’aujourd’hui. Sûrement pas beaucoup de bien car leurs routes ont fortement divergé. Encore que… Quand je revois le film, Le Jour et la Nuit, qu’il a tourné avec Alain Delon, Lauren Bacall et Arielle Dombasle, je ne peux m’empêcher d’y voir la marque de cette première aventure. Mais le fait est que le tout jeune homme et le déjà maître sont, alors, très proches et que le premier se met sous l’aile du second. Et que c’est avec lui qu’il accomplit le second grand et beau geste de ce voyage : piquer vers le sud et se rendre à San Cristobal Las Casas où il va partager, pendant un nouveau mois, d’abord avec Pablo Gonzalez Casanova lui-même, puis seul avec Isabelle Doutreluigne, la vie d’une famille d’indiens Totzils du village de Chamula.

C’est de cela que parle ce premier texte des Temps modernes. C’est de ce voyage dans un Chiapas où le sous commandant Marcos n’a pas encore vu le jour que procède ce tout premier essai. Bernard-Henri Lévy a vingt ans. Mais il est, là aussi, pionnier. Jean-Paul Sartre, du reste, acceptera tout de suite ce texte. Ecrit à son retour en France, pendant l’été 1969, il sera soumis à Sartre en octobre. Lequel Sartre le passera à Jean Pouillon, et Jean Pouillon à André Gorz, tous deux membres du comité de rédaction des Temps modernes. L’article mettra un peu de temps à passer. Mais n’est-ce pas le lot de tous les premiers textes de très jeunes auteurs ? En tout cas, le voici. Premier et initiatique voyage évoqué dans « Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l’Histoire » (Grasset, 2001), pages 321 à 325, vingt ans plus tard. J’aime, je le répète, ce Lévy aventurier. J’aime ce jeune homme romantique, plein d’illusions et qui a tout de suite, comme aujourd’hui, le souci de mettre ses actes, sa vie, en conformité avec ses idées. Prendre des risques, aller au contact des choses même, partager, si on veut essayer de la penser,  la vie des plus démunis – voilà son credo. A l’époque comme aujourd’hui.
Liliane Lazar.

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MEXIQUE : NATIONALISATION DE L’IMPERIALISME

Les Temps Modernes  N° 291 – Octobre 1970

TM page 1Stabilité politique, progressisme social et dynamisme économique, le tout fondé sur une phraséologie révolutionnaire, un  héritage « populiste » soigneusement cultivé et un effort réel pour échapper à l’emprise du capital étranger : le Mexique s’est long­temps présenté à ses voisins comme un modèle de pays  « en voie de développement ». Mais avant même le massacre de Tlatelolco et la répression qui a suivi, il était difficile de ne pas suspecter la « Révolution » d’un pays qui, par vocation géographique, a toujours été au premier rang des préoccupations et de la stratégie conti­nentales des U.S.A.; de ne pas mettre en question ce «nationa­lisme» dont la première puissance impérialiste mondiale semblait s’accommoder; de ne pas s’étonner enfin qu’une « voie du déve­loppement puisse passer aux portes de l’Empire américain et si près de ses intérêts. Pour ceux qui refusaient d’y regarder de plus  près, la fusillade d’octobre 1968 a été la ruine soudaine de la mythologie mexicaine : de ses fondements et de son authenticité.

De cette mythologie, la notion cardinale, clé théorique de toutes les autres, est celle, empruntée sans critique au discours idéolo­gique, de « pays en voie de développement ». Notion dangereuse et parfaitement obscure : dangereuse parce que des « économistes » la manient autant que les hommes du régime et que, se disant hommes de science, ils prétendent lui donner des titres de scienti­ficité ; obscure parce quelle recèle une ambiguïté fondamentale, que son contenu officiel masque un contenu réel et parce que, comme nous le verrons, ses implications objectives contredisent sa signification de surface. C’est cette notion que nous voudrions questionner à partir de « l’exemple mexicain »; c’est à sa démystifi­cation qu’il faut travailler, à partir des données d’une histoire qui se présente elle-même comme exemplaire : l’histoire du Mexique depuis 1910.

tm page 2 bisI – Pénétrer pour commencer le lieu même de l’idéologie : afin de déterminer d’entrée de jeu l’espace de la problématique, de repérer les points d’accrochage sur lesquels se fondera ensuite la déconstruction du concept. La question est simple : que vise-t-on  au juste lorsque, dans le discours officiel, on évoque cette « voie du développement » où le Mexique, de manière exemplaire, semble s’être engagé?

Ce que l’on vise, c’est d’abord la croissance spectaculaire de l’économie mexicaine croissance des principaux indices caracté­ristiques  du « Développement » » (consommation d’énergie ou d’acier, densité du réseau routier ou ferré, degré d’alphabétisation, espérance de vie à la naissance, etc.); croissance du P.N.B. qui, depuis la guerre, suit un rythme de type « japonais », avec des taux qui ont parfois dépassé 10 % (en 1964) et que l’on tente aujourd’hui, avec peine, de stabiliser autour de 6 %. Croissance qui, d’ailleurs, n’exclut pas la stabilité monétaire puisqu’on n’a pas enregistré depuis un demi-siècle d’inflation catastrophique et que, le cas échéant, les dirigeants mexicains savent mettre en  oeuvre des politiques dites de « stabilisation » qui parviennent assez rapidement à maîtriser la conjoncture (exemple de 1965); «crois­sance dans l’équilibre » donc, au sens défini par les technocrates occidentaux. Cette croissance régulière et incontestable des forces productives semble attester qu’ayant brisé de trop fameux « cerc!es vicieux », le Mexique est, par excellence, un pays « en voie de développement ».

Cette voie du développement, il semble aussi qu’elle passe, dans une certaine mesure, par l’émancipation nationale et la décolo­nisation:

a) La Révolution de 1910, animée d’un nationalisme virulent, a inauguré un mouvement d’expropriation du capital étranger dont on retrouve l’écho jusqu’à nos jours (cf. en 1,967 la nationa­lisation de la Compania Azufrera Panamericana, filiale de la Pan American Sulphur Co) et dont le résultat est le contrôle par l’État d’une bonne partie des « secteurs-clés » de l’économie nationale.

b) Le Mexique a réussi à se doter, en un demi-siècle, d’un  appareil industriel propre; suffisamment puissant et diversifié pour concurrencer sur le marché national les produits importés : une sidérurgie qui couvre la quasi-totalité de la consommation intérieure, une industrie automobile qui parvient à exporter, une industrie chimique qui arrive à des tm page2résultats honorables pour plusieurs produits de base (acide sulfurique, ammoniaque, engrais,  cellulose…); une industrie de biens de consommation, hypertrophiée certes par rapport à l’ensemble, mais diversifiée et compétitive.

c) Surtout, la structure des exportations mexicaines témoigne d’un affranchissement non négligeable vis-à-vis de 1’impérialisme américain :  d’abord parce qu’aucun des produits exportés n’entre pour plus de 10% dans le total des exportations et que, par conséquent, à l’inverse des pays « mono-exportateurs »  (comme par exemple la Bolivie avec l’étain), la conjoncture est moins sensible aux variations de la demande dans le pays importateur ; ensuite parce que le Mexique parvient à défocaliser la destination de ces exportation, que si les États-Unis restent le foyer dominant, des foyers secondaires (C.E.E., Japon) tendent à restreindre leur monopole, et que par conséquent les responsables mexicains disposent d’une certaine liberté de manoeuvre et d’une marge de décision. De sorte qu’il n’est pas inconcevable qu’ayant déconcentré ses exportations et dépolarisé leur destination, le Mexique soit « sur la voie » d’un développement autonome et autocentré.

Enfin le Mexique a institutionnalisé l’élan révolutionnaire de 1910 (le parti gouvernemental s’appelle Parti révolutionnaire institutionnel); même si cette institutionnalisation est devenu l’alibi du pire immobilisme, elle a longtemps été, et elle reste encore, dans certains cas, facteur de « progrès » et de « développe­ment» ; on peut citer deux cas de ce type : le problème agraire et le problème indigène. Dans le premier cas, les gouvernements P.R.I., se voulant garants de la continuité révolutionnaire, reconduisent périodiquement la vieille réforme agraire : poussés par les circons­tances et la menace démographique, prisonniers de leur propre idéologie, ils réveillent les thèmes agrariens, exproprient quelques propriétaires individuels, agitent le vieux drapeau ejidal et distri­buent des terres à une poignée de jornaleros; et de fait, malgré ses insuffisances et ses défauts, la réforme agraire est une réforme permanente qui n’a pas encore épuisé ses effets; une réforme surtout qui, parce qu’elle démembre la grande propriété de type traditionnel et tente d’éliminer les rapports de production de type pré-capitaliste, va bien dans le sens du « développement ». De même, face au problème indigène, le gouvernement a élaboré une politique moderniste et prétendument progressiste, visant à intégrer les minorités indiennes à la nation mexicaine ; une politique d’unification nationale qui s’articule sur des « Centres indi­génistes »  implantés dans les régions à  forte population indigène; on encourage les Indiens, à grand renfort d’anthropologues et de techniciens « civilisés », à construire des routes et à bâtir des écoles; on diffuse la langue espagnole et les pratiques occiden­tales ; et, moyennant un suicide culturel, on mexicanise des gens qui, du Mexique, ne connaissaient ni le nom, ni l’existence. Cette politique est, elle aussi, au sens traditionnel, une politique de « développement » puisque, désenclavant les périphéries « archaïques », elle tente d’effacer le  fameux TM page 3dualisme caractéris­tique du sous-développement.

On touche là précisément au sens fondamental de la politique mexicaine, à l’unité et à la commune raison de l’ ensemble des processus que nous signalons ; si ces processus méritent d’être inscrits dans le cadre d’une politique de développement c’est qu’ils témoignent tous d’un même effort pour échapper à la désarticulation structurelle des pays sous-développés, pour briser le cloisonnement dualiste entre le  secteur « encore féodal » et le secteur « déjà capitaliste », bref pour développer de part en part l’économie nationale. Ainsi :

a)           prendre ses distances vis-à-vis du capital étranger, c’est prétendre émanciper le pays d’un centre de décision exogène qui, ne « développant » que les secteurs intéressant la Métropole, est l’auteur de la déformation dualiste c’est donc tenter de recentrer le heu de la décision et de remembrer les structures nationales

b)          promouvoir et reconduire sans cesse la réforme agraire, c’est tenter d’atténuer la disparité fondamentale entre le secteur industriel de type capitaliste et le secteur agricole de type pré capitaliste; liquider les restes de la grande propriété latifundiaire et tenter d’éliminer les rapports féodaux de production, c’est donc, ici aussi, harmoniser le développement des secteurs par diffusion du capitalisme;

c)           mener une politique indigène c’est chercher à intégrer les périphéries « archaïques » au processus de développement; c’est mettre en circuit » les marges laissées pour compte (les marges « hors du développement » plutôt que sous-développées ») et chercher  par conséquent à rééquilibrer les inégalités de développement.

Au total c’est bien d’une politique de « développement » qu’il s’agit ici ; si l’on entend par  « sous-développement » un état de dépendance externe et de déformation interne de l’économie nationale, le Mexique est  effectivement un pays en « voie de déve­loppement ». Le capitalisme parti de la métropole a bel et bien gagné la « colonie » ; et de la colonie il TM page 4tend à gagner les périphé­ries ; même  si ces processus sont à peine engagés la tendance est parfaitement nette et on a le droit de dire, avec les idéologues officiels que le capitalisme « fait tache d’huile » et que du même coup, le Mexique tend à « sortir du sous-développement ».

II – Malheureusement pour les idéologues, cela ne signifie nullement que s’engager sur la voie c’est être assuré de la parcourir intégralement que la « voie du développement» mène immanqua­blement à l’élimination du sous-développement ;  et que l’intégra­t1on nationale (au double sens d’émancipation et d’unification) annonce déjà la convergence à terme de la métropole et de sa dépendance. De fait s’il est légitime de prendre acte du desserre­ment du lien colonial et du recentrement des structures nationales, il faut le faire avec beaucoup de prudence, en tentant d’approfondir les modalités du processus, en en cherchant l’implication ou la contrepartie,  en s’interrogeant peut-être sur les limites et les contradictions de cette voie capitaliste de développement. Pour éviter les simplifications théoriques et les erreurs politiques,  il est indispensable de poursuivre l’analyse au-delà du point où voudrait la bloquer la propagande officielle, afin de poser la question essentielle: celle de la nature de la logique de la «tache d’huile », celle du prix à payer pour l’émancipation et l’intégration nationale; il s’agit de savoir ce que signifie et ce qu’implique, pour la structure du pays la fin du dualisme et la voie du déve­loppement ; et plus précisément ce qui, du capitalisme, s’étend en tache d’huile quand un pays comme le Mexique tente de venir a bout par le développement de l’exploitation étrangère et de la formation dualiste.

Nous essaierons de le suggérer : la tache d’huile du capitalisme n’est autre que le report, à l’intérieur du pays semi-émancipé, d’une des relations du système, la plus fondamentale sans doute :  la relation d’exploitation ; si cette relation tend à se relâcher en sa forme coloniale, c’est pour mieux se reporter, par translation, à l’intérieur même de l’économie nationale si elle semble perdre au niveau international, un peu de son acuité et de sa rigueur, elle se  reproduit à l’échelle locale en une exploitation de type particulier que nous baptiserons avec le sociologue mexicain Pablo Gonzalez Casanova, « colonialisme interne ». Ainsi l’impérialisme est une TM page 5relation qui se transfère; le système capitaliste pratique une  décentralisation de la relation d’exploitation, il renvoie au niveau régional le rapport colonial. De ce fait, en dépit  des mythologies sur la fin de la lutte des classes et la décolonisation, le système engendre nécessairement, par un biais ou par un autre, l’exploitation et la misère; et si, sur la voie du développe­ment, s’estompent les structures classiques du sous-développement (à savoir la juxtaposition, introduite par l’impérialisme étranger, d’un secteur capitaliste et d’un secteur féodal…), c’est au prix d’une autre forme de sous-développement, d’un autre type de dualisme et de désarticulation.

Cette relation coloniale interne, on la rencontre dans les zones à forte population indigène; dans ces zones précisément que l’on désignait plus haut comme points d’application de la politique – indigéniste (et il faudra d’ailleurs rendre compte de cette coïncidence). En ces lieux, « métis » et «indiens »,  mis en rapport autrefois  par la violence de la conquête coloniale, ont eu tendance d’abord, en un premier temps, à s’isoler les uns des autres, à se constituer en communautés étrangères (les uns vivant dans leur rapport à la métropole outre-mer, les autres dans le cadre fermé d’une économie de subsistance), puis, en un second temps, à une date plus récente; à renouer et à entrer en relations, dans le cadre nouveau de l’effort de développement, du mouvement d’émancipation nationale et du désenclavement des périphéries; une relation inédite s’est établie entre eux ; une relation dont la spécificité tient à son caractère capitaliste et colonial : capitaliste parce qu’elle est née avec la diffusion de l’aire capitaliste, et coloniale en ce qu’elle mime très exactement, à l’intérieur des frontières mexicaines, le type de relations que le Mexique tout entier a pu nouer, ou noue encore, avec l’Espagne ou les États-Unis. Nous avons choisi comme champ d’observation et exemple privilégié la région de San Cristobal las Casas, métropole et pointe de « civilisation », avant-poste mexicain en terre indienne, au coeur du Chiapas; on peut y repérer un ensemble de relations qui lient San Cristobal et  sa population aux villages indiens de l’arrière-pays et qui font des seconds, à tous les sens du terme, des dépendances coloniales de la première.

TM page 6 Au sens économique d’abord, la fonction de San Cristobal est de centraliser, pour la commercialiser, la production agricole des villages indiens; son marché est le point de rencontre des paysans « Tzotzils » qui, régulièrement viennent échanger leurs produits contre un peu de numéraire : il est le débouché du terroir environ­nant. Inversement, San Cristobal est le point de départ, vers les noyaux indiens, des produits manufacturés, des engrais ou semences, des crédits d’exploitation. De sorte que le métis de San Cristobal, vivant de cette position d’intermédiaire comme l’indien de sa situation de cultivateur, répugnant à travailler la terre ou à pratiquer un métier artisanal, se considère lui-même comme agent d’un Comptoir colonial. Si cette relation mérite d’être appelée « coloniale », c’est qu’elle reproduit de manière frappante deux aspects essentiels du rapport impérialiste :

– d’abord parce que les villages indigènes qui gravitent autour du comptoir métis sont, dans leur majorité, mono-producteurs; que les paysans « exportateurs » sont à la merci des variations d’une demande, du bon vouloir des « ladinos » et de l’état de la conjoncture;

– ensuite parce que la position de San Cristobal est une position : de monopole; parce que ce comptoir qui fonctionne comme métro­pole fonctionne sous un régime d’exclusivité; parce que l’aménagement routier, quand il existe, converge tout entier vers son marché et que, par conséquent, les noyaux indiens sont coupés de tout centre de substitution. En d’autres termes, San Cristobal est le foyer unique d’une mono-production ; polarisant le « développement » de la région, il détermine les termes de l’échange, le volume des transactions, la distribution de ses revenus, et ses structures économiques. C’est en ce sens déjà que l’on peut parler de « colonialisme interne » .

Ce colonialisme, encore faut-il en définir la spécificité. On est tenté de le confondre avec une exploitation de la campagne par la  ville, ou avec une lutte de classes de type traditionnel; il ren­verrait  à un simple « déséquilibre de développement » tel qu’il en existe dans les pays occidentaux, ou à un conflit de classes tel qu’il en apparaît dans tout processus capitaliste de développement; dans les deux cas, on pourrait prévoir une évolution parallèle à l’évolution du même problème dans les pays occidentaux. En réalité, si cette exploitation est de type colonial, c’est qu’elle possède des traits caractéristiques qui déterminent la singularité de son fonctionnement ; que, même si elle recouvre un déséquilibre ville/campagne ou une lute de classes pure et simple (et c’est  parfois le cas), on ne saurait l’y réduire absolument. Pour mieux comprendre cette singularité de l’exploitation coloniale interne il faut en venir à ses aspects plus proprement humains : disons, sociaux ou culturels.

tm page 8L’observation la plus immédiate suggère, dès que l’on entre dans San Cristobal, que l’on n’a pas affaire à un schéma classique d’exploitation, mais à une relation plus complexe et plus inat­tendue. Ce qui frappe au premier abord c’est la différence d’aspect et de physionomie entre le métis et l’Indien, et la nature des rapports personnels qu’ils entretiennent. L’Indien, c’est ce pauvre bougre, vêtu d’une robe de grosse laine beige et d’un chapeau à larges bords, que l’on voit raser les murs d’un air craintif et hébété, qui paraît accablé par le poids du fardeau qu’il porte sur les épaules, que le métis insulte et brutalise quand il le trouve en travers de sa route et qui, dans ce monde de lad.inos qui l’humi­lient, fait figure d’exilé. Le métis, vêtu à l’européenne et parlant espagnol, parait beaucoup plus prospère, content de son sort et de sa mine, méprisant à l’égard de la « race » inférieure. Il vous explique en toute bonne foi que l’Indito (car l’Indien n’est jamais, à l’entendre, qu’un « petit Indien) est un « animal » humain, qu’il ne « raisonne » ni ne « démontre », tandis que lui, métis, est « gente de razon »; s’il brutalise l’indien c’est pour se faire entendre de lui, et s’il l’enivre c’est pour lui dégourdir l’esprit. Lorsqu’un Indien s’adresse à un métis c’est avec la plus grande déférence, d’une voix grêle et plus aiguë que de coutume, sans oser le regarder en face, reconnaissant semble-t-il la supériorité innée du noble ladino. Au total, la société de San Cristobal vit sous la loi de la Ségrégation et du mépris du colonisé.

L’existence de ces «comportements coloniaux » atteste que l’on est en présence d’un rapport d’exploitation spécifique, englobant l’exploitation économique proprement dite, et irréductible à une exploitation régionale ou à une exploitation de classe:

a) Irréductible à une exploitation régionale parce que la singu­larité du noyau indien n’est pas seulement celle du costume ou du « métier» exercé, mais surtout celle de la langue, de la religion, de la culture et des traditions; parce que le rapport de San Cris­tobal aux villages environnants est la confrontation de deux types de populations, de deux types de civilisations radicalement distincts ; et que cette confrontation aboutit à l’exploitation d’une société par une autre société, d’un groupe parfaitement structuré par un autre groupe tout aussi structuré: bref à une colonisation;

TM page 9b) Irréductible à une exploitation de classe parce qu’à l’intérieur de chacun des deux groupes fonctionne une véritable lutte de classes; que dans San 0Cristobal comme dans Chamula ou San Andres (villages « colonisés») on peut repérer une certaine division du travail, une hiérarchie sociale et une échelle des revenus, une appropriation par quelques-uns des moyens de production; et que, par conséquent, l’exploitation du groupe indien par le groupe métis, loin d’être l’effet d’un conflit de classes, est l’exploitation intégrale d’un peuple déjà organisé et constitué en classes par un autre peuple également organisé et constitué en classes : ici aussi, à l’image du modèle externe, une colonisation.

A ce point de l’analyse, on peut revenir sur la « politique indigé­niste », en réfléchir les buts et les méthodes à la lumière de nos conclusions, et en saisir cette fois la véritable portée.

a)            La mexicanisation des noyaux périphériques, objectif officiel des responsables indigénistes, ressemble à s’y méprendre à la vieille politique de pénétration coloniale : l’intérêt de la nouvelle route c’est qu’elle permet un acheminement plus rapide des produits coloniaux vers le marché métropolitain, un drainage plus efficace de la richesse produite; l’intérêt des nouvelles tech­niques, c’est qu’elles permettent une amélioration des rendements et une détérioration des termes de l’échange au détriment des noyaux indigènes. La mexicanisation est la forme déguisée d’une exploitation.

b)        On prétend parfois que cette mexicanisation a pour effet d’atténuer les disparités régionales et d’effacer les déséquilibres sociaux. C’est peu sérieux : d’abord parce qu’on n’a jamais observé, après la pénétration et le démembrement des structures tradi­tionnelles d’intégration effective des minorités indiennes qui restent méprisées, séparées et exploitées; qu’ensuite, dans le meilleur des cas, quand un ejido mixte se constitue, c’est aux indigènes que l’on attribue le lopin le moins fertile et les conditions de travail les plus ingrates; et qu’enfin, s’il arrive qu’à la limite un Indien parvienne à s’émanciper, c’est qu’il se « métisse » du même coup et se désolidarise de son groupe d’origine. Le groupe en tant que communauté n’est jamais qu’une communauté de colonisés.

tm page 10c)            On comprend maintenant pourquoi la politique indigéniste se fonde obstinément sur l’idéologie anthropologique, s’acharne à ignorer le problème économique et politique que pose l’existence des minorités marginales, et feint de croire qu’avec des routes et des écoles les Indiens sortiront du ghetto de la misère. C’est qu’au fond les responsables indigénistes, consciemment ou non, sont chargés d’ouvrir le ghetto (de briser le dualisme…), mais tout juste assez pour qu’y pénètre le bout de la chaîne de l’exploi­tation ; de briser un dualisme interne en désenclavant des noyaux isolés, mais dans le but de les coloniser et de désarticuler davan­tage l’économie nationale.

Au total, l’histoire de la Révolution mexicaine, c’est-à-dire de ce mouvement d’intégration et de développement inauguré en 1910 et poursuivi jusqu’à nos jours, apparaît comme l’histoire d’une contradiction entre le développement des forces productives et l’intégration nationale d’une part, l’apparition d’une nouvelle « déformation » et d’un nouveau colonialisme d’autre part; ou encore, comme l’histoire de la substitution, à un vieux dualisme féodo-capitaliste qui tend effectivement à disparaître, d’un dualisme nouveau, capitaliste de part en part, qui naît de la mort du premier.

Aussi faut-il essayer, pour conclure l’analyse :

1°/ de  montrer que cette contradiction bloquera sans doute l’évolution du système.

2°/ de saisir le sens de cette substitution en formulant quelques remarques théoriques de portée plus générale qui, tirant la leçon de l’expérience mexicaine, pourraient contribuer à redéfinir la nature exacte de cette fameuse voie du développement.

En maintenant une structure sociale hétérogène, en paupé­risant les masses indiennes, le colonialisme interne:

a)         limite l’étendue du marché, entrave l’expansion des industries nationales, et par conséquent l’essor des forces productives;

b)         freine l’unification réelle du pays et la cohésion nationale, entretient des antagonismes au sein de la population, diminue donc le poids du Mexique face aux puissances étrangères, limite son pouvoir de négociation ou de décision et tend finalement à paralyser le mouvement d’émancipation nationale et de décolonisation. Le colonialisme interne, contrepartie du développement, bloque le développement lui-même.

tm page 11On pourrait objecter toutefois que ce colonialisme interne est appelé à disparaître, comme son homologue à l’intérieur des métropoles occidentales ; et que, ces nouveaux déséquilibres étant le fruit de la croissance brutale de l’économie mexicaine, le capi­talisme ne saurait tarder, en sa seconde phase, à les harmoniser.

C’ est improbable pour deux raisons:

a)      parce que le colonialisme interne semble bien être l’ultime et inévitable relation d’exploitation de la chaîne capitaliste; et le noyau indien, le dernier de ces pôles de misère dont se nour­rissent, au haut de la chaîne, les pôles de prospérité : bref, l’irréductible du, système;

b)      parce que, surtout, maintenir cette relation coloniale interne st vraisemblablement une nécessité pour les dirigeants mexicains. Dans un pays qui connaît le taux d’accroissement de population le plus explosif du continent et qui voit grossir sans cesse la masse des paysans sans terre et des chômeurs, le colonialisme interne est le moyen d’opposer entre elles deux fractions du prolétariat national, de substituer aux luttes de classe des luttes raciales, de désamorcer ainsi une révolution menaçante.

C’est pourquoi le cycle de la « Révolution mexicaine » est sans doute en train de se paralyser.

Cette « voie du développement » paraît décidément bien ambiguë puisque, intégrant l’économie nationale, elle tend à bloquer le mécanisme de cette intégration; d’où les caractères contradictoires et surprenants de son tracé. Mettre un pays sur la « voie du développement », c’est:

a)         prolonger une chaîne qui, partie des métropoles occidentales, avait épargné jusque-là les périphéries du « tiers monde » ; natio­naliser la relation coloniale; diffuser donc au niveau local le mal  que l’on prétend guérir au niveau national.

b)         créer à l’intérieur du pays de graves déséquilibres puisque d’une extrémité à l’autre cette chaîne d’exploitation inverse ses effets; et donc, engendrer la misère au lieu d’effacer les disparités.

c)        engendrer, à la limite, le sous-développement puisqu’on intègre, en les paupérisant, des périphéries qui, jusque-là, restaient, par définition, hors du développement, en marge du chemin. Entrer dans la « voie du développement » c’est donc, en un sens, entrer dans le sous-développement.

d)         ouvrir, enfin, une piste qui, parce qu’elle est « bloquée », parce que ce blocage fait partie de sa structure, risque bien au total de n’être qu’une fausse piste : une piste dont l’issue ne peut être que la violence.

Bernard-Henri Lévy

Les Temps Modernes  N° 291 – Octobre 1970


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Un commentaire

  • sandra chacon dit :

    pour moi, toujours un plaisir de lire les critiques et les commentaires d’un expert en très grand sur mon pays Mexico, en particulier dans le domaine social et du cinéma

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