Le 27 janvier 1975…

… Michel Butel et quelques autres, Bernard-Henri Lévy crée l’Imprévu.

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Les plus jeunes ne s’en souviennent évidemment pas. Mais c’est la vraie première grande aventure de Bernard-Henri Lévy.

Il est rentré du Bangla-Desh. Il a publié, aux éditions Maspero, ses «  Indes rouges « . Et voilà qu’il rencontre Michel Butel et que les deux jeunes hommes se mettent en tête de créer un journal, et pas n’importe quel journal, un grand journal, un grand quotidien, en tout cas un vrai quotidien de gauche et populaire, dont l’ambition affichée est de détrôner les grands quotidiens en place et notamment Libération. Une soixantaine de journalistes s’investiront dans l’entreprise. Plus une équipe technique. Plus une imprimerie dite  » offset  » qui était, à l’époque, je crois, la première du genre. Et l’aventure commence. Malheureusement c’est un échec. Et même un désastre. Le journal, financé par le père de Bernard-Henri Lévy, ne tiendra que onze numéros. Mais assez pour qu’y écrivent François Mitterrand ou Michel Foucault. Assez pour que Bernard-Henri Lévy s’y lie avec Françoise Giroud ou le futur fondateur de Canal + André Rousselet. Et assez pour qu’il rencontre quelques uns des amis qui l’accompagneront pendant les décennies suivantes – Gilles Hertzog, Jean-Paul Enthoven, Paul Guilbert, Olivier Cohen (futur et actuel patron des éditions de L’Olivier), l’avocat Thierry Lévy, l’éditeur Denis Bourgeois, etc. La maman de Justine Lévy, aujourd’hui décédée, Isabelle Doutreluigne, est à la maquette aux cotés de Vincent Léry. La photographe attitrée du journal est la célébrissime Marie-Laure de Decker. Le futur directeur de Télérama, Claude Salles est conseiller du directeur. Les équipes commerciales sont animées par le compagnon de Sartre, vrai fondateur du journal Libération, Jean-Claude Vernier. On y croise des jolies filles et des intellectuels. Bref, c’est l’ADN du futur BHL.
Et c’est pourquoi cette histoire me passionne. La collection de L’Imprévu est devenue extrêmement rare. Je ne suis même pas certaine qu’il en reste une, complète, à la Bibliothèque nationale française. Un des membres de l’équipe d’alors avait conservé la sienne qu’il m’a passée et dont voici, scanné, le premier numéro. C’est fou. Souvent raté. Parfois inventif. Toujours intéressant.
Avec cette Une, par exemple, en forme de dazibao chinois qui était très originale. Je n’en mets en ligne, pour l’instant, que quelques pages du premier numéro. Mais je tiens à la disposition de qui veut (il suffit de m’écrire à lilianelazar@gmail.com) les Unes de l’ensemble de la collection.
Liliane Lazar

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PAGE UNE DE L’IMPREVU

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L’Imprévu

UN ENTRETIEN AVEC FRANCOIS MITTERRAND (retranscription page 9).

UN SENS A LA VIE

Un sens à la vie. Un sens à leur vie. Un sens à la vie des hommes politiques. La seule question qui nous concerne tous, celle que la politique prétend reprendre et qui en même temps lui échappe : aucune interview politique ne peut espérer rendre compte de l’alliance confuse et stupéfiante qui lie le public à un homme politique.
On n’avait jamais voulu toucher ce lien, ce lien de sens, ce lien de vie. Ici L’Imprévu s’y risque.
Ils sont en effet, ces hommes de pouvoir et d’Etat si éloignés de nous qu’il faut faire un effort pour reconnaître en eux notre part commune. Ils sont des hommes publics livrés à notre effroi ou à notre fascination. L’univers politique est rempli d’appareils, de machines, de rouages : le fer est sa matière.
Et pourtant rien ne peut empêcher que parfois dans la liberté du rêve, on cherche à savoir quels enfants ils étaient, quels livres, quelle musique, quelles chansons les rapprochent ou les éloignent de nous dans la certitude – illusoire peut-être – d’y trouver le fil qui tranche la question : y-a-t-il un destin ? Où commence-t-il ? Appelle-t-il tout le monde ou seuls quelques élus ? Résiste-t-il à l’érosion des jours ?

Dans les entretiens habituels, dans leurs pointes, dans leurs parades cette question affleure, mais on ne la pose jamais. Nous l’avons posée. François Mitterrand répond.

De Paris, nous lui avions écrit : « A quoi rêviez-vous sous le préau de l’école ?
Les enfants d’aujourd’hui jouent au Monopoly. Rêviez-vous à leur âge au pouvoir et à l’Etat ?
Vous rappelez-vous encore le soliloque muet de votre adolescence ? Vous connaissez la phrase de Bernanos sur la part de l’enfant qui sommeille dans l’adulte et qui l’embellit : avez vous le sentiment, tout au cours de votre vie, d’une continuité réelle ou d’une série de ruptures ?
L’homme d’Etat que vous êtes est-il devenu étranger à l’enfant que vous étiez ?
Autre façon de vous demander si le destin politique est réalisation d’une promesse ou effet du hasard. »

Enfant, je ne jouais pas aux cartes et je n’y joue pas davantage aujourd’hui. Si je pratiquais les échecs, appris à dix-onze ans, c’est que mon grand-père maternel chez lequel je vivais six mois sur douze, en pleine campagne, à trois kilomètres du premier village, n’avait qu’un partenaire disponible sous la main. Nous restions de longues soirées, la conscience du temps perdu parmi nos pièces jusqu’à la prise du roi vaincu, et nous allions nous coucher la tête occupée de gloire ou de revanche.

Le Monopoly existait déjà. Mais je répugnais à dilapider mes heures en discutant d’argent. Je n’avais pas de goûts marchands et n’en ai pas acquis. Le jeu de l’oie m’excitait davantage. La loi du hasard a le sombre attrait de la philosophie. Ce dé qui vous expédiait au cachot, en enfer et qui, tout près du but, vous tirait soudain vers le zéro avec le chemin à refaire, ou qui traversait les embûches comme s’il avait des yeux pour les voir, j’éprouvais une délectation à le regarder décider pour moi. La sincérité m’oblige à dire que je n’imaginais pas qu’il pût tromper mes espérances quelque malheur qui m’arrivât, que ma confiance en lui tenait à la foi que j’avais en moi-même.
De telles dispositions me destinaient, croira-t-on, à fréquenter les casinos. Et bien non ! j’en ai horreur. Mes amis ne m’ont pas vu risquer un franc à la roulette. C’est simple, je n’y mets pas les pieds. D’ailleurs, j’ai vite cessé de jouer aux dés. L’idée seule d’en jeter sur le tapis, de dépendre aussi peu que ce fût de ce petit cube qui roule, me révulse. Je suis devenu le contraire d’un joueur, ce qui détrompera mes ennemis qui n’ont, parlant de moi, que ce mot à la bouche.

< Je ne calcule pas, je sens >

Ma vie politique est ainsi faite : incapable d’avancer d’un pas sans avoir rassemblé toutes les ressources de ma raison, incapable de m’arrêter sans avoir épuisé les réserves de ma volonté. Je n’abandonne désormais au hasard que la part qui lui revient. Est-ce jouer encore ? Beaucoup le penseront qui sont les éternels traîne-patins de l’Histoire. Mais aussi étranger que je sois aux jeux du hasard, je considère que l’homme d’Etat se distingue à sa capacité de prendre en compte les terres inconnues, une fois le reste exploré.
Ces mots tracés, je les corrige. L’inconnu n’est pas tout à fait l’inconnu quand je l’aborde. Quelque chose en moi qu’on appellera l’intuition, à moins que ce ne soit une très vieille science transmise depuis que le monde est monde et qui s’inscrit dans un recoin du code génétique. Je ne calcule pas, je sens. Mais l’instrument de mesure reste approximatif surtout lorsqu’il s’agit d’apprécier la vitesse du temps. Si je me trompe de vingt ans tant pis pour moi.
Diable ! Je m’aperçois que j’ai changé dans la continuité, formule qui faisait sourire l’an dernier quand l’exprimait un autre qui, lui, me paraissait immuable dans ses amusantes variétés. Celui que j’étais je le suis ou plutôt, pour rendre raison à Watt Whitman, je le deviens. Du petit garçon qui était moi et qui visite ma mémoire à la façon de l’aiguille sur le disque rayé, glissant toujours vers les mêmes sillons qui poussent les mêmes notes, je ne sais plus grand-chose hors trois ou quatre situations fixées une fois pour toutes, et dont l’éclat brille alentour.

< … notre géographie familiale >

Un chemin creux que notre géographie familiale nommait le raidillon conférant à ce diminutif une majesté singulière, une allée plantée de pommiers qui traversait des champs de blé, un mur au haut duquel je m’étendais, une fenêtre de grenier qui sentait le maïs et d’où je contemplais par-delà les tilleuls le paysage français qui a commandé à jamais l’idée que j’ai du paysage français.

Inutile de raconter ici sinon pour indiquer qu’il y avait des chênes, des saules, une rivière et la vallée qui se relevait pour se fondre dans le bleu horizon, couleur de circonstance des années d’après-guerre, à hauteur assez honorable pour qu’on pût se flatter d’avoir devant soi des collines.
Les conversations du soir, dans le noir, ma grand-mère rêvant, les doigts noueux sur son ouvrage un moment délaissé, regardant la nuit s’étendre sur le jardin et peu pressée de se lever pour allumer le manchon du gaz du plafonnier. Les paroles jaillissaient à distance avec des épaisseurs d’ombre entre elles. Elles avaient un ton grégorien. Cela finissait par des oui et des non qui ne répondaient à rien ni à personne. Chacun partait en voyage sur les étriers de l’imagination et hop! plus vite que les fusées du Cap Kennedy franchissait les frontières du temps.

< Roi ou pape >

Je ne cherche pas à égrener des souvenirs. Ceux que j’évoque ici me servent à cerner la vérité que m’imposent vos questions et je n’ai pas besoin d’en dire plus. De cette salle à manger, barque ou nacelle, où nous rêvions nos vies jusqu’à ce jour où je vous écris, dans mon bureau de Nevers, en ce samedi soir qui m’envoie les pétarades des moteurs, les annonces de la Foire-Exposition et l’Angélus électronique, s’il y a des ruptures elles n’ont touché que les surfaces. Se perpétue en moi un mouvement qui a commencé avec moi. C’est la même poussée qui me meut.
Mais vous me ramenez à la politique. Vous voulez savoir si je me voyais roi ou pape. Rassurez-vous, effrayez-vous, à votre gré. Si cette idée m’a visité elle a durée moins d’un été. Ce monde dont je ne connaissais que les villages d’une province, j’avais l’intolérable sensation de le supporter tout entier. Je communiquais si totalement avec lui que je m’en attribuais la vocation sublime. Bref, j’étais plus proche de moi-même et des autres à 15 ans qu’aujourd’hui.

François Mitterrand

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L’Imprévu

MICHEL FOUCAULT : LA POLITIQUE EST LA CONTINUATION DE LA GUERRE PAR D’AUTRES MOYENS (retranscription page 16)

Professeur au Collège de France, Michel Foucault n’est pas un philosophe en chambre. Attentif à tous les évènements de la société, il répond aujourd’hui aux questions de L’Imprévu sur cette vraie – ou fausse – nouveauté : La crise.

La crise, un mot qui vous fait rêver ?
– M. Foucault : Ce n’est qu’un mot qui marque l’incapacité des intellectuels à capter leur présent ou à l’escalader ! Voila c’est tout!
Ce n’est pas un mot qui vous inquiète ?
– M. Foucault : Absolument pas ! Ce qui me fait rire, c’est qu’il y a encore des gens qui l’emploient. Je crois qu’il faut prendre conscience qu’une fois encore la crise est une sorte d’accompagnement théorique que se donnent les politiciens, les économistes, les philosophes et quelques autres encore pour donner statut à un présent pour lequel ils n’ont pas d’instruments d’analyse. Si vous voulez, la crise, c’est le perpétuel présent. Il n’y a jamais eu un moment de l’histoire occidentale moderne qui n’ait eu la conscience très grave d’une crise éprouvée vivement, jusque dans le corps des gens.
Cette crise, on semble vouloir la conjurer en lui donnant un qualificatif : crise de l’énergie.
– M. Foucault : On assiste en effet à une transformation des rapports de force. Mais par cette notion de crise on parle d’autre chose que simplement de cette transformation. On vise la pointe d’intensité dans l’histoire, on vise la coupure entre deux périodes radicalement différentes dans cette histoire, on nomme l’échéance d’un long processus qui vient à éclater. A partir du moment où l’on emploie le mot crise on parle évidemment d’une rupture. On se donne aussi la conscience que tout commence. Mais il y a aussi quelque chose de très enraciné dans le vieux millénarisme occidental, c’est le second matin. Il y a eu un premier matin de la religion, de la pensée, mais ce matin-là n’était pas le bon, l’aurore était grise, le jour était pénible et le soir était froid. Mais voilà la seconde aurore, le matin recommence.
Comment expliquez-vous qu’en ce moment on ne puisse porter aucun diagnostic, faire aucune prévision, en bref que l’intelligence semble se casser la figure ?
– M. Foucault : C’est tout de même lié au statut de l’intellectuel dans le fonctionnement du pouvoir de nos sociétés. Il est toujours marginal, à côté. Il est à une certaine distance, parfois infime, parfois immense, qui fait que ce qu’il écrit ne peut être que descriptif. Après tout, il n’y a qu’un langage qui soit au présent, c’est celui de l’ordre, de la consigne.
L’ordre ne se trompe pas mais ne peut jamais se tromper.
– M. Foucault : Non, bien sûr, il peut commettre des erreurs stratégiques mais il ne se trompe pas. La seule forme véritablement actuelle du discours, c’est l’impératif, c’est-à-dire le langage du pouvoir. Et à partir du moment où l’intellectuel fonctionne en marge, il ne peut penser le présent qu’en tant que crise.

< JE RIS DES PHILOSOPHES >

– Mais cette crise, c’est aussi un ensemble de faits concrets : les exercices de débarquement des marines sur les côtes de la Méditerranée par exemple.
– M. Foucault : Je crois que ce n’est pas exactement le problème. J’aurais tort de dire que ça a toujours existé mais je crois que dans la notion de crise, ce qui a relancé le débat, c’est la contradiction : qu’un certain processus est arrivé, en se développant, à un point de contradiction tel qu’il ne peut plus continuer. La contradiction n’est là qu’une image. L’avancée même de l’un des adversaires le met en péril. Et plus il avance, plus il donne prise à son adversaire au moment même où il le bouscule. Si l’on a bien dans l’esprit que ce n’est pas la guerre qui est la continuation de la politique mais la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens, l’idée que la contradiction devient telle que ça ne peut plus continuer, est une idée qu’il faut abandonner. Concrètement, la crise de l’énergie est un excellent exemple : à partir du moment où l’avance stratégique de l’Occident ne reposait que sur le pillage du tiers monde, il était clair que cet Occident accroissait sa dépendance. Dans cette mesure la crise est tout le temps là.
Mais comment réagissez-vous lorsque vous entendez parler de cette crise ?
– M. Foucault : Lorsque j’en entends parler d’une façon journalistique, je ne ris pas. Mais lorsque j’en entends parler d’une façon sérieuse, philosophique, là je commence à en rire. Car c’est le journaliste qui a le rôle sérieux, c’est lui qui la fait fonctionner de jour en jour, d’heure en heure.

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Retranscription de l’organigramme (page 16)

Directeurs et rédacteurs en chef : Michel BUTEL, Bernard-Henri LEVY
Rédactrice en chef adjointe : Françoise LEVY
Conseiller à la rédaction : Pierre-François REZAY
Rédaction : Véronique BONNET-NORA, Denis BOURGEOIS, Jean-Michel CAROIT,  Nathalie COMBIN,  Laurent DISPOT, Jean-Jacques GROUVEL, Gilles HERTZOG, Jean-Claude LANDAIS, Alain LUC, François MADINIER, Jean-Hugues MALINEAU, Philippe MANO, Gabriel MONTOYA, Jean REMBART, Jean-Paul RODRIGUE, Gérard-Julien SALVY, Wang  HFUEH- WEN
Direction artistique : Vincent LERY
Maquette : Catherine COT, Isabelle DOUTRELUIGNE
Secrétariat de rédaction : Jacques VINCENT
Dessinateurs : Jacques BRUSSON, Misha GARRIGUE, Michel VERGEZ-SOULAS
Photos : David HARALI, Gérard TAUBMAN, collaboration de : Edouard BOUBAT, Marie-Laure de DECKER
Documentation photos : Bertrand TARISIEN
Documentation : Anne de VOGÜÉ, Ghislaine BERNIER
Secrétariat : Anne-Marie TARISIEN, Elisabeth SEBILLEAU, Muriel PINOLE
Direction des relations extérieures : Françoise LERY, Michèle DOKAN
Conseil administratif : Jean-Claude VERNIER
Vente : Antoine de GAUDEMAR, Claudine DREUILHE, François DUCHESNE, Joseph TOURNEL, Jean GUISNEL
Abonnements : Bertrand KAMINSKI


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