Le 27 décembre 1992…

… s’achevait, dans les tumultes du monde, un livre de conversations avec Françoise Giroud.

JDD Pour un peu, on ne le reconnaîtrait pas. Il porte une barbe de quelques jours, les cheveux en bataille, un pantalon élimé, le visage fatigué. Bernard-Henri Lévy travaille. Désertant le front de l’actualité, il écrit. Apparemment, cela épuise. Protégé par l’anonymat d’un grand hôtel de l’Ouest parisien, tapi au milieu des piles de livres, des feuillets manuscrits  et des tasses de thé. Bernard-Henri Lévy n’a jamais écrit ailleurs que dans des hôtels. Coquetterie d’écrivain ? « Jeune déjà, j’ai passé un ou deux ans à vivre dans des hôtels, de beaux hôtels ou des hôtels borgnes suivant ma fortune du moment. »

La retraite n’est pas totale. Arielle Dombasle demeure dans la suite voisine de celle de l’écrivain. Mais, pour l’heure, l’actrice est partie à Paris honorer de sa présence l’émission de Christophe Dechavanne. Françoise Giroud sort pour travailler dans une autre pièce. Elle prépare avec BHL un livre sur les hommes et les femmes. Bernard-Henri Lévy s’est imposé quelques jours de travail mais l’insistance de l’actualité le traque jusque dans sa chambre d’hôtel. Ce soir-là, il est invité d’une Marche du siècle  »  Spécial Rushdie  »  enregistrée quelques jours auparavant. Comme toujours, il s’y révolte contre les démissions, annonce qu’il va recevoir Rushdie en France et faire tout son possible pour lui faire rencontrer jusqu’à François Mitterrand, Rushdie, Sarajevo… BHL est un révolté perpétuel. Hier le communisme, aujourd’hui le nationalisme. Les sujets de bataille ne manquent pas. Sa dernière colère, il la réserve à Boutros Boutros-Ghali qui, la semaine dernière, assurait dans nos colonnes qu’« on ne meurt pas de faim en Yougoslavie ». Interview que BHL juge importante parce que « c’est la première fois que le secrétaire général de l’ONU exprime sa pensée de façon aussi brutale. A Sarajevo, les gens vivent comme des bêtes affamées, dans des caves, ils se nourrissent de soupes d’orties, il n’y a plus d’eau. C’est une infamie de dire cela. Ou plutôt non, c’est insupportable, En fait, je crois que Boutros-Ghali est sincère. Mais il est prisonnier de cette idéologie, tiers-mondiste, qui consiste à penser que l’homme européen ne peut qu’être bourreau et pas victime. A Sarajevo, on peut être européen et victime. Boutros- Ghali ne le voit pas. Nous n’avons pas à choisir entre la Somalie et la Bosnie. »

Revoilà BHL dans son registre habituel. La fatigue s’efface, la véhémence revient, portée par des éclairs de regards noirs. « Si Sarajevo tombe, d’un bout à l’autre de l’Europe, les purificateurs ethniques l’emporteront, des hystéries de même nature se produiront, peut-être jusqu’en Europe occidentale. Ce sera au bout du compte un renfort pour Le Pen à Paris.»

On comprend qu’il agace quand il parle ainsi, mû par une impérieuse nécessité, sûr de son fait, de ses analyses, choisissant avec soin ses mots et ses effets.

« Tant qu’une intervention militaire internationale aérienne et ponctuelle ne sera pas décidée pour sauver Sarajevo, vous risquez de m’entendre. Si les Etats n’arrivent pas à se mobiliser, il faudra inventer les manières de se passer d’eux. » Serait-il prêt à devenir un porteur de valises, héritier de ceux qui, pendant la guerre d’Algérie, ne pouvaient s’en tenir aux mots pour exprimer leur horreur du colonialisme ? « Les valises seraient lourdes et le chemin bien long. Je ne sais si c’est techniquement possible. Mais, sur le plan des principes, je suis pour. Il y a des moments où les bons sentiments font plus de mal que de bien. Aujourd’hui, ce ne sont plus des sacs de riz qu’il faut apporter en Bosnie, ce sont des armes. Qui le fera? Comment ? On verra.»

Des propos à faire sursauter tout diplomate chevronné, mais BHL est habitué, La dernière fois, il interpellait Roland Dumas à propos du refus de la France d’accueillir Salman Rushdie. L’écrivain n’a pas que des amis. Monter en première ligne prédispose à recevoir des coups. S’en émeut-il ? s’en onorgueillit-il ? « Ni l’un ni l’autre, blindé. » Par amitié, Philippe Sollers lui écrivit un jour: « tu comptes bien être l’intellectuel le plus calomnié et insulté, en volume comme en violence. » Tout cela a une odeur de nostalgie, de cette époque pas si lointaine où le monde était coupé en deux, où l’on se flattait de compter ses ennemis. Aujourd’hui, les coups partent dans tous les sens mais la bagarre est redevenue intense.

Mais, au fait, pourquoi aime-t-il tant se montrer sur le devant de la scène ? Lors d’un débat, Régis Debray, orfèvre en la matière, lui avait dit, non sans tendresse, qu’il était « un égocentrique, promenant son miroir sans pouvoir s’empêcher de se regarder dans la glace ». Au fond, tout cela amuse BHL. L’homme a plus d’humour que ses airs ombrageux ne le laissent supposer. Dans l’auto-nécrologie qu’il a rédigée pour Jérôme Garcin, il raconte qu’accablé par tant d’inimitiés il s’exila en 1994 à Genève, écrivit de petits opuscules et autres aphorismes aussi courts que précieux et finit, à soixante-dix-sept ans, par remporter le Goncourt pour un récit… autobiographique paru chez un éditeur belge.

Il est partout et voudrait être nulle part : « Vous ne pouvez pas savoir combien j’aimerais pouvoir me désintéresser de tout cela. » Que l’on doute, il s’insurge : « Mais si, je pourrais passer ma vie ici, dans le Midi, à écrire des pièces de théâtre et des romans. Si l’Europe devenait la Suisse, ce ne serait pas si mal, surtout pour les écrivains.» BHL n’emporte tout de même pas l’adhésion. D’autant qu’il avoue lui-même : « Serais-je tenté de devenir un écrivain invisible, et cette tentation m’effleure parfois, que ce serait impossible. »

Ce diable d’homme vit avec une actrice belle et célèbre ; sa pièce, Le Jugement dernier, divise la critique. BHL vit sa bataille d’Hernani. « Je savais que le théâtre était le genre le plus exposé. J’ai écrit cette pièce en réponse à la thèse de Francis Fukuyama expliquant qu’après la chute du communisme l’histoire était finie. J’aurais pu écrire un essai, j’ai choisi la fiction. »

A-t-il été blessé par ses détracteurs ? Pirouette : « Le système m’a fait payer de vieux comptes, ceux qui datent de La Barbarie visage humain ou de L’Idéologie française.« Si je m’étais contenté d’écrire des livres de philosophie, si possible toujours le même, mon cas aurait été plus simple. » Tout cela n’empêche pas BHL de persévérer. Il prépare une nouvelle pièce.

Dix-neuf heures. Il appuie sur la télécommande de la télévision. « L’actrice de la pièce », c’est ainsi qu’il nomme la femme de sa vie, est sur le plateau de TF1. « Songez à ce qu’il faut faire pour le théâtre », plaide-t-il. Mais tout le dérange : « la frivolité de l’émission; le courrier du cœur, les lancers de ballons, la voyante qui tente de lire dans les mains sa belle. Cinquante minutes de farces et de pubs, quelques secondes sur la pièce.

Pour la première fois de la soirée, à la seule apparition d’Arielle, l’écrivain sourit. L’amour vaut bien des impudeurs à cet homme tout en défenses. Il esquive le sujet, comprend tout de même que son couple intrigue. Lui-même en joue, bien qu’il s’en défende, avec ce vouvoiement d’un autre temps. Dans Le Jugement dernier, l’un de ses personnages rappelle que Sartre et Simone de Beauvoir se vouvoyaient.

D’un coup, il oublie pour un instant tous ses motifs de rébellion. Avec son regard qui n’a que peu vieilli au détour de la quarantaine, il pourrait ressembler à un potache ayant trop veillé. Arielle Dombasle a quitté l’écran. BHL va replonger dans ses écrits. A 20h 30, avec Françoise Giroud, il se regardera dans La Marche du siècle. Ce sera sérieux, révolté, sans aucune publicité, et peu de sourires.

par Patrice Trapier

(Journal du Dimanche, 27 décembre 1992).


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