Le 26 juillet 2004…

…BHL rencontrait Obama et prédisait son stupéfiant destin.

bernard henri levy et barack obama 2004Un Kennedy noir ?

« Bernard-Henri Lévy, répète-t-il en se moquant parce que j’ai dû, en me présentant, détacher trop les syllabes… Avec un nom pareil, vous auriez fait un malheur à la Convention. » Et moi, du tac au tac, dans la salle à manger d’hôtel où nous l’attendons, à quelques-uns, depuis une heure : « et Barack Obama, donc ! avec un nom comme ça, et avec le tabac que vous avez fait, vous, hier soir, on devient Prési­dent des Etats-Unis en cinq minutes. » Il rit. Es­quisse un faux pas de danse devant les autres convi­ves éberlués. Me donne une bourrade, s’éloigne comme s’il prenait son élan pour mieux ajuster un coup de poing, me fait une accolade, rit encore, et répète comme une comptine : « Barack Obama, Bernard-Henri Lévy ; Barack Obama… »

Voilà l’homme qui a incendié, hier, l’amphi­théâtre du Fleet Center. Voilà l’auteur du seul authentique événement d’une soirée dont les attrac­tions furent, avant lui, la First Lady de l’Iowa ; le maire de Trenton ; le sénateur du Sud Dakota, Tom Daschle ; ou les chapeaux haut de forme à bannière étoilée, lapins, gratte-ciel, World Trade Centers en pain de sucre, des délégués de l’Arizona, de l’Oklahoma ou du Nevada. Il n’a pas dit grand- chose, d’accord. Et il y avait dans son insistance à se réclamer des Pères fondateurs, à dire et répéter que l’Amérique est « un pays religieux » et qu’il est lui- même « un tempérament religieux », il y avait dans la foi avec laquelle il s’est exclamé : « oubliez l’Amérique noire, l’Amérique blanche et l’Amérique hispanique : n’existent que les Etats-Unis d’Amé­rique », il y avait dans sa façon de dire que le pro­blème n’est pas « un autre Président pour une autre politique » mais « un nouveau Président pour la même politique que l’ancien n’a plus assez de crédit pour mener », il y avait, dans tout cela, quelque chose de désespérément consensuel pour un Français habitué aux grandes querelles. Mais enfin… Son aisance… Sa gouaille de Clinton noir… Sa beauté de mauvais garçon passé par Harvard… Sa mère blan­che née à Kansas City, son père black né au Kenya… Ce double métissage, autrement dit… Ce métissage au carré… Ce désaveu vivant de toutes les identités – y compris, et c’est le plus nouveau, cette identité afro-américaine, sudiste, qui fonctionne comme une prison pour tant de Noirs… Son adversaire, dans l’Illinois, ne vient-il pas de lui reprocher de n’être « pas assez noir » ? Qui est ce nègre blanc qui n’est même pas le descendant d’un esclave de La Nouvelle-Orléans ? Son éloquence… Cette parole qui, comme toutes les paroles dites depuis deux jours, a été calibrée à l’intonation près, mais dont il donnait le sentiment, lui, d’improviser le moindre soupir… La salle a vibré. Elle a senti, dès qu’il a surgi, que quelque chose d’important se produisait. Et le premier à le sentir fut d’ailleurs, comme il se doit, celui dont il ravissait le rôle : le Révérend Al Sharpton ; l’éternel candidat noir à toutes les investitures ; l’homme de la National Urban League, l’autre matin, à Dearborne, face à Bush; le provocateur patenté ; l’homme de toutes les insolences ; l’auteur, aussi, du seul discours hors normes de toute la Convention; le seul à avoir osé quitter les rails des « speech writers » du Parti pour citer Ray Charles et hurler, poing levé, que les sans-logis de Louisiane et de Virginie attendaient toujours les vingt hectares promis, il y a un siècle et demi, aux esclaves affran­chis ; sauf que là, soudain, rien ne va plus ; ses colères tombent à plat; ses anathèmes sonnent faux ; Obama est passé, et c’est comme si la grâce avait quitté la vieille star désavouée.

Barack Obama… Il faudra se souvenir de ce nom.

Il faudra ne pas oublier cette image de lui, quand, à 23 heures précises, il a bondi sur la scène de son pas légèrement dansant, s’est projeté sous les sunlights et a offert à l’assistance médusée son étrange visage de « Brown American ». Et il ne faudra pas oublier non plus cette image de lui, aujourd’hui : très gai, facé­tieux, et puis, soudain, las, un peu lent, drogué par son succès de la nuit, presque ennuyeux quand il entreprend de m’expliquer, voix traînante, s’inventant un bégaiement comme s’il voulait traîner encore davantage, la fragilité de tout ceci ; il ne faudra pas oublier ce moment de suspens et presque d’incertitude où il me dit qu’il ne faut pas rêver, pas aller plus vite que la musique, l’Amérique est le pays des météores, « next month, somebody else will be the story », encore un mois et c’est quelqu’un d’autre qui fera l’événement, rappelez-vous le repré­sentant du Tennessee, Harold E. Ford Jr, 30 ans, noir aussi, à qui l’on avait, en 2000, pareillement demandé un discours — quatre ans après, qui s’en souvient ? Je regarde Obama. J’observe ses gestes de voyou magnifique mâtiné de King of America. Je repense à cet article où j’ai lu que Barack, en swahili, veut dire « béni ». Et je sens que quelque chose, quoi qu’il en dise, se joue dans cet écart assumé par rapport à toutes les communautés. Le premier Noir à avoir compris qu’il ne fallait plus jouer sur la culpabilité mais sur la séduction ? Le premier à vouloir être, au lieu du reproche de l’Amérique, sa promesse ? Le passage du Black en guerre au Black qui rassure et rassemble ? Un futur Président métis ? Un ticket, un jour, avec Hillary ? Ou le commence­ment de la fin des religions identitaires ?

Extrait d’American Vertigo (page 83 à 86) – Editions Grasset, février 2006


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