Le 25 octobre 2001…

… Bernard-Henri Lévy mettait ses pas dans ceux de Kessel, Malaparte, Hemingway.

25 octobre 2001Toutes ces danses macabres où des corps disloqués semblent flotter sur le sol, ces tableaux apocalyptiques que d’aucuns transcendent en une sombre esthétique, cette laideur qu’on dit sublime, ces fusils sifflant comme des notes d’une musique improbable. « Il n’y a rien de pire que la guerre », déclarait un des personnages de L’Adieu aux armes, titre étrange, amis signifiant à la fois « armes » et « bras ». Adieu à la guerre, adieu à l’amour. Ce qui est intéressant avec les héros de Hemingway, c’est qu’ils semblent parler comme lui. « Il n y a rien de pire que la guerre » est une phrase sortie d’une bouche qui pourrait être la nôtre, celle de notre voisin. Et pourtant tout est dit. Tout est dit car il semblerait ne pas exister de beau style pour décrire l’horreur de la guerre. Pas d’effet littéraire. Des mots simples, directs, crus, intelligibles.

La guerre, leçon tirée de la lecture de Hemingway, dégrade et salit, L’Adieu aux armes (1929) est un roman désabusé, « émotions revécues en imagination longtemps après dans le calme ». Fréderick Henry, personnage principal du livre, arrivé en Italie plein d’illusions adolescentes sur la beauté et la grandeur du combat, repartira avec en tête une tout autre vision. Et ce curieux médecin, le docteur Destouches, ce fameux Céline qui, lui, malgré tout, aura compris, lui aussi, que la guerre n’est qu’affaire de veulerie, de laideur, de saloperie. La guerre considérée comme « un voyage au bout de la nuit », la guerre vue, sans doute pour la première fois, du point de vue des ratés, des manipulés, des humiliés, des pauvres types. Nous sommes loin de « la beauté de la guerre ». De la beauté des uniformes, des défilés, des flonflons sous accordéons, du « ciel splendide » de la bataille telle que la voyait Apollinaire, de la « jolie » guerre entrevue dans un œil de bœuf par Marcel Proust. Nous sommes loin de la fascination qu’eurent pu avoir un Montherlant, un Cocteau, un Drieu pour des ballets aériens ou autres corps-à-corps soit disant virils. Mais se sont-elles, ces belles âmes, roulées dans la boue, pris des balles dans le foie? L’esthétique de la guerre n’est malheureusement pas cette esthétique d’une corrida aux accents délibérément tragiques.

Il  y a, au-delà des salons, des écrivains qui s’engagèrent. Charles Péguy, pauvre lieutenant, qui pensait que « la première gloire est vraiment la gloire de la guerre » et qui se fit aligner dès les premiers jours de 14. Le malheureux Péguy, qui mourra les dents mordant la boue de la plaine de la Brie. Fleur au fusil. Il y a ce nom, mythique, de Malraux. Malraux, qu’après maintes biographies, on considère comme un imposteur ou un génie. En tout cas, on trouve en lui la réponse à cette équation longtemps insoluble un écrivain peut-il être aussi un homme d’action? Oui, dit-on, depuis l’engagement de l’auteur de L’Espoir dans la guerre d’Espagne.

Oui, aussi, si l’on considère le courage d’un Romain Gary ou celui d’un Saint-Exupéry qui surent mettre leurs mains d’écrivain dans le cambouis d’un moteur d’avion à hélice, Ont-ils, ces écrivains, changé le cours de l’histoire ? Sans doute, sans doute.

Mais il y aurait plusieurs sortes d’écrivains face à la guerre. Ceux qui la font et qui en parlent. Ceux qui ne la font pas et qui en parlent quand même. Il y a aussi, parmi eux, des intellectuels qu’on dit engagés. Des intellectuels qui pensent la guerre et des journalistes qui la vivent. Les fascinés et les déçus, les maniaques de l’uniforme et les obsédés de la paix. Quelques visages devenus symboles, celui du philosophe Jean Cavaillès, chef de résistants, qui monte en première ligne, pose des bombes et finit exécuté par les Allemands en janvier 1944, dans une France qui se libère. Georges Canguilhem dira de lui: « C’est une figure unique. Un philosophe mathématicien bourré d’explosifs, un lucide téméraire, un résolu sans optimisme. Si ce n’est pris là un héros, qu’est-ce qu’un héros ? » Jean Prévost, aussi.

« Il n’y a de courage que physique », disait Michel Foucault. Peut-être. Mais le contraire est tout aussi juste, comme le souligne Bernard-Henri Lévy dans son dernier essai, Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’Histoire. La philosophie doit aussi se concevoir dans le risque, la peur, l’urgence, l’actualité.

Se frotter au terrain, voir l’Histoire de près, telle qu’elle se joue, du point de vue, non pas des vainqueurs comme dans les manuels, mais de l’autre côté du miroir, celui des humiliés.

Regarder la condition humaine bien en face, scruter de près des peaux trouées, des membres arrachés, des yeux grands ouverts, Bernard-Henri Lévy a parcouru le monde, stylo ou caméra à la main, pour témoigner de ces guerres de nous oubliées. Voici des récits de voyage dans la lignée d’un Bodard, d’un Kessel, d’un Panaït Istrati, d’un Herbart ou d’un Vaillant. Plus reporter que philosophe, plus observateur que moraliste, Bernard-Henri Lévy nous rapporte ses choses vues au Soudan, en Angola, au Burundi, au Sri Lanka, ces trous noirs, comme il les définit, Il ne cherche pas la vérité de la guerre, il analyse la bestialité d’une humanité devenue hideuse. Rien n’échappe à son regard. Il met tout à plat et tente de trouver un semblant de sens à ces guerres mécaniques, sans fin répétées. Il sait que le concept de la fin de l’histoire est absurde. Il pose les bonnes questions, c’est-à-dire des questions sans réponses, des questions auxquelles aucune philosophie ne répond. La seule réponse est de dénoncer le mal et de prouver qu’il existe.

Dans ces paysages de misère surgit parfois l’espoir. Une rencontre. Le commandant Massoud, par exemple, qui s’est battu contre les Soviétiques puis contre les taliban. On connaît la suite. Pessimisme d’un intellectuel en treillis. Optimisme, aussi, de pouvoir changer, peut-être, notre regard sur des mondes qui s’engloutissent, inexorables, dans la vase de la laideur.

Par Anthony Palou Légende de l’image : De gauche à droite et de haut en bas : Curzio Malaparte. Guillaume Appollinaire, Bernard-Henri Levy, Charles Peguy. Maurice Genevoix: plusieurs façons de concevoir la guerre. (Photos Harlingue-Viollet, Collection Viollet, A. Duclos .)

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Bernard -Henri Lévy « Pacifisme et bellicisme appartiennent aux mêmes clichés  »

Angola, Sri Lanka. Burundi. Colombie, Soudan: c’est à la périphérie de notre monde que Bernard-Henri Lévy est allé chercher les images de la guerre moderne. L’occasion pour lui de prolonger une réflexion ininterrompue sur « La Barbarie à visage humain ». A ces « Carnets de guerre » publiés dans Le Monde au printemps 2001 s’ajoutent 250 pages de réflexions, de parenthèses, de commentaires, de notes, de digressions où sont remuées des questions que les événements du 11 septembre 2001 ont rendues brûlantes.

partie 2Le Figaro littéraire : Chez plusieurs écrivains du XXe siècle, vous relevez une tendance à «héroïser » la guerre. Pourtant. Malgré Drieu, Cocteau et Apollinaire, cette « héroïsation » vous semble Indécente et impossible…

Bernard-Henri Lévy : Oui. C’est une grande énigme pour moi. Tous ces hommes ont vu la guerre. Ils l’ont faite. Ils savent, autrement dit, que c’est l’horreur, l’abjection, la réduction des hommes à un état de quasi-animalité. Comment peuvent-ils alors, changer cette beauté et cette morale de la guerre ? Comment peuvent-ils nous raconter que la guerre est un tant que telle, le lieu de l’accomplissement du vrai destin es hommes ? C’est une des premières questions de ce livre. C’est l’une de celles qui y reviennent avec le plus d’insistance.

Pourquoi, à ce rejet des images héroïques de la guerre, associer un refus de la tentation pacifiste?

Parce que c’est la même chose. Oui, ça peut vous sembler bizarre mais je crois profondément que le cliché pacifiste et le cliché belliciste, l’esprit va-t-en-guerre et le goût de la paix à tout prix sont l’avers et le revers de la même médaille. Prenez les écrivains dont je parle. Est-ce que Drieu n’est pas l’auteur, à la fois de La Comédie de Charleroi (hymne à la grandeur de la guerre) et de Socialisme fasciste (apologie de la paix, de l’apaisement, face aux totalitarismes triomphants) ? Est-ce que ce n’est pas le même Montherlant qui écrit Le Réveil du matin et Le Solstice ? Est-ce que ce ne sont pas les mêmes, toujours les mêmes, qui passent, comme si de rien n’était, de l’exaltation de la guerre, du grand carroussel homosexuel et phallique qu’elle est censée déclencher, de ses embrassements mystiques supposés, à la soumission face à l’Allemagne ? Mon hypothèse c’est que c’est pareil. La même veulerie. La même abjection. La même façon, finalement, de se prosterner devant la force : la force déchaînée d’un côté, la force entre égaux qui se reconnaissent et s’étreignent et puis, de l’autre côté, quand elle trouve plus fort qu’elle et qu’elle se résigne à cet écart, la force soumise, la force couchée…

Vos réserves sur certaines littératures guerrières ne vous empêchent pas d’écrire « in bello veritas». Malgré tout, la guerre est révélatrice de la réalité de l’être ?

Ça, c’est autre chose. Je crois en effet que les guerres sont terriblement révélatrices de quelque chose qui gît au cœur des communautés et des hommes qui les composent. Révélatrices de quoi ? Eh bien du fait que les sociétés sont toujours mal faites, qu’il y a un ratage au cœur de tous les liens sociaux, qu’il y a un fond de sauvagerie en chacun, et que cela affleure, éclate, explose au moment des guerres. C’est mon grand désaccord avec, par exemple, Giono. Il dit (c’est toute la thèse des Ecrits pacifistes et du Grand Troupeau: c’est la raison profonde de sa haine de la guerre), que la guerre est une violence qui vient défaire un ordre naturel, organique qui lui préexiste. Ce que j’ai vu, moi, dans les guerres réelles auxquelles II m’est arrivé d’être mêlé, c’est tout autre chose : un ordre déjà fragile, déjà précaire, toujours déjà défait, miné de l’intérieur par des forces barbares – et des guerres qui, alors, viennent accentuer ce chaos, accélérer cette décomposition, révéler le fond de sauvagerie qui grouillait sous le mince vernis de la civilisation et qui l’emporte. il arrive aussi, bien entendu, que les choses marchent en sens inverse et que la guerre révèle, chez certains hommes, un fond de grandeur cachée. C’est le mut de Dorgelès « Sans la guerre, Jeanne est pastourelle et Hoche palefrenier. » Et c’est, je le raconte aussi, ce que j’ai vu en Bosnie ou, en Afghanistan, chez un homme comme Massoud

Est-ce qu’un discours critique sur la guerre moderne vous semble recevable ? Y a-t-il d’ailleurs des conditions particulières faites à lu guerre dans les temps modernes?

Il y a au moins deux traits nouveaux. D’abord la question des civils. Vous connaissez la terrible équation qui traverse le XXe siècle ? En 1914, la guerre fait 90 % de morts militaires et 10 % de civils. Dans la Seconde Guerre mondiale, puis dans les guerres contemporaines, la proportion s’inverse et ce sont les civils qui forment le gros bataillon des morts. Eh bien dans les guerres que je raconte, on est au bout du processus. C’est la distinction même entre civils et militaires qui a fini par voler en éclats. On ne distingue même plus entre les uns et les autres… Et puis vous avez un second trait, une seconde singularité des guerres modernes, et cette seconde singularité c’est Céline qui l’a le mieux vue et racontée : la tentation exterminatrice…

Un homme dont le pacifisme ne fut ni celui de Drieu, ni celui de Giono, et qui complète la typologie des écrivains pacifistes que vous avez voulu établir?

Il faudrait distinguer, là aussi. Il y a deux pacifismes chez Céline. Le pur mouvement d’horreur, d’abord, du Voyage au bout de la nuit. Et puis, plus tard, quand le docteur Destouches se réveille et qu’il se met en tête de traiter l’humanité et de la guérir, quand Céline, autrement dit, devient le pamphlétaire ignoble de L’Ecole des cadavres et des Beaux Draps, une sorte de pacifisme que je dirais messianique : contre les juifs fauteurs de guerre, et sur leurs cadavres, une paix qui va permettre de régénérer l’humanité…

La fascination pour la guerre, chez de nombreux écrivains, n’est-elle pas d’abord une fascination pour la destruction, présente au cœur de la modernité poétique?

« La destruction fut ma Béatrice » oui… Mallarmé. Marinetti et les futuristes, Apollinaire, sûrement. D’autres. Cette fascination existe, vous avez raison. Et d’une certaine façon, mon livre n’est qu’un interminable débat avec ça, avec cette tentation. La figure centrale, de ce point de vue, celle à laquelle je ne cesse de me référer, c’est, évidemment, Walter Benjamin.

Une source de l’angoisse, face aux conflits actuels, n’est-elle pas la dépolitisation de la guerre ?

Oui, bien sûr. Il y a un beau livre, très peu connu, parti il y a une vingtaine d’années de l’écrivain Goffredo Parise qui s’appelait Les Guerres politiques. C’est très clair. Les guerres dont il parlait, le Vietnam notamment, étaient, comme dit Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens et cette présence du politique y fonctionnait comme une sorte de limite rendant possible, à terme, la transaction, le compromis. Les guerres d’aujourd’hui, toutes ces guerres oubliées de la périphérie du monde, de même que cette guerre nouvelle que nous ont déclarée les islamistes, ne connaissent plus ce principe de limitation et elles sont donc devenues intraitables, ingérables – on n’en voit, à proprement parler, pas la fin, Ben Laden, c’est l’anti-Clausewitz. La guerre pour lui, c’est la continuation de la religion par d’autres moyens. Et ça, c’est évidemment terrible, ça donne Ie vertige. J’ajoute qu’il y a, dans l’islam, un vrai problème de statut du politique. Vous trouvez, dans le Coran, une théorie de la micro-communauté d’un côté, une théorie de la macro-communauté, de l’  « Oumma », de l’autre – mais guère de théorie de l’Etat… C’est un autre des nœuds de la situation présente.

La morale ultime de votre livre, c’est la phrase de Malraux : « Faire la guerre sans l’aimer»?

Oui. C’est la morale des écrivains que j’aime. C’est aussi celle d’un des personnages principaux du livre, ce fameux commandant Massoud que j’ai eu la chance de connaître, dont je brosse longuement le portrait et qui, avant d’être un guerrier, était peut-être un poète. C’était un résistant. L’un des derniers grands résistants du XXe siècle. C’était d’ailleurs, je l’ai maintes fois entendu le dire, un admirateur du général de Gaulle et de l’Appel du 18 juin. Mais c’était aussi un poète.

Lorsqu’on  parle de la guerre, on est fatalement amené à parler de la paix. Quelle définition en donneriez-vous?

J’ai envie de vous répondre que la paix c’est l’acceptation du malentendu, la résignation au fait que les sociétés sont imparfaites, mal fichues, composées d’individus qui ne s’entendent qu’au prix de compromis constants – et qu’il faut s’accommoder de ça. On peut toujours, bien entendu, se donner une idée plus « idyllique » de la Paix. Mais attention. C’est une autre loi qu’illustrent tous ces écrivains dont nous parlons : qui veut l’idylle prépare la guerre – qui vise l’idylle communautaire finit toujours, un jour ou l’autre, par accoucher de la violence extrême et du chaos.

Propos recueillis par Sébastien Lapaque.


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