Le 25 décembre 1993 : un Noël à Sarajevo, par Alain Ferrari, le coréalisateur de Bosna !

 

Sarajevo noel

– Petit matin blême sur Sarajevo. Nous nous retrouvons – Bernard-Henri Lévy, Gilles Hertzog, le caméraman Pierre Boffety, l’ingénieur du son Stéphane Billau, Samir Landzo qui est à la fois notre conseiller militaire, notre assistant , notre interprète, notre guide, le photographe Alexis Duclos et moi-même – dans le hall de l’Holiday Inn, non loin des restes du bureau de la réception qui a explosé il y a quelques jours. Nous sommes au quatrième jour de tournage du film qui ne s’appelle pas encore Bosna ! mais porte le titre provisoire d’Hommage à la Bosnie-Herzégovine, en référence, bien entendu, à Hommage à la Catalogne de Georges Orwell, tant il est vrai que la tragédie espagnole de 1936-1939 reste, pour nous tous, l’une de ces rares boussoles qui nous permettent d’entrevoir la direction à prendre.

Notre plan de travail, qui évolue d’instant en instant, a une nouvelle fois changé : au lieu d’aller tourner dans les tranchées et bunkers de Zuc, comme prévu, nous irons filmer la ligne actuelle de front sur la colline de Grondj, au lieu-dit des Sept Forêts. C’est le général Jovan Divjak – un Serbe, oui, mais un Serbe dressé contre la folie grand-serbe des Serbes de Bosnie – qui nous a ménagé cette expédition de dernière heure. Il a fallu, pour obtenir ce privilège, la belle insistance de Bernard-Henri Lévy pendant plus de douze mois. Il  a su  convaincre  le général « qui fait la guerre en la détestant » – avec quelle flamme ! avec quelle force de conviction ! ( j’ai été le témoin de peu de leurs discussions, mais je peux affirmer qu’elles étaient ardentes)– il l’a convaincu, donc, de nous laisser filmer de près l’extraordinaire résistance de Sarajevo depuis l’agression qu’elle a subie, en 1992, de la part de l’armée yougoslave.

Nous traversons une fois encore la ville nouvelle de Sarajevo, dont je me souviens qu’à notre premier séjour ici, en novembre dernier, elle m’est apparue,  par la lunette du VBA qui nous conduisait à la présidence, comme un véritable champ de ruines. C’était une vision de fin du monde : murailles écroulées, autobus et voitures calcinés, amas de ferrailles et de pierres, là où auparavant se dressaient des magasins, des banques, des entreprises, des logements. J’avais compris, d’un seul coup d’œil, ce que Bernard voulait dire lorsqu’il qualifiait par exemple Radovan Karadzic, le psychiatre fou, d’ «urbicide ».

Alors que nous roulons, je me souviens de la nuit que nous venons de vivre. Comme d’habitude, nous avons vu passer, derrière les  grands voilages de plastique qui remplacent, aux fenêtres de nos chambres d’hôtel, les vitres que le souffle des explosions a emportées, d’incessantes balles traçantes, seules lueurs traversant les ténèbres où, chaque nuit, Sarajevo est plongée, puis le bombardement s’ensuivant inexorablement. Mais la nuit dernière était différente des nuits précédentes. Etait-ce une imagination de ma part ? J’ai senti , tout à coup, augmenter les bruits auxquels nous étions habitués. A la minute précise où les messes de minuit débutaient dans les églises catholiques, les tirs et les explosions se sont multipliés à une cadence infernale, se mêlant aux cloches de la Nativité ainsi  qu’à la pluie et au vent qui agitaient nos plastiques sans répit. C’était pourtant une nuit calme aux dires des habitants de Sarajevo, qui en ont connu de plus agitées. En effet, il n’est tombé sur la ville, en cette nuit de Noël, qu’une centaine d’obus.

Lourdement chargés puisque nous tournons en super 16 et que rien ne pèse tant que des bobines de pellicule ( sans compter la caméra, le nagra, etc), nous gravissons à pied, sous une neige de plus en plus fournie, la colline de Grondj, tout en prenant des images de la tranchée où nous marchons et des militaires bosniaques qui nous escortent. Arrivés sur la ligne de front, nous filmons, au lieu-dit des Sept Forêts, les combattants postés derrière un parapet de pierre, sous les sapins, face aux Serbes invisibles mais qui sont là, à quelques mètres de distance, puis, dans la tranchée même par laquelle nous sommes montés, le général Divjak, qui nous raconte, sans hâte, avec un débit posé, le plan d’agression longuement mûri par l’ennemi et comment la ville s’est organisée depuis le début du siège. Soudain, les Serbes nous ajustent. Un premier obus tombe à deux-cents mètres de l’endroit où nous sommes, puis un second à cent-cinquante mètres, un troisième à cent mètres, etc. Le général finit par ordonner notre repli.

Nous nous refugions dans une casemate enfumée, bourrée de combattants trempés de neige fondue et qui ne cessent de tirer sur leurs cigarettes (la fabrique de tabac est la seule entreprise que Sarajevo a préservée à l’intérieur de ses murs, la cigarette étant, comme le café fort, « l’arme principale du soldat », selon Orwell). Bernard harangue alors cette troupe nerveuse et harassée : « Vous êtes le rempart de l’Europe… Vous êtes son honneur… » C’est le plus bel instant de cette journée ; et je regretterai toujours que nous ne l’ayons pas fixée sur pellicule. J’ai déjà eu, auparavant, l’occasion d’apprécier les talents d’orateur de Bernard. Mais son éloquence n’est à son plus haut degré d’incandescence que dans de tels moments, quand la guerre cerne les hommes d’un cercle de feu et qu’éclate la justesse d’un combat contre les dictatures et contre tous les maux  qui les accompagnent : épuration ethnique , destruction de toute forme de cosmopolitisme, etc. Certains bons esprits se gaussent de ce qu’ils appellent les « poses à la Malraux » de Bernard. Que ne sont-ils dans cette casemate à admirer, outre la beauté de son discours improvisé, l’intense fraternité qu’il instaure avec ces combattants de la liberté!

Les Serbes persistant à nous prendre pour cibles, le général Divjak organise notre « retraite pour de bon» : nous devons redescendre la colline de la même façon que nous l’avons gravie : par cette tranchée boueuse qui fait le lien entre le haut de la colline de Grondj et, dans la plaine, les faubourgs de Sarajevo, mais cette fois nous devons la redescendre un par un, en courant, en ne cessant de courir, et le plus vite possible,  cette tranchée étant souvent à découvert. C’est ce que nous faisons à tour de rôle, après avoir laissé partir devant nous le général Divjak et ses officiers : Bernard, Gilles, Samir, Alexis, Pierre, Stéphane et moi, aussi lourdement chargés, sinon plus, qu’à l’aller, essoufflés, déboulant chacun pour soi dans la neige boueuse avec la peur au ventre. Je suis certain, pour ma part, que ma dernière heure est venue et je me prends à regretter de laisser derrière moi une veuve et trois orphelins.

Mais tout se passe bien. Nous nous retrouvons en bas sains de corps et d’esprit. Bernard m’embrasse sur le front. Le général et ses officiers nous invitent à nous restaurer, en leur compagnie,  d’une soupe aux haricots. Atmosphère chaude, cordiale. Puis nous repartons vers l’hôtel à la nuit tombée, tandis que persistent, autour de nous, les tirs de snipers ou de mortiers.

Nous devinons déjà que les images prises aujourd’hui sur la colline de Grondj formeront, avec celles que nous avons volées il y a deux jours à la morgue, la séquence pré-générique de Bosna et que, sur les visages ou les corps tombés au combat des valeureux résistants bosniaques, on entendra la voix de Bernard dire que c’est bien lors de cette équipée  au lieu-dit des Sept Forêts, devant ce parapet de pierres qui nous rappelait les barricades de 1936 à Madrid, que la nécessité du film s’est imposée à nos esprits  :

« C’est ce jour-là, face à ces hommes intrépides, coupés du monde, mais qui savent et nous le disent que leur guerre est notre guerre, que leur défaite serait notre défaite, et qui ne comprennent pas,  alors, pourquoi nous les laissons si seuls – c’est ce jour-là, le long de ce rempart si fragile, que commence l’enquête : pourquoi combattent-ils ? pourquoi meurent-ils ? eux qui attendent en vain, depuis deux ans, l’intervention occidentale, que peuvent-ils bien penser d’un geste de solidarité réduit à filmer leur attente, quand ce n’est pas leur dépouille ?

Ce mot d’un républicain espagnol (…), cité par Malraux dans L’Espoir : « C’est seulement une heure après la mort que, du masque des hommes, commence à sourdre leur vrai visage. » Ils ont quelques heures, ces morts, – et la vérité est qu’ils ont vécu en nous tout le temps de ce film. »

J’ai raconté cette journée de tournage à Sarajevo non seulement parce qu’elle a été déterminante, pour Bernard comme pour nous, dans la conception du film, mais aussi pour dire, sans forfanterie aucune, ce qu’une équipe sait endurer quand elle œuvre pour une cause juste. Et pour rappeler à ceux qui, loin des champs de bataille, se sont amusés à douter du courage physique et moral d’un intellectuel, Bernard-Henri Lévy, qui, loin de se retirer dans sa tour d’ivoire, a voulu, cette fois-là encore, témoigner de ce qui se passait dans un pays sis au cœur de l’Europe et que des fascistes épris d’épuration ethnique s’acharnaient à vouloir s’approprier sans que cette même Europe bronchât le moins du monde.

Alain Ferrari, coréalisateur de Bosna !

Photo : Alexis Duclos

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Un commentaire

  • CHERASSE dit :

    Trés beau témoignage du cinéaste Alain Ferrari dont on aimerait voir plus souvent la signature sur les écrans de télévision…

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