Le 20 avril 1979 : Fondation d’Action Internationale Contre la Faim

 

couverture AICFLa scène se passe le 20 avril 1979, au domicile de Bernard-Henri Lévy qui habite alors rue des Saints-Pères. Il y a là Françoise Giroud. Le compagnon de tous les combats, Gilles Herzog, Mark Halter. La député européenne italienne, dissidente du parti communiste, Maria-Antonietta Macchiocchi. Et décision est prise de fonder une nouvelle organisation humanitaire qui s’appellera « Action Internationale contre la faim ». BHL est chargé d’en rédiger la charte. C’est ce document que nous reproduisons ici.

« Est-il tolérable que, comme l’annoncent tous les experts, des dizaines de millions de personnes soient destinées à mourir littéralement et très probablement de faim dans les quelques mois à venir ? Est-il acceptable que l’Occident industrialisé et les pays riches en général assistent à ce drame en se satisfaisant trop souvent de vaines protestations ou de minces et douteuses opérations de charité ? Que faire, dans ce cas, pour que les opinions publiques commencent à regarder l’horreur en face, à prendre la mesure de son atrocité et de sortir de leur étrange indifférence à l’égard d’une tragédie dont nous sommes tous, peu ou prou, comptables, coupables et responsables ?

Un certain nombre d’intellectuels, émus par ces questions, a décidé de se constituer en un comité d’« Action Internationale Contre la Faim » (A.I.C.F.) qui propose et se propose un double objectif :

1. Porter secours immédiatement, ponctuellement, aux hommes, femmes et enfants qui, ici et maintenant, dans les régions les plus déshéritées, sont en danger de mort : loin des programmes d’ensemble ou des solutions globales, sauver des vies, rien que des vies, le maximum de vies possible.
2. Entreprendre une vaste campagne de sensibilisation de l’opinion publique française, et plus généralement occidentale, à un drame quotidien dont il devait être clair qu’il n’est en aucune manière inscrit dans l’ordre des choses, comme une sorte de fléau, de catastrophe naturelle : A.I.C.F. voudrait être un organisme de masse, largement ouvert à tous ceux, sans exception, qui estiment que le sort d’un enfant famélique du Bangla-Desh ou du Cambodge est aussi leur affaire.

Par quels moyens ? Quelle procédure ? Les promoteurs d’A.I.C.F. sont conscients du fait que, à ce double objectif, s’oppose l’écueil massif, apparemment incontournable, du formidable anonymat des foules décimées par la faim. Ce sont, la plupart du temps, des corps abstraits, de simples nombres, qui ne disent rien à personne et ne franchissent presque jamais le seuil de notre perception et de notre conscience historique. Ce sont des nappes de morts vivants, sans nom et sans visage, qui — l’expérience hélas le prouve — n’émeuvent la conscience des nantis que lorsqu’elle peut les figurer, se représenter leurs traits, rendre sensible leur corps.

C’est la raison pour laquelle A.I.C.F. opte pour une structure résolument décentralisée, indéfiniment ramifiée, où l’initiative refluera vers des comités locaux, bâtis à l’échelle de la commune, et prenant chacun en charge, autour d’un programme d’aide ponctuel et précis, un groupe local du Tiers-Monde. En clair, un travail à la base, de la base vers la base qui, appuyé sur les municipalités grandes ou petites, la presse locale ou régionale, s’articulera ainsi :
* Constitution de comités locaux, aussi nombreux que possible, dans toutes les communes de France, puis d’Europe, qui en exprimeront le désir.
* « Adoption » par chacun de ces comités locaux d’une ville ou d’un village d’une région du Tiers-Monde particulièrement frappés par la malnutrition.
* Mise en train d’un projet de secours et d’assistance ponctuelle pris en charge par la commune française et immédiatement destiné à la commune adoptée.
*Coordination souple, par le Bureau National d ‘A.I.C.F. de ce réseau de solidarité multilatérale.

Ce type de structure nous paraît aujourd’hui le mieux capable de ponctualiser l’aide, d’en rendre les effets immédiatement sensibles, de concerner directement les opinions publiques occidentales à la question de la famine.

Pratiquement les comités locaux d ‘A.I.C.F. auront le choix entre un grand nombre d’interventions qui ne peuvent, bien entendu, être toutes, et par avance, déterminées mais dont il est possible, d’ores et déjà, de fixer le cadre général :

– Secours alimentaire pur et simple, par voie de collectes, en argent ou en nature, dans le cas des situations d’urgence.
– Envoi de brigades alimentaires et sanitaires, susceptibles de contrôler sur place l’acheminement des secours et d’informer, à leur retour, sur leur éventuel détournement.
– Mise sur pied d’un programme de coopération civile, technique ou économique, adapté aux besoins et à la situation locale : irrigation, projets industriels, expédition d’agronomes, travail hydraulique, installation d’un hôpital, etc.
– Coopération avec le conseil municipal de la commune occidentale en vue de susciter un jumelage officiel et une éventuelle budgétisation du secours.
– Coopération éventuelle avec les organisations existantes, disposant des infrastructures adaptées, en vue d’acheminer un secours immédiat.

Cette énumération n’est pas exhaustive mais indique simplement l’axe des actions à entreprendre : la prise en charge, par le biais autant qu’à l’écart des institutions municipales, de la détresse d’une localité démunie du Tiers-Monde par une localité occidentale.
Dans le détail, chaque comité local devra, avant d’agir, se poser et tenter de résoudre un certain nombre de questions simples qui décideront de l’impact de son intervention :

Où ? Travail d’information sur la région, le milieu, les conditions géographiques, climatiques et économiques où va s’inscrire l’opération : outre l’importance de ce type d’enquête pour adapter le projet d’aide à la situation locale, il y a là un vecteur non négligeable de pédagogie concrète sur les réalités du Tiers-Monde, trop souvent mal connues.

Qui ? Inventaire précis du nombre des victimes, de leur état de santé, de leur situation familiale : outre, là encore, l’intérêt pratique de ces informations, il est probable que le portrait d’une famille, la photographie de faméliques, la publication de noms et de visages par la presse régionale française notamment, ont un pouvoir mobilisateur difficilement mesurable.

Comment ? Définition claire de la nature de l’opération, des objectifs escomptés, d’un échéancier méthodique : les responsables du comité local doivent viser une transparence maximale et rendre à tout instant publique, disponible au plus grand nombre, l’évolution du travail engagé.

Sous quel contrôle ? En amont, aucun projet ne pourra être mis en route sans expertise préalable, par le Bureau National d’A.I.C.F., de ses axes et de son contenu. En aval, chaque comité local s’engage à fournir tant au comité national qu’à ses propres membres et adhérents, des rapports réguliers sur les résultats obtenus.

D’où ? Il est évident que le projet « idéal » sera celui que « commandera » effectivement la base de la localité aidée ; et A.I.C.F. multipliera, à cet effet, les contacts et les correspondances avec les groupes de base qui, dans le Tiers-Monde, pourront informer directement de leurs besoins. Mais il est évident aussi qu’en l’absence d’informations directes, le comité ne demeurera pas inactif, et qu’il y a des situations d’urgence où une opération s’avérera nécessaire même si elle est unilatérale.

L’ensemble de ces conditions, devrait permettre de combiner l’impératif absolu d’assistance à personnes en danger, avec le maximum de souplesse dans la décision, de localisation dans l’intervention, et de garanties d’adéquation avec les besoins, exprimés ou non, des communautés adoptées. Sur le fond, la multiplication de ces projets pose un certain nombre de questions de principe que l’on ne saurait pour autant éluder et qui devront demeurer à l’horizon de toutes les initiatives concrètes.

Dans le cas de secours ponctuels et d’urgence, les responsables des comités locaux se heurteront très vite à la classique accusation d’intervention abusive dans les affaires intérieures d’un État souverain. A.I.C.F. répond à cela, par avance, que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne signifie pas nécessairement le droit des États et du système économique mondial à disposer de leurs peuples. Qu’il y a, dans certains cas, quand les droits les plus élémentaires de l’homme sont évidemment bafoués par les gouvernants et les détenteurs de pouvoir économique, un devoir légitime d’ingérence aux côtés des gouvernés. Et que, même si ce devoir d’ingérence reste encore à formuler et à codifier juridiquement, il appartient dès aujourd’hui aux civils d’en administrer la preuve, d’en frayer les conditions et d’en illustrer l’exemple.

Dans le cas de projets plus ambitieux qui, au-delà de l’aide immédiate, interviendront structurellement dans l’économie locale du village ou de la ville aidée, les comités locaux devront asservir toutes leurs initiatives à une double exigence. Proscrire absolument, d’une part, les rapports de charité et de domination : les projets proposés devront être gérés par leurs bénéficiaires directs et devenir autonomes après une période d’assistance et de mise en route initiale. Choisir exclusivement, d’autre part, les projets propres à améliorer, directement ou indirectement, le niveau nutritionnel, la capacité de se nourrir soi-même de la population affamée.

Dans tous les cas, enfin, et notamment lorsqu’un projet répondra à la demande expresse d’un comité représentatif de la communauté adoptée dans le Tiers-Monde, il est possible qu’il s’ensuive un déplacement des rapports de force, peut-être un conflit politique nouveau susceptible de mettre en danger, au niveau local, les couches les plus défavorisées. Dans une hypothèse de ce type, le comité local français devra informer sans attendre le Bureau National du péril encouru, et celui-ci se mobiliser, sur le plan international autant que national, auprès des personnes menacées.

Les promoteurs d’A.I.C.F. sont issus d’horizons politiques et idéologiques divers et de différents pays. Chacun d’entre eux a pu, en d’autres lieux, mener le combat contre la faim à la manière qui est la sienne. Chacun, aussi bien, se réserve évidemment le droit de poursuivre sur la même voie en prenant, à titre personnel, des dispositions qui seront extérieures à l’action de l’A.I.C.F. Mais tous, cependant, ont accepté de se retrouver autour d’une éthique minimale dont il est juste de rappeler qu’Amnesty International a largement démontré, dans un contexte assurément différent, l’incontestable efficacité. Cette éthique minimale, à quoi s’obligera tout nouvel adhérent, peut être ainsi résumée :
* Quelles que soient les circonstances, privilégier l’action, directe et concrète, sur le discours, abstrait et toujours différé : A.I.C.F. est un comité délibérément et foncièrement pragmatique, sans exclusive d’aucune sorte dans le régime de son recrutement.
* En toutes hypothèses, demeurer fidèle au principe d’envisager le problème par le bas, de prendre le point de vue de la base : A.I.C.F. n’étant pas un tribunal, sa mission est moins de dénoncer magique¬ment des bourreaux que de nommer inlassablement des victimes, afin de les aider, bien sûr, à se libérer de leur misère.
* Porter secours enfin à toutes les victimes de la famine, quelles qu’elles soient, quelle que soit leur couleur politique, quelle que soit également celle des responsables : du Nicaragua au Vietnam, du Mali en Afghanistan, du Timor au Cambodge, A.I.C.F. s’efforcera d’être présent partout où les hommes meurent de faim, tenant ferme cette idée simple qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais faméliques, de famines progressistes ou d’hécatombes réactionnaires.

Sans ces trois évidences constamment rappelées, Action Internationale Contre la Faim perdrait sa raison d’être. Si A.I.C.F. se constitue, ce n’est certes pas avec la certitude de réussir, tant il est vrai que la crise économique mondiale ne peut, dans l’avenir, qu’inciter les peuples nantis à davantage d’indifférence et de repli sur les privilèges acquis, mais – c’est au moins avec la conviction que si une telle action n’est pas proposée, au moins et simplement proposée, le XXe siècle ne s’achèvera pas sans que les nations développées ne perdent, sur les champs de bataille de la misère, leur dignité. »


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