Le 18 octobre 2010…

…Bernard-Henri Lévy préfaçait Sartre.

jean paul sartreVoici ce que je retrouve. Une édition introuvable des  » Mots  » de Sartre. L’édition France-Loisirs, dans une série que je ne connaissais pas et qui s’appelait la  » Bibliothèque du XXè siècle « . Et, là, dans cette édition, une préface du livre par Bernard-Henri Lévy. C’est un texte qui, relu à la lumière de la publication, dix ans plus tard, du  » Siècle de Sartre  » prend évidemment un relief particulier. Je vous laisse le découvrir. Je laisse à chacun le soin de voir ce qui, dans ce regard de 1990, annonce, dément, contredit celui de 2000. Une seule remarque : quand Bernard-Henri Lévy, dans « Le Siècle« , disait qu’il avait   » longtemps cuvé son Sartre en secret « , on comprend mieux, aujourd’hui, à la lumière de ce texte oublié et retrouvé, ce qu’il voulait dire.

Liliane Lazar
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Les Mots et moi par Bernard-Henri Lévy

J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que Sartre était notre maître à penser. Oh! certes, nous le connaissions. Il nous inspirait encore, j’imagine, ce mélange de respect vague et d’insolente sympathie qui reste aux écrivains quand on a cessé de les lire. Mais pour ce qui était de penser, vraiment penser et réfléchir, nous avions d’autres modèles qui s’appelaient Lacan, Althusser, Barthes ou Foucault et à côté de qui le banal « existentialisme » ne pouvait nous apparaître que comme une resucée des humanismes d’autrefois. D’autres diront comment, dans ces années de plomb le philosophe déchu vint rejoindre les plus durs, les plus radicaux d’entre nous. Ce qui est clair, c’est qu’il les rejoignait justement; mieux: qu’il les ralliait; et je ne crois faire injure à personne en rappelant que c’est lui, et non l’inverse, qui se mettait à l’école des maos – comme si, conscient de sa défaveur, et non sans une humilité au demeurant bien pathétique, il entreprenait de se ressourcer auprès de cette jeunesse nouvelle. Pour ma part, il n’y a pas de doute. Je n’avais, à ce moment-là, pas lu L’Etre et le Néant. Il ne me serait pas venu à l’idée d’ouvrir L’Idiot de la famille ou bien le Saint-Genet. Et c’est plus tard que, par hasard, dans l’improbable bibliothèque d’une mission jésuite de Calcutta, coincé entre un volume défraîchi de Jan Fleming et un traité de théologie aux pages non découpées, je suis tombé sur un de ses livres qui s’appelait Les Mots.

Ce livre, faut-il le préciser, était apparemment le moins fait pour convertir ou même séduire le « structuraliste » que j’étais. Pensez : une autobiographie ! Des souvenirs d’enfance ! Avait-on idée, en pleine époque anti-humaniste, à l’heure où l’on nous annonçait que l’homme était une « invention récente », que son « archéologie » restait à faire et que sa « mort » conceptuelle était à l’ordre du jour, de se pencher ainsi, avec tant de vaine complaisance, sur les premiers émois d’un futur grand écrivain ? Mémoires… Confessions… Souvenirs d’égotisme et exercices d’introspection… Tout cela me semblait si vieux! Si parfaitement inutile! Il était si clair, à mes yeux, qu’un homme est un être complexe, divisé d’avec lui-même, habité par des forces obscures, rebelles à son propre regard! Je m’étais tellement fait à l’idée que le seul fait de dire « je » était, à l’âge du marxisme et des philosophies du soupçon, la plus périlleuse des aventures! Bon. J’ai lu ce livre. Je l’ai lu avec mes réserves, mes réticences inévitables. Mais enfin je l’ai lu. Je l’ai même, une fois terminé, délicatement subtilisé à mes gentils pères jésuites. Et le fait est que c’est lui – et non le polar de Fleming auquel j’avais alors, à tout prendre, bien plus de raisons de m’attacher -, qui, de Calcutta à Dacca, puis de Karachi au delta du Gange, m’a finalement accompagné dans la suite de mon périple.

Je me souviens du Marchand de bananes, ce premier roman d’un enfant fou, écrit à sept ou huit ans, sous les applaudissements d’une mère presque aussi folle que lui ; des visiteurs qu’elle conduisait, sur la pointe des pieds bien sûr, dans la chambre de son fils pour qu’ils surprissent le génie dans le feu de sa création; des ruses que l’on déployait pour convaincre les sceptiques – le grand-père Schweitzer par exemple – de s’ intéresser au phénomène. Je me souviens de l’épisode des « anglaises », ces providentielles boucles brunes qui cachaient, tant qu’elles étaient là, l’évidence de sa laideur et qui, le jour où on les coupa, la révélèrent dans son horreur. Je savais – je sais toujours – par cœur cette définition de la laideur: « la chaux vive où l’enfant merveilleux s’est dissout ». De l’enfant : « ce monstre qu’ils – les adultes, les parents – fabriquent avec leurs regrets ». Je pourrais, aujourd’hui encore, redire presque mot pour mot le portrait de Simmonot, « le quinquagénaire aux joues de fille qui cirait sa moustache et teignait son toupet» ; de Barrault, l’instituteur dont l’haleine, forcément fétide, était un signe d’excellence et lui infligeait, quand il se penchait, la plus exquise des gênes ; de Mme Picard, la pâle et grasse dame qui était son meilleur public et dont la seule arrivée avait généralement pour effet de redoubler son talent. Et quant au passage enfin où l’on voit le garçonnet se projeter dans son grand âge et s’imaginer aveugle, écrivant dans la nuit son tout dernier chef-d’oeuvre, je n’avais pas besoin de songer à l’incroyable pressentiment dont il était le témoignage pour le trouver bouleversant d’intelligence et d’émotion. Ce qui m’éblouissait dans des pages comme celles-là? Difficile à dire à l’époque. Difficile à formuler dans les mots dont je disposais. Mais il y avait un style dans ces récits – et quand je dis un style je ne pense pas seulement, bien entendu, à leur éclatante beauté formelle – qui m’éloignait, je le sentais bien, de la mièvrerie traditionnelle dans ce type de retours sur soi. Une espèce d’ironie, si l’on veut. D’autodérision méthodique. Une espèce d’humour froid, sans concession, ni pitié. Mais à condition d’entendre cet humour comme un refus de s’attendrir, de se complaire dans ses émois. Pas de pathos. Peu d’épanchements. Même pas de « nostalgie » ou de « recherche du temps perdu » au sens où, dans mon esprit, le prescrivait le genre. Une écriture sèche, plutôt. Une de ces langues cyniques, presque cliniques, qui vous désenchantent un souvenir aussi sûrement qu’elles le ravivent. Ajoutez à cela l’étrange construction du livre. Les libertés que prenait l’auteur avec l’ordre chronologique. Les faux souvenirs. Les vrais courts-circuits. Le fait que l’évocation, sans qu’on nous dise pourquoi, s’arrêtait tout à coup à la veille de l’adolescence. Ajoutez-y ces redites, ces reprises d’un chapitre à l’autre, ces aberrations du récit, ces contradictions dont il reviendra à Philippe Lejeune (Le Pacte autobiographique, 1975), quelques années plus tard, de dresser l’inventaire rigoureux: vous aurez une assez bonne idée de tout ce qui, dans ce texte, pouvait trancher d’avec un genre dont j’avais, je le répète, toutes les raisons de me méfier.

Ce n’était plus Stendhal, par exemple, sur les marches de San Pietro, prétendant récapituler le cours de son existence. Ni Chateaubriand, drapé dans sa légende et s’adressant en grande pompe à une hypothétique postérité. Ni bien sûr le pauvre Jean-Jacques avec sa drôle de prétention à une singularité dont Sartre se fichait – le final du livre, le fameux «tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et qui vaut n’importe qui » n’était-il pas l’exact envers de l’ouverture des Confessions: « voici le seul portrait d’homme qui, etc. » ? Ce n’était même pas Leiris qui, dans L’Age d’homme, à l’origine de son projet, avouait encore un besoin de se « disculper », d’être «absous ». Et ce n’était pas Gide qui, dans Si le grain ne meurt, conservait toujours intacte la lourde machinerie de la confession et de l’aveu. Autre chose, oui. Une autre allure. Une autre magie. Une intention surtout, qui n’était manifestement plus, ni de retrouver la vérité ni de rattraper le temps passé ni de céder avec délices au goût de l’introspection. Pourquoi écrire, alors, si ce n’est plus pour se connaître ? L’entreprise garde-t-elle un sens lorsqu’on a fait litière de toutes ces histoires de profondeur, d’intimisme, de romantisme ? Telle était la question. Tel était aussi le mystère. J’avais le sentiment, confus mais insistant, d’une de ces ruptures de ton dont l’histoire d’un genre littéraire n’est, après tout, pas si féconde. Et comme je n’avais, encore une fois, pas les moyens d’y voir plus clair avec les seules ressources de mon entendement propre, je n’eus de cesse, une fois rentré, que d’aller la poser au maître directement.

Il habitait, à ce moment-là, boulevard Edgar-Quinet, dans le petit appartement où, je crois, il finira sa vie. Je revois une pièce en désordre. Des cendriers pleins de mégots. Un décor, quasi caricatural, de chambre d’étudiant – avec ses étagères pleines de livres, sa grosse table de bois sous la fenêtre, un fauteuil au cuir défoncé, des blocs de papier quadrillé. Et je vois au milieu de tout cela, vêtu d’un pantalon de velours défraîchi, d’un polo boutonné jusqu’au col, chaussé de mocassins de cuir tressé qui ressemblaient à des pantoufles, un vieux monsieur fragile, aux gestes incertains, qui me reçoit avec une courtoisie où j’ai peine, avec le recul, à démêler la part de la curiosité et celle d’une indifférence aujourd’hui plus vraisemblable. Tantôt je le sentais ailleurs. Tantôt j’avais l’impression qu’il me fixait de ses yeux malades à la façon d’un astronome découvrant une planète nouvelle. Si j’étais conscient de sa cécité? Là non plus, je ne sais pas. Et je me rappelle ce moment où, sottement, comme si je me trompais d’infirmité, je me suis mis à parler trop fort – et où lui, de son côté, sortant de sa réserve, m’a fait un petit geste agacé qui m’invitait à baisser le ton. J’ai dû lui parler du Bangladesh. De la situation des Naxalites, ces maoïstes locaux que l’on tirait comme des lapins sur le toit des prisons bengalaises. Je lui ai parlé de Dominique Grisoni, l’ami qui avait arrangé la rencontre. Et comme il paraissait m’écouter, comme mes récits indiens semblaient m’avoir valu un début de légitimité, je finis par aborder la vraie question qui m’amenait.

Pour autant que je me souvienne – car je n’eus pas la sagesse, hélas, de consigner en rentrant le détail de la conversation – il commença par m’expliquer qu’on ne pouvait pas lire les Mots sans les rapprocher de son Baudelaire, de son Genet, de son Flaubert. Non pas, précisa-t-il, que l’on parle de soi sur le même ton que d’un autre. Ni qu’il soit aussi facile de « totaliser» un vivant que de « situer » un mort. Mais à ces réserves près, c’était bien cela. Le même esprit. La même démarche. La même idée d’aller, dans le secret des sources, chercher la clef qui, jusqu’au bout, rendra compte d’une existence. Enfance… Projet… La vie comme remise en jeu, incessante et sous toutes ses formes, d’une sorte de choix primordial, formulé une fois pour toutes… Tous les grands thèmes de Sartre étaient là. Tous les motifs d’une pensée qui, pour n’être pas la mienne, ne m’en étaient pas moins obscurément familiers. Il n’y avait de mystère des Mots, à l’entendre, que pour qui refusait de voir ce contexte. Et tout s’éclairait au contraire pour peu que l’on retrouve dans les romanesques rapports du petit Jean-Paul et de MM. Simmonot, Schweitzer ou Barrault, l’exacte application d’un dispositif philosophique. Dois-je préciser que le raisonnement ne me satisfait pas? qu’il ne me semblait rendre compte ni de la force du récit de mon propre émerveillement? Si vraiment tout était là, si toute la magie des Mots tenait à cette idée simple d’une enfance mise, comme il l’écrira plus tard, « à toutes les sauces de la vie », alors je ne voyais plus très bien ce qui les distinguait de la plupart des «confessions » que, d’après moi, ils périmaient.

Comme j’insistais et que je m’étonnais notamment de la savante beauté d’un style qui paraissait mobiliser, en un admirable feu d’artifice, toutes les ressources de sa langue, il fit la moue ; s’énerva un peu ; il dit que rien n’était plus facile – et donc plus dérisoire – que d’avoir, comme je disais, un « style ». Et reprenant, en moins bien, les thèmes de la fin du livre, il entreprit de me démontrer que la littérature était un leurre ; son culte une imposture ; que le livre tout entier n’avait d’autres propos, justement, que de déprendre son auteur de cette fixation ancienne ; et que s’il était si «beau », ce livre, s’il avait tenu à en travailler, à en ciseler le moindre effet, c’est qu’il voulait une dernière fête avant le renoncement définitif. Un livre comme un bouquet. Un livre comme un carnaval. Une cérémonie des adieux – je ne jurerais pas qu’il ait prononcé le mot, mais l’idée était bien là – pour un homme qui comprend soudain de quel mensonge il est prisonnier. S’il ne se leurrait pas, en disant tout ça ? Si ce n’était pas maintenant qu’il se mentait ? S’il n’y avait pas plus de folie, ou du moins d’idolâtrie, dans cette nouvelle image d’un « écrivain public » servant « la cause du peuple » ? Si, en un mot, l’idéologue-Sartre n’était pas en train de nous démolir le merveilleux écrivain qu’il était tout de même d’abord ? La littérature est un travers bourgeois, martelait-il. Les littérateurs, des êtres futiles. Tout ça ne pouvait durer que ce que dureraient l’histoire du Malheur et le règne du Capital. L’écrivain d’hier va mourir ! Vive l’intellectuel prolétarien de demain !

La conversation continua une heure sur ce ton. J’insistai moi aussi. Je m’entêtai. J’essayai par tous les moyens de lui en faire dire un peu plus long sur le fameux secret de ces Mots qui me hantait depuis Calcutta. Prenant le problème par l’autre bout, celui de la biographie, j’essayai de lui faire raconter les circonstances où il les avait écrits. Quand ? Comment ? Que peut-on bien avoir dans la tête lorsque, en pleine guerre froide, au plus fort du débat avec Camus ou de la polémique avec le P.C., on passe ses jours et ses nuits à rendre à cette littérature «condamnée » un prétendu dernier hommage ? Hélas ! rien n’y fit. Il ne voulait que répéter, de la même voix nasillarde, la même double leçon de l’enfance-comme-projet et de la littérature-comme-illusion. Et je finis par comprendre que j’étais en face d’un de ces écrivains – j’en connus quelques autres par la suite -, qui, sur quelque terrain qu’on les entraîne, à quelque hauteur mélodique que l’on pose sa voix pour leur parler, vous répondent invariablement, j’allais dire mécaniquement, sur les mêmes registre et longueur d’ondes. Pourquoi m’avait-il reçu ? Sur quel malentendu ? Aujourd’hui encore je me le demande. Ce que je peux dire, en tout cas, c’est que je ressortis de chez lui pas beaucoup plus avancé que je ne l’étais en entrant. Le mystère restait entier ; et je me résignai, je crois bien, à n’en jamais venir à bout.

Et puis tout a changé. Si je devais dire quand, et surtout à quelle occasion, sans doute faudrait-il que j’évoque la belle interview qu’il donna un peu plus tard, pour ses soixante-dix ans, au Nouvel Observateur. Sartre y parlait de son corps. De sa santé. Du travail qu’il avait commencé avec ses nouveaux compagnons maoïstes. Il évoquait son désœuvrement, sa cécité, sa méfiance devant les magnétophones, ses interviews, son désir de transparence. Il s’attardait ensuite sur les rapports complexes de l’écriture et du secret, de la vérité et de l’aveu – il se demandait par exemple (et je le trouvais là encore, soit dit en passant, terriblement en retrait sur l’originalité concrète que déployait le livre) qui du romancier ou du mémorialiste nous en révélait le plus sur l’énigme d’une vie. Et puis voilà que tout à coup, en réponse à une question sur le statut des Mots, il lance : « au moment où je les ai repris, j’ai demandé à un ami psychanalyste, Pontalis, s’il voulait entreprendre une analyse avec moi – avant d’ajouter : – il a estimé avec raison qu’étant données les relations que nous avions depuis vingt ans ça lui était impossible ». La chose était dite comme ça. L’air de pas y toucher. Il passa d’ailleurs aussitôt, comme si de rien n’était, à de nouvelles considérations sur l’âge, le Flaubert, la sexualité ou l’urgence. Mais pour moi tout était dit. Le mot était lâché. Et dans cette étrange coïncidence – la tentation de l’analyse au moment même de la reprise des Mots – je n’ai pas pu ne pas reconnaître l’élément qui me manquait.

Car enfin qu’est-ce qu’une analyse ? Les lecteurs de Freud savent bien qu’il y est moins question de retrouver le passé que de le parler. De l’exhumer que de l’interpréter. Ils savent que le moment clef de la cure est ce stade dit « du miroir» où le sujet morcelé, voire déchiré, s’identifie tout à coup à une nouvelle image de lui-même qui peut bien être fausse, factice ou forcée pour peu qu’elle soit unifiée. Et ils connaissent, surtout, ce fameux fragment de L’Homme aux loups où Freud définit le moi comme une sorte de fiction, bâtie de bric et de broc, et dont la principale fonction sera de nous donner une version rassurante, sensée, de notre histoire. Fiction… Construction… Un moi qui, avant d’être vrai ou faux, réintroduit un peu de sens dans le désordre d’une histoire… Le moins que l’on puisse dire est que le parallèle était tentant : et s’il s’agissait d’une auto analyse plus que d’une autobiographie? d’une opération de type Pontalis que d’un fragment de Mémoires ? et si ce texte des Mots venait très précisément à la place de la cure dont, simultanément, il écartait l’éventualité  ? Tout me paraissait clair à présent. Tout se mettait en ordre. Et j’avais enfin l’explication – une explication, en tout cas – des mille et une aberrations qui m’avaient, dans le livre, fasciné et intrigué.

Les contradictions du récit par exemple. Ces menues invraisemblances. Les libertés qu’il prenait parfois avec la plate chronologie. On pouvait les attribuer, certes, à la stratification d’un livre qui s’est écrit sur plus de dix ans. Mais il était tellement plus simple – et plus fort – d’y voir le prix d’une attitude inconsciemment analytique : considérer le passé, moins comme un être en soi dont il faudrait retrouver la vérité, que comme une sorte de « réserve » où l’on viendrait prélever les traits qui composeront le visage de ce moi quasi fictif… L’interruption, si énigmatique, à la veille de la puberté : on peut là aussi se dire – c’est ce qu’a fait Simone de Beauvoir – que Sartre était trop pudique, trop secret, trop lié à sa mère, etc., pour pousser beaucoup plus loin le jeu des révélations ; mais on peut poser également que le livre s’interrompt à la façon d’une analyse – au moment, et au moment seulement, où le procès de recomposition peut être tenu pour achevé… Et quant à sa langue enfin, quant à ce style complexe, saturé d’images et d’effets, dont Sartre faisait semblant de croire qu’il était comme une débauche ultime et préfiguratrice de son silence, j’avais la conviction, tout à coup, d’une nécessité bien plus forte : comme s’il fallait cette langue et sa sophistication prodigieuse pour que s’opère de page en page – j’ai failli dire : de jour en jour, de séance en séance – le travail de réévaluation dont le sujet avait besoin. Je est un Autre – et, de cet Autre, ce sont les mots qui sont le fil.

J’aime ce Sartre-là, bien sûr. J’aime ce mentir-vrai, cette mythomanie lettrée. J’aime l’idée d’une vie dont le sens reste flottant tant qu’un livre n’est pas venu en fixer la version dernière. Drôle d’histoire, n’est-ce pas ? Drôle de pied de nez aux jeunes gens trop arrogants qui, jouant – comme moi – les modernes contre l’Ancien, l’imaginaient fermé à ce type de vertige logique ! Et puis drôle de destin surtout pour un homme qui, finalement, n’aura jamais été si prisonnier de ses mots que dans le texte qui, en principe, devait le déprendre du sortilège ! Sartre et le livre. Sartre et son livre. Sartre, homme-livre qui, malgré lui, quelque effort qu’il ait déployé pour rejoindre « le réel », n’est finalement jamais sorti de ce monde d’encre et de papier. « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres », soupire-t-il au début du récit dans un moment de mélancolie qu’il feint de regretter ensuite. J’ai envie d’ajouter, moi, qu’il pourrait bien finir, ce récit, comme il a probablement commencé : coincé entre Le Marchand de bananes et les contes de fée d’Anne-Marie, dans la bibliothèque d’un enfant-fou qui avait à sa façon tout compris. Tant d’années, oui, tant de pages et de détours, pour s’aviser, à la fin des fins, que c’est l’enfant, en lui, qui garde le dernier mot. Sagesse ultime et fondatrice : la vraie vie est dans les livres.

Mars 1990 B.-H.L.


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