Le 15 janvier 1981…

… l’auteur de l’Idéologie française mettait le feu à la plaine du grand consensus national.

COUVERTURE IDEOLOGIE FRANCAISEPour mettre le feu, c’est plutôt réus­si ! Lorsqu’en janvier 1981, peu avant l’élection de François Mit­terrand, Bernard- Henri Lévy publie L’Idéologie française, il se réjouit à l’avance de l’esclandre à venir. «Cette bagarre, je l’ai provo­quée… », reconnaît-il ainsi dans une interview ac­cordée au journal Le Quotidien un mois plus tard. Et d’ajouter : «Je savais les risques que je prenais en allant ainsi porter le fer dans les plaies de la France noire (…). Je ne suis pas fâché d’être parvenu, com­me à l’accoutumée d’ailleurs, à sceller contre moi la Sainte Alliance des bien-pensants… »
«Les plaies de la France noire» ?, le « nouveau philosophe » s’en est visiblement délecté. Après avoir dénoncé La Barbarie à visage humain (1977) des régimes dits socialistes, et prôné le mono­théisme – Le Testament de Dieu (1979), BHL se fait, cette fois, l’inquisiteur du «fascisme à la fran­çaise». Celui-ci prendrait sa source dans une idéologie forgée à partir des innocentes valeurs traditionnelles de notre pays – les valeurs du ter­roir, un certain nationalisme, le rejet des idées et des intellectuels – et portée par la prose de nom­breux écrivains et penseurs réputés. L’auteur ne prend pas de gants : Barrés, Maurras « vieux- na­tionaliste têtu», Péguy «socialiste, patriote et chrétien», Bernanos, Gide, Drieu, Bergson, la re­vue Esprit née d’Uriage (école de cadres de l’ar­mée et de l’administration de la zone libre…), tout y passe. La saillie porte également sur les commu­nistes, véritables «canailles», au premier rang desquels Thorez, «déserteur puis félon ». En clair : l’hitlérisme et le pétainisme ont un fonds commun – français – globalement national-socialiste et raciste. La plupart des Français seraient donc, dans leurs gènes, des «salauds». CQFD.

Un livre d’« utilité publique »

Plusieurs figures de proue de l’époque encouragent ce procès en totalitarisme. Philippe Sollers salue ce « livre clé qui a fait tomber bien des tabous, et qui reste pleinement d’actualité ». Jorge Semprun demande que l’on « prête au travail de BHL une attention qui dépasse les humeurs de la mode et le mode de l’humeur ». Jean-François Revel relativise les critiques portant sur les citations fausses et les références inexactes qui fourmilleraient dans le livre : «Ce type d’erreurs, j’en ai des armoires entières à la disposition du CNRS et des Hautes Études. » Le journaliste Paul Guilbert fait montre de compassion pour cette France au «visage d’ordure… », voyant même dans le «crachat» de BHL un «cri d’amour». Même bienveillance de la part de Jean-Paul Enthoven, ami de toujours de l’auteur -pour qui L’Idéologie française tient du «matricide » et qui rappelle que « la passion sied plus souvent que la haine». Et de déclarer le livre d’«utilité publique » en raison du racisme ambiant qui traverserait la France giscardienne.
Ces pare-feu sont loin d’éteindre la foudre que provoque L’Idéologie française. L’ouvrage subit, en effet, des attaques de nombreux universitaires et intellectuels, dont le plus célèbre est Raymond Aron. Pointant «la boursouflure du style», celui-ci regrette l’évocation de ces moments tragiques de l’histoire de France «sans la moindre compréhension des cas de conscience qui se posèrent à d’innombrables bons Français». Il se demande comment celui qui fut comblé «à la naissance par les dons des fées et les faveurs de la société» peut se métamorphoser ainsi en un Fouquier-Tinville, pourtant amoureux de la démocratie. Raymond Aron s’inquiète surtout de l’ effet de ce qu’il nomme une « hystérie » sur une fraction de la communauté juive, «déjà portée aux paroles et aux actes du délire ».
L’historien René Rémond ironise sur cette « rhapsodie en mineur », s’interrogeant sur la rai­son qu’il y aurait «d’accabler » Péguy pour rem­ploi du mot « race », sans parler de la diffamation dont Emmanuel Mounier est victime. «BHL opère comme les procureurs soviétiques », accuse-t-il.bhl idéologie française
A-t-on le droit de traiter Nizan d’intelligence « avilie» alors que l’on passe sous silence le totali­tarisme récent des amis maoïstes ?, fulmine, pour sa part, le chroniqueur Bertrand Poirot-Delpech.
L’écrivain Jean-Marie Domenach, qui dirigea à la fois Uriage et la revue Esprit et qui fut surtout résistant durant la Seconde Guerre mondiale, s’indigne contre une folie qui déshonore l’ intelligence du pays. «Le patriotisme sous l’occupation n’était pas un crime », s’insurge-t-il.
Pourquoi L’Idéologie française exprime-t-il pareille vindicte? Pour marquer la rupture du jeune philosophe avec un Giscard qui le séduisit puis le déçut par un réformisme qui cachait une droite traditionnelle, comme l’avancèrent certains. Ou par simple provocation? Dans la préface de la réédition de son livre dans le « Livre de Poche » en 1998, BHL écrit : hormis cette « emphase parfois, ce lyrisme, où je ne me reconnais plus, pas une ligne que je ne réécrirais dans les mêmes termes ».

Et après ?
Le phénomène BHL résiste aux années qui passent. En 2011, l’écrivain. Prix Interallié en 1988. s’est fait le porte-étendard des Libyens en persuadant Nicolas Sarkozy d’intervenir militairement dans le pays, ce qui a mis fin au régime Kadhafi.
De ce succès, il a tiré un documentaire, Le Serment de Tobrouk.
C’est le nouvel épisode d’un long cheminement pour celui qui a dénoncé successivement le drame des boat people, le calvaire de Sarajevo assiégée par les Serbes, l’invasion soviétique en Afghanistan ou, plus récemment, le conflit au Darfour.

Marie-Laëtitia Bonavita, le Figaro, le 30 juillet 2012


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