Le 12 octobre 1993…

… Bernard-Henri Lévy rencontre Samir Landzo, en pleine guerre de Bosnie.

bosnie guerre022Le témoignage de Samir Landzo. Ce jour, cette année, la Bosnie et Herzégovine était en pleine guerre. Triste et incompréhensible période pour la plupart des habitants. On vivait, on luttait, on défendait Sarajevo et la Bosnie en ayant l’impression d’être seuls au monde, abandonnés par le monde entier, avec un embargo sur le dos qui nous empêchait de nous procurer des armes pour nous défendre. Ce goût amer d’une vie soudainement brisée, remplie de questions auxquelles nous n’avions pas les réponses. C’était la période des résolutions UN auxquelles on ne faisait plus attention et qui ne nous rendaient ni plus heureux ni plus tristes que cela car tout simplement elles ne voulaient rien dire et n’obligeaient à rien ceux qui tiraient sur Sarajevo et ses habitants.

Comme tout le monde, je me suis engagé dans l’armée bosniaque. Au début, toutes nos unités étaient organisées par quartier et empêchaient les tchetniks de pénétrer dans la ville. Avec le temps, ces unités ont commencé à former l’armée bosniaque. Une armée avec peu d’armes mais avec beaucoup de soldats de toutes nations et religions prêts à défendre Sarajevo et la Bosnie.

Sans éducation militaire mais grâce à mon expérience et au nombre de combats auxquels j’ai participé, je suis devenu le chef des opérations de mon unité. Avec le temps, j’ai eu le grade d’un lieutenant-colonel. Comme mon unité était une unité d’intervention, j’ai fait presque toute la Bosnie en guerre.

C’est à cette période, le 12 Octobre 1993, que j’ai été convoqué d’urgence à l’état major de l’armée bosniaque. Dans le bureau du Commandant de l’armée je rencontre pour la première fois Bernard-Henri Lévy qui s’apprête à tourner « Bosna! », son grand film-document sur la Bosnie en guerre.

Après une courte présentation on s’est tous assis dans le bureau. Lors de la discussion qui a suivi entre notre état majeur et Bernard, je me rends compte que nos généraux sont au courant de tout ce qu’il fait pour la Bosnie. Je ne peux pas intervenir et dire que moi aussi, comme la plupart des habitants de Bosnie et Herzégovine, j’ai entendu parler de ce philosophe français qui a levé sa voix et qui était à la tête de ce mouvement des intellectuels français pour la Bosnie. Comme partout, la hiérarchie militaire m’empêche ! Je sens quand même que j’aurai l’occasion de le lui dire après. Je le regarde. Il est accompagné par le plus proche assistant du Président Izetbegovic ce qui, en même temps, me rend heureux car cela veut dire que les vrais amis de ce pays oubliés sont « welcomed » comme il faut.
Contrairement à tous les usages, je reçois des instructions précises d’accompagner Bernard sur toutes les lignes de front, de tout lui montrer et de ne rien cacher, lui un civil et en plus étranger ! Pour les besoins de son film, les archives militaires seront à sa disposition ainsi que celles de la Télévision bosniaque. Il a le droit de voir et filmer ce que bon lui semble pour le film. Je regarde avec les yeux grands ouverts car c’est du jamais vu !

Pour lui il n’y pas de « fausses premières lignes » que l’on montre d’habitude pour des questions de sécurité. Il n’y pas de situation trop dangereuse, comme c’est l’habitude pour les non-militaires. Pendant la réunion je vois que Bernard-Henri Lévy est très ferme. Il veut absolument voir le front, les premières lignes, les soldats – parler avec eux, voir nos bases militaires, les prisonniers… Je commence à comprendre qu’il veut, comme il a plusieurs fois dit pendant la réunion, vivre la guerre avec la caméra, la voir tel qu’elle est en réalité et la montrer dans son film. Je comprends aussi qu’à part le film et la caméra, il veut en tant que Bernard-Henri Lévy, le philosophe qui défend la cause bosniaque, voir comment est et comment se comporte cette armée bosniaque.

Je tourne mon regard de temps en temps vers lui. Sa détermination, surtout son courage, me surprennent. Il est jeune, en pleine forme, beau… Pas du tout l’image que j’avais d’un philosophe. Pas vieux, pas a peine vivant, pas de phrases incompréhensibles… Je dois avouer que c’est la première fois que je rencontre un vrai philosophe moderne. Je suis très heureux d’être celui qui va l’accompagner dans sa « mission ». Je sais déjà que ça va être une exploration de la Bosnie en guerre, une « mission dangereuse » qu’on a rarement l’occasion de faire de si près. Des mines partout, des obus, des tirs…

Est-il obligé de le faire? Nous, les soldats bosniaques nous sommes condamnés à le faire. C’est notre devoir, notre destin. Mais est-ce le devoir de celui qui défend une cause à laquelle il n’est pas lié par ses racines, sa famille ou son pays?

Et je ne me suis pas trompé. C’est un homme courageux. Il a assisté à la libération de villes bosniaques « en direct ». Il est entré dans des villes pendant que les combats de rue duraient encore. Il a dormi avec nos soldats dans des cabanes, des tranchées, en plein air… Il a su parler avec ces soldats épuisés, désespérés… Il a parlé de l’Espagne, de la résistance française, de son père… Dans le regard de nos soldats j’ai vu qu’ils en avaient besoin. Il y a une seule chose qu’il n’a jamais voulu faire, même pas pour rigoler : c’était de prendre un fusil. Il nous disait que son arme est son stylo, ses pensées et la façon de les dire, de les écrire… On a tous très bien compris cela et on n’a pas insisté.

Il a assisté au retour des gens sur leurs terres dévastées, maison détruites et j’ai senti une joie sincère de sa part. Une compréhension sincère de ces Bosniaques qui quelques heures après les combats seulement essayaient de rentrer chez eux d’où ils avaient été chassés auparavant.

C’est pendant ces moments là où je le regarde partager le sort des soldats et réfugiés affamés et épuisés que je me suis rappelé quelques journalistes français de Sarajevo. Quand je leur ai dit que j’ai rencontré BHL et que je vais l’accompagner à travers la Bosnie, il m’ont dit : il n’en a rien à foutre de vous les Bosniaques, vous êtes des Musulmans, il est Juif. Il ne vous aime pas, il le fait pour sa propre promotion, pour la gloire… Il vous déteste, il ne sait même pas ce qui se passe ici… Il lui faut un hôtel, il va repartir tout de suite…
Déjà, avant de partir j’étais sûr qu’ils avaient tort. Après avoir passé avec Bernard des heures, des journées et semaines sous les bombes, sous la pluie, dans la neige, après avoir vécu des situations très dangereuses, j’en étais sûr et j’en étais témoin. Non seulement ils avaient tort mais ils n’ont jamais rien compris de cet homme.

Aujourd’hui il n’y a plus de guerre en Bosnie. Nous n’attirons plus l’attention mondiale mais Bernard-Henri Lévy est toujours là, il s´intéresse, il demande, il appelle, il vient, il soutient le plus grand projet pour enfants de Bosnie et Herzégovine. Là aussi, je pense qu’il a raison, il faut travailler avec les enfants, notre futur, car nous, nous sommes trop empoisonnés par le passé.

Samir Landzo


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