L'art comme antidestin (article de Vincent Huguet, Marianne, du 8 au 14 juin 2013)

JPEG MARIANNE 1A travers un livre et une exposition à la Fondation Maeght ayant pour thème  “ les Aventures de la vérité ”, Bernard-Henri Lévy revient en faisant irruption dans le champ artistique.

Dans la course à l’élection présidentielle des Etats-Unis, Bernard-Henri Lévy avait-il une chance de l’emporter contre la plus redoutable des adversaires, Sharon Stone ? Nul ne le saura jamais, mais cette fiction filmée par l’ar­tiste italien Francesco Vezzoli et intitulée Democrazy fut l’une des grandes attractions de la Biennale de Venise en 2007. Alors qu’une nouvelle édition de la plus courue des biennales d’art contemporain ouvre ses portes sur la lagune, il est possible que les amateurs d’art croisent furtivement sur un quai ou au détour d’un canal la silhouette immuable du philosophe français, mais ce n’est pas à la Maison-Blanche qu’il prétend cette année. Le défi qu’il s’est lancé n’en est pas moins ambitieux, mais c’est dans un autre haut lieu de l’art du XXe siècle qu’il tentera de le relever : à Saint-Paul-de-Vence, sous les frondaisons toujours enchanteresses de la célèbre Fondation Maeght, qui fêtera l’an prochain ses 50 ans. Une conférence ? Un colloque, une projection d’un documen­taire engagé, forcément engagé, un débat à l’heure où les cigales se taisent ? Non, une exposition. Quoi ? Ce n’est pas assez de faire déjà profession de philosophe, écrivain, éditorialiste, cinéaste, directeur de revue et même chef de guerre en Libye ? Voilà qu’il se mêle d’art, en plus ?

Journal d’une odyssée

Oui, il s’en mêle, et ses lecteurs savent que ça ne date pas d’hier : en plus des articles, des préfaces de catalogues et autres interventions dans im champ qui n’est pas celui pourJPEGG MARIANNE 2lequel le connaît le grand public, l’essayiste a consacré dès les années 90 plusieurs livres à des artistes d’hier et d’aujourd’hui, comme Frank Stella, César, Piero délia Francesca, Mondrian et d’autres encore, parfois des amis de longue date.
Quelques noms seulement, la partie émergée d’un iceberg qu’on ne soupçonnait pas et qui se révèle dès aujourd’hui à travers la publication d’un livre qui fera office de catalogue à l’exposition ouvrant le 29 juin à Saint-Paul-de Vence. Soit un calendrier contraire à la tradition qui veut que la plupart du temps les catalogues arrivent juste à temps, à peine secs, pour les vernissages… Ce n’est évidemment pas un hasard, car, pour Bernard-Henri Lévy, les mots passeront, pour lui, toujours en premier, gravés « dans le seul marbre qui tienne et qui est celui des livres « . Un livre, donc, qui ne remplacera pas la réalité d’une exposition, le contact physique avec les oeuvres, la liberté pour l’œil d’aller de l’une à l’autre, mais un livre rêvé comme le seul moyen de rassembler l’avant, le pendant et l’après d’une exposition.

L’avant, ce sont les deux années pendant lesquelles cet homme pressé a préparé ce projet né de l’invitation du directeur de la Fondation Maeght, Olivier Kaeppelin, et dont il livre un journal dans le livre, récit de la genèse intellectuelle de l’exposition, mais aussi de la quête qui l’a mené du musée de Jérusalem à ceux du Mans ou de Besançon, de Venise, encore, à l’atelier de Jeff Koons, à New York, ou à celui d’Anselm Kiefer, à Croissy-Beaubourg. Une odyssée qu’ont certes vécue avant lui bien des conservateurs de musée et des commissaires d’exposition, mais qu’aucun d’entre eux peut-être n’avait racontée comme lui le fait, avec ces questionnements incessants, bien sûr, ces danses des sept voiles pour obte¬nir des prêts, ces joies, ces déceptions, ces hasards miraculeux ou fatals, mais aussi un sens du romanesque qui parvient à rendre captivantes même les discussions sur les valeurs d’assurance des oeuvres prêtées…

Labyrinthe initiatique

JEPG MARIANNE 3De la visite chez une grande collectionneuse genevoise, qui semble sortie tout droit de la Recherche du temps perdu au récit hilarant de « nichons en caoutchouc » envoyés par Marcel Duchamp à Aimé Maeght et sautant « comme des bouchons de champagne » dans le tramway « sur les rombières et les messieurs comme il faut », avant d’être aspergés d’eau bénite, en cachette, par Marguerite Maeght, Bernard-Henri Lévy brosse une fresque inédite et irrésistible du monde de l’art. Avec, côté cour, l’œil du connaisseur qui sait à quelle bonne porte frapper et, côté jardin, l’œil du Persan qui s’étonne et s’émerveille, perce à jour la grandeur comme la faiblesse des artistes, des collectionneurs et des marchands.
Les Aventures de la vérité – titre du livre et de l’exposition -, c’est aussi là qu’il est allé les chercher : pas seulement dans les textes de Platon, de Nietzsche et des autres philo¬sophes, qui structurent sa démonstration picturale et qu’il a demandé à des artistes de lire, devant sa caméra, mais aussi dans des rencontres, au fil d’aveux, à l’épreuve de ce qu’un artiste peut ou ne peut pas faire. Que pèsent les mots face à une image ? Un peintre, est-ce seulement un philosophe qui sait manier le pinceau ? Comment définir l’effet que seules savent provoquer en nous certaines images, qu’elles soient peintes, sculptées ou filmées ? Telles sont les questions que pose Bemard-Henri Lévy et auxquelles il propose de répondre en sept temps, sept configurations possibles du lien entre art et philosophie, sept « familles » d’œuvres anciennes et modernes qui pour la majorité se rencontrent là pour la première fois, comme dans la section « Tombeau de la philosophie » où l’on verra au coude à coude le grand abstrait américain Rothko avec le Lyonnais du XIX1′ siècle Paul Chenavard, mais aussi Jan Fabre et la Pieta peinte par Cosme Tura au XVe siècle.
Ce n’est certes pas la première fois que l’on expose ensemble des œuvres de différentes époques, et les musées ont été particulièrement friands de ces croisements ces dernières années. Mais, en rapprochant une Sainte Véronique du XVIIe siècle d’un nu de Bonnard et du portrait de Jackie Kennedy par Warhol, Bernard-Henri Lévy semble moins chercher la permanence d’un thème iconographique dans le temps que la capacité des artistes de chaque époque à formuler de nouvelles questions avec des moyens nouveaux, à inventer, à avancer. On peut ne pas toujours suivre ce fil qui court, se noue et se dénoue au travers d’une centaine d’œuvres, qui va du Tintoret à Basquiat en passant par Guy Debord, on peut même rester dubitatif devant certains choix, mais on sent partout un désir inouï de trouver du sens, de montrer, et même de témoigner, une envie irrépressible de dire très fort tout ce que l’art n’invente pas mais sait rendre visible : la beauté, l’intelligence, le courage, l’amour, mais aussi la peur, le désespoir, la barbarie, l’aveuglement. Bien malin qui dira à la fin où la vérité a gagné et où elle a perdu, où l’artiste a réussi et où il a échoué, mais une certitude se dégage pourtant de ce récit foisonnant qui tient bien plus du labyrinthe initiatique – tel celui que Miro sculpta dans le jardin de la Fondation Maeght – que du musée imaginaire : l’art est une aventure où tout est permis sauf de ne pas la vivre.


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