"Lampedusa : honte à cette Europe de l'indifférence et de la cruauté" (Le Parisien, le 13 octobre 2013)

logo le parisienCe n’est pas l’humanitaire qui est en recul. C’est le politique. C’est l’Europe. C’est l’esprit même d’une Europe qui porte, depuis les Grecs, le nom d’une princesse de Tyr enlevée par un taureau ailé lui faisant faire un trajet étrangement semblable à celui de ces réfugiés de Lampedusa et qui, aujourd’hui, les laisse frapper à sa porte, et se noyer. C’est le droit et, en particulier, le droit de la mer qui fait obligation de secourir des femmes et hommes qui, avant d’être des « clandestins », ou des « migrants », sont des sujets de droit dont nous avons tous, que  nous le voulions ou pas, l’imprescriptible responsabilité. Honte, alors, oui, à cette Europe de l’indifférence et de la cruauté où l’on intente des procès à des pêcheurs qui n’ont fait que leur devoir en recueillant des naufragés. Honte à cette «insensibilité aux cris d’autrui» stigmatisée, en juillet dernier, mais il est bien le seul, par le pape François venu en mission à Lampedusa. Honte à ces Commissaires bruxellois qui ne devraient pas avoir de plus haute priorité, aujourd’hui, que de partager avec l’Italie et Malte la réflexion, le traitement de l’horreur, le fardeau. Honte, au passage, aux petits esprits, amis des idées courtes, dont la seule conclusion est qu’il faut «regretter Kadhafi» (qui, il est vrai, avait trouvé le bon filon : faire chanter l’Europe en ouvrant et fermant, selon qu’elle acceptait de payer ou non les 5 milliards d’euros annuels qu’il leur réclamait, le robinet à immigrés). Honte à nous, avocats des droits de l’homme qui trouvions normal, il y a trente ans, d’aller repêcher les boat people en Mer de Chine et qui, maintenant que les boat people sont là, en Méditerranée, à nos portes, sommes incapables d’inventer le moindre geste de solidarité et d’intelligence démocratique. Le sort de l’Europe se joue là, à Lampedusa. L’âme de l’Europe est, là, dans chacun de ces petits corps, horriblement alignés, et que nous regardons sans les voir. De deux choses l’une. Ou bien l’état d’urgence européenne est décrété, sans délai, à Lampedusa. Ou  bien nous nous accoutumons à l’idée d’une humanité à deux vitesses selon que l’on est né d’un côté ou de l’autre des portes de la forteresse – et nous tournons le dos, sans retour, à l’Europe et à son projet.

(Propos recueillis par J.M. Montali)


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