La rencontre de Philip Roth avec BHL racontée par Adam Gopnik (La Règle du Jeu)

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L’éditorialiste du New Yorker a écrit une série de trois articles inédits et exceptionnels pour La Règle du jeu racontant son ami Philip Roth.

Le coup de fil absurde de Springsteen à Roth, les blagues de Thanksgiving, la rivalité amicale avec Updike, le fantôme d’Othello dans Portnoy et son complexe, le faux complot contre l’Amérique de Trump… Gopnik trace un portrait drôle et bouleversant de l’écrivain américain à travers diverses anecdotes dont une particulièrement étonnante que nous reproduisons ci-dessous: Adam Gopnik fait le récit de la soirée d’intronisation de Trump passée chez Philip Roth avec Bernard-Henri Lévy. 

« Philip Roth adorait accorder des audiences papales, et le jour de l’intronisation de Trump, j’ai emmené chez lui Bernard Henri Lévy qu’il ne connaissait pas. Ces deux hommes, l’un français et l’autre américain, étaient deux magnifiques représentants de l’intellectuel juif. Ayant longtemps vécu, comme le dirait Boswell, dans l’intimité de l’un et de l’autre, j’avais eu à cœur de les réunir – mais j’étais aussi sur mes gardes, car si chacun à sa manière était un parfait représentant d’une forme juive de l’intelligence, l’une française et l’autre américaine, je savais qu’ils étaient radicalement différents. Alors qu’ils avaient tous les deux un immense respect pour les études et qu’ils partageaient les mêmes valeurs libérales, le style de Philip, je le savais aussi – car nous possédions cet héritage en commun – était avant tout comique. Une blague, un shpritz, une remarque qui allait droit au but – tel était pour nous le matériau naturel de toute sociabilité, de toute conversation entre amis.

Pour Bernard, la conversation se devait d’être sérieuse – on échangeait des références philosophiques, on faisait ressortir un domaine de connaissance commun, on lançait une référence acerbe à ce que Heidegger avait écrit sur ce que l’on devait ou non qualifier de pensée, et au bout du compte, on arrivait enfin à une certaine complicité intellectuelle. En France, ce n’était qu’au terme d’une conversation sérieuse que l’on pouvait enfin parvenir à ce stade ultime de l’intimité qui consiste à échanger en toute confiance, une plaisanterie ; en Amérique, l’intellectuel juif passait par l’échange de plaisanteries pour parvenir à l’éventuelle intimité d’une conversation sérieuse. En France on réussissait peut-être à passer du sérieux intellectuel au sourire ironique en fin de conversation ; à New York, il fallait d’abord un shpritz, une histoire drôle, une blague, pour pouvoir aborder la dimension intellectuelle. Une conversation ne pouvait vraiment commencer qu’après avoir ri ensemble.

Bernard parla alors et, très intelligemment, demanda à Philip pourquoi il se refusait à continuer d’écrire. Philip hocha la tête et répondit d’un signe de tête clair et prudent – ça, c’est toujours mauvais signe, pensai-je, dans la mesure où il est naturellement porté sur l’exubérance et qu’il nous faisait là son numéro d’«homme de lettres» à la Arthur Miller, écrivain qu’il avait appris à imiter pour le bénéfice des caméras et des intervieweurs. (Dans une série de conversations avec Alan Yentob pour la BBC on ne voit que cet homme de lettres-là, très digne et totalement factice.)Sentant que quelque chose ne tournait pas tout à fait rond, Bernard se mit soudain à raconter une histoire dans laquelle il n’avait pas, loin de là, le beau rôle, et que, depuis toutes ces années que nous nous connaissions, je n’avais jamais entendue.

 

Il nous raconta que lors de son premier voyage à New York dans les années soixante-dix, époque à laquelle, comme tant de jeunes Français, il fumait encore une cigarette après l’autre, il avait été amené, lors d’une réception au consulat de France, à dissimuler sa cigarette encore allumée dans une de ses poches et avait mis le feu à son pantalon. Il mima ses efforts pour garder sa dignité pendant que son pantalon se consumait et que de la fumée s’en échappait, jusqu’ au moment où il avait finalement été obligé de défaire sa ceinture pour l’enlever.Cette scène, magistralement décrite — la perfection de cette comédie muette du jeune philosophe français angoissé, le pantalon d’où s’échappe la fumée par le bas puis qui s’enflamme tout d’un coup à hauteur des chevilles – avait ravi Philip. Il était absolument enchanté. Il renversa la tête en arrière en riant, et le reste de l’après-midi se passa en une vraie discussion que Bernard relata dans un de ses essais.

J’avais été impressionné par la façon dont Bernard avait senti son public — compris ce que la situation exigeait. La gêne avait disparu, la glace avait été brisée. Je m’étais dit alors que ce n’était pas le genre d’histoire qu’il aurait racontée à Paris. »

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Pour lire l’intégralité du texte d’Adam Gopnik : https://laregledujeu.org/categorie/dossiers/je-me-souviens-de-philip-roth/

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