La «Lettre aux Français» d’Emmanuel Macron : où sont les amis du peuple ?

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Il sera curieux de voir jusqu’où ira la mauvaise foi de ceux qui occupent les ronds-points, non pour gagner, mais pour casser.

Pour l’heure, et à condition d’être lue avec un minimum de loyauté et de probité, la «Lettre aux Français» du président Macron a cinq mérites incontestables.

1. C’est, parsemé d’une bonne trentaine de questions, un texte très étrange, inédit dans la tradition républicaine, où l’on demande aux Français leur opinion sur les réformes à entreprendre et l’esprit de nos institutions. Pas un scrutin, bien sûr. Pas un référendum. Mais une proposition de partenariat franche, presque candide. Une délibération démocratique de type nouveau appelée à s’ouvrir dans chaque foyer, chaque bourg, chaque esprit citoyen. Et une volonté, apparemment sincère, de dire à l’esprit du temps non seulement «je vous ai compris», mais «je vous ai entendu».

2. Ce sont les mots d’un président – avec tout ce que le vocable charrie, en France, de nostalgie monarchique, de mélancolie nietzschéenne et, depuis dix-huit mois, de jupitérisme – qui se débarrasse de ses oripeaux de sujet-sachant, de thaumaturge omniscient et de miraculé surgi des urnes. Je ne suis ni loup ni renard, semble-t-il dire. Je ne suis plus simplement votre élu ni, encore moins, celui de la Fortune ou de l’Histoire. Je suis l’émissaire de vos cahiers. L’ambassadeur de vos délibérations. Je suis l’abeille qui fera son miel de vos indignations, l’architecte qui les transformera en solutions. Je suis – dans la mesure, naturellement, où cela ne conduirait pas à trahir le mandat qui m’a été donné et, par voie de conséquence, à me parjurer – l’interprète épistolaire de vos doléances et de vos attentes.

3. Ce sont les Français qui, du coup, et pour peu qu’ils le prennent au mot, sont appelés à tourner, non plus autour des ronds-points, mais, comme jadis les passants d’Athènes, autour de la nouvelle agora assignée à ce grand débat. Ainsi advient le citoyen. Ainsi surgit parfois cet acteur intempestif et grand que peut aussi être le peuple français, dans les riches heures de son Histoire. Et alors, par sa méditation giratoire, par sa façon de passer et repasser par les réponses qu’il pensait posséder mais qui redeviennent, pour lui aussi, des questions, par la perturbation qu’il est capable d’injecter dans les règles d’airain du savoir, du pouvoir et de la gouvernementalité, par cette singulière crise de conscience, enfin, qu’il lui arrive d’ouvrir dans les certitudes d’une nation et qu’un grand philosophe contemporain aurait pu appeler «circumfession», ce peuple redevient véritablement souverain.

4. On ne voudrait pas pousser l’analogie trop loin. Mais, si l’on prend cette logique au sérieux, c’est aussi, toutes proportions gardées, une sorte de geste socratique qui vient contrarier l’exercice traditionnel de la relation entre dirigeants et dirigés. Le président de la République, le temps de ce grand débat toujours, dit vouloir se muer en maître sondeur des cœurs et des âmes. Les maires et les préfets sont invités à devenir les accoucheurs des volontés du peuple citoyen. Et la politique française tout entière est appelée à devenir – mais oui ! – un exercice de maïeutique nationale. On peut douter, bien sûr. On peut suspecter la manœuvre du fin politique à la Machiavel. Mais on peut aussi, comme dans le pari pascalien, choisir d’y croire. Cette lettre, alors, est un faire-part. Mais c’est aussi un avis de décès. Celui d’une France autoritaire qui n’aurait que la matraque pour désespérer ses nouveaux Billancourt.

5. Imaginons, enfin, le pari gagné. Imaginons que, dans ce Grenelle puissance mille, dans ces états généraux numériques géants, la «volonté de tous» s’augmente vraiment d’une «volonté générale». Ce serait un début de changement dans le fonctionnement même de l’autorité. Ce serait, dans le combat si souvent vain et, en tout cas, infini, entre les droits et les devoirs, les citoyens et leurs représentants, les libertés et les disciplines, une dialectique nouvelle et une avancée. Ce serait comme si le fameux «lieu vide» du pouvoir identifié par les théoriciens modernes de la démocratie, comme si ce fameux «point de fuite» théorisé par les Jürgen Habermas et autres Claude Lefort, devenait soudain convexe et accueillait en son orbe un peu de l’espérance des hommes. Ce serait, sans toucher une ligne de notre Constitution, une authentique réforme de nos institutions.

Il reste à vérifier que, dans ses voies et ses moyens, le grand débat soit à la hauteur de cet enjeu.

Et il est entendu que jamais un coup de dé n’abolira ni le hasard ni ce qu’un pays conserve d’indignes souffrances et de dignes désarrois.

Mais le président a tendu la main.

Il a pris le risque politique d’offrir aux gilets jaunes cette toge de législateurs parmi le peuple.

Les gilets jaunes, à partir de là, ont le choix entre relever le gant, ou faire comme s’il ne s’était rien passé.

Entre miser, eux aussi, sur un dialogue dont nul ne peut aujourd’hui prédire où il mènera – ou poursuivre l’hallali contre les élites, les journalistes, les minorités, les policiers.

Entre travailler, vraiment, à l’amélioration du sort des plus déshérités – ou persévérer dans une haine froide, sans volonté ni intention, à la lettre nihiliste.

Il faut seulement savoir que ceux qui seraient tentés par ce second choix, ceux qui, à partir d’aujourd’hui, s’obstineraient dans leur fièvre du samedi soir, ceux qui infligeraient à leurs concitoyens de nouvelles fins de semaine de larmes et de honte, tomberaient le masque et n’auraient plus aucun droit de se parer du beau titre d’amis du peuple.

Bernard-Henri Lévy


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