La haine et le symptôme, par Jean-Pierre Klotz (Nouveau compte-rendu de la Conversation, initiée par Jacques-Alain Miller, au Cinéma Saint-Germain, autour de Bernard-Henri Lévy le 23 novembre)

Conversation-avec-Bernard-Henri-Lévy-le-23-novemebre-au-Cinéma-Saint-Germain-00-490x280Pourquoi la soirée de mercredi 23 novembre au cinéma St-Germain-des-Près, où Jacques-Alain Miller présida à une série magnifique autour de Bernard-Henri Lévy, avec Jean-Claude Milner, Hubert Védrine, Anaëlle Lebovits-Quenehen, Alexandre Adler, Eric Laurent, et Alexis Lacroix, par ordre d’entrée en scène (Quelle table! Quel tableau!…), pourquoi ces trois heures de débat enlevé, fouillé, vibrant, controversé parfois (entre BHL et Hubert Védrine, l’écrivain sans mission du Quai d’Orsay, et l’ancien patron de ce dernier, pas les mêmes, mais à la même table!), ont-ils pu faire un tel effet sur un auditoire foisonnant et multiple ? Il y a été question, certes, de la guerre, « juste » ou non, de l’ingérence, de son droit et de son action. L’initiative non réglée d’un seul « ne s’autorisant que de lui-même » a pu mettre là en mouvement « quelques autres », avec la Libye comme lieu et le monde comme scène. BHL s’y est fait agent, à partir d’une brèche opérée dans le kadhafisme ambiant par l’insurrection, un trou susceptible de faire des petits à même de « dékadhafiser », à condition de soutenir assidûment cet acte. Beaucoup ont pu y trouver de quoi en être changés. « La Guerre sans l’aimer« , que j’ai lu sur une « liseuse » électronique où il était immédiatement disponible (expérience nouvelle du Kindle, étrange, positive et recommandable – du nouveau à tous les étages!), narre au jour le jour ce que fut ce parcours, répétitions sans cesse au bord du gouffre, où rien n’est jamais gagné une fois pour toutes.

Mais ce « Journal » a déjà été commenté dans Lacan Quotidien, je voudrais ici souligner un autre versant réactualisé par ce moment. Il s’agit de la haine, et d’abord de celle que BHL suscite. Cette soirée en était l’envers, d’où aussi la chaleur vivace qui en émanait. Mais pour un assidu des réseaux sociaux, les torrents de détestation récriminante à son égard ne cesse de surprendre ma récurrente naïveté. On pourrait s’attendre à du respect et de l’admiration, voire de l’enthousiasme pour un désir tenace, associé à un savoir-faire informé sur les impasses tragiques des entreprises humaines du XXème siècle avec leurs horreurs effectives, pour une action informée d’un savoir ample et utilisé sans les ménagements habituels du bon sens qui la paralysent. Mais abondent au contraire sarcasmes et quolibets, voire dénonciations à sa place du pire. Cette haine ne peut pas ne pas nous renvoyer à celle que suscite dans les mêmes zones Jacques-Alain Miller, autour de ce qui a causé le lancement de ce blog LQ depuis cet été et des enjeux des publications de et sur Lacan de ces derniers temps – à vrai dire, autour de Lacan depuis toujours. Là où il y aurait lieu, semble-t-il, d’attendre au moins de l’intérêt, du débat, de la conversation animée, comme ce fut le cas l’autre soir à St-Germain, il y a le plus souvent invective, passion hostile, silence plombé sinon injures réitérées. Pour le dire plus nettement, haine plus ou moins nue.

Praticiens de la psychanalyse et lecteurs de Lacan, nous pouvons nous rappeler que le psychanalyste « a horreur de son acte », que pour le psychanalyste l’hostilité passionnément ignorée est commune, que la haine est plus « vraie » que l’amour. Ceci pour tempérer l’étonnement et pour apprendre à vivre avec sans trop s’y laisser prendre. On ne saurait échapper au risque de la haine pour peu qu’on touche au réel. On ne comprend rien au réel, on ne peut que s’y confronter et supporter la haine quand elle surgit, sans se laisser détourner. L’expérience du symptôme en psychanalyse, voilà ce que cette expérience peut apporter aussi à l’intelligence du monde et de ce qui s’y passe, sans cesse, et même aujourd’hui comme jamais. On peut en savoir quelque chose, et non seulement au titre du « je n’en veux rien savoir ».

Supporter la haine, s’en retrouver isolé, même au sein d’une foule plus ou moins agitée, ce fut déjà l’atmosphère que ceux d’entre nous qui vécurent la Dissolution en 1980, la disparition de Lacan l’année suivante et ses suites. Jacques-Alain Miller était déjà au coeur de la tourmente. Il fit en sorte que Lacan, son enseignement et aussi ce que maintenant Vie de Lacan vient nommer, produisit depuis incessamment du nouveau pour ceux qui y vinrent et parvinrent à ne pas quitter un navire souvent en veine d’échouage dans la tempête, mais où rester évitait la noyade dans un consensus au prix de la fracture lacanienne. Il est frappant de voir comment les évènements actuels ramènent non seulement à la mémoire, mais à l’actualité, ce qui m’avait sauté au visage il y a trente ans déjà.

Beaucoup, venus plus tard, ignorent cette histoire. D’autres l’ont peut-être oubliée. Je me proposerais volontiers d’en rappeler des moments, tels que perçus alors comme novice, revus de maintenant. Car je ne doute pas qu’aujourd’hui, à partir de Lacan non pas commémoré, mais mémorable par son effraction répétée, au-delà même de la pratique analytique, comme BHL en témoigne, au moins par les références qu’il livre en passant (cf. son ouverture mercredi dernier, sur ceux qu’il a désigné comme ses « princes du savoir », Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner, qui l’entouraient à la tribune), de tels moments se répètent, sur une scène plus large et plus en vue.

Faire saillir ce que Lacan nous a légué du symptôme, supporter et faire valoir sa condition symptomatique. Aussi avec BHL à propose de la Libye.


Lacan Quotidien – 28 novembre 2011


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