La Guerre sans l'aimer (La Libre belgique, article de Gilles Collard, décembre 2011)

logo la libre belgique Qui croit encore en l’histoire ? en la littérature ? Qui croit encore qu’il existe, entre l’histoire et la littérature, cette zone de l’esprit qui peut produire à travers un geste une idée de l’homme en ce début du XXI° siècle ?
C’est pourtant ce qui se joue au cœur même du dernier livre de Bernard-Henri Lévy, La guerre sans l’aimer, qui retrace, jour après jour, l’engagement de l’écrivain au cœur du printemps Libyen.  Car ce livre est la trace, le témoignage, la retranscription d’une conviction en acte. Appelons-la un internationalisme éclairé, une idée qu’au-delà des nations, des guerres fratricides, des géographies lointaines, du gris des conflits et du brouillard de l’histoire des peuples, quelques principes peuvent opérer, une idée de la liberté, valable pour tous, en tout point du globe. C’est encore, si l’on veut, et pour être rapide, le compte rendu d’une épopée qui aura signé la victoire d’une rébellion pour renverser un dictateur et  la mise en œuvre réussie du principe du droit d’ingérence.
Le livre s’ouvre dans un aéroport d’Egypte où sont diffusées les premières images de la ville de Benghazi encerclée par l’armée d’un général fou, prête à étouffer dans le sang le soulèvement populaire, et s’achève sur la mort de Kadhafi dans les conditions atroces que l’on connaît. Entre les deux, une curieuse contraction du temps, un jeu contre la montre, une série de rencontres, de portraits, d’exercices de haute voltige entre l’Elysée et le Conseil National de Transition libyen pour amener ces derniers à la victoire.

Le rôle de Bernard-Henri Lévy dans cette guerre a déjà été largement commenté ; et le livre dévoile quelques secrets, des esquisses qui sont autant de documents pour l’histoire que d’outils pour instruire le pari remporté d’un écrivain qui ne s’autorisait que de sa personne pour intervenir auprès de ceux qui pouvaient quelque chose : Sarkozy, Clinton, Cameron.

Après l’échec de la Bosnie, où il ne réussit pas, malgré son engagement auprès de Mitterrand, à faire cesser l’encerclement de Sarajevo, après ses reportages restés comme lettre morte au Soudan, au Darfour, après les regards impassibles des occidentaux sur le génocide du Rwanda, Bernard-Henri Lévy s’est, au cœur du printemps arabe, rendu responsable d’une alliance miraculeuse entre le président Nicolas Sarkozy et les responsables du Conseil National de Transition qu’il a vu en train de naître, et dont il a tenu, à plusieurs reprises, la plume.

Côté histoire, donc, Bernard-Henri Lévy prolonge deux fronts qui lui sont chers. Contre Hegel, d’abord, et plus précisément la lecture qu’en fait le philosophe américain Francis Fukuyama pour qui, après la chute du mur de Berlin, le monde était rentré dans un sommeil de l’histoire dont les démocraties libérales incarnaient le lit. Sur ce point la vision de l’auteur de Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire n’a pas changée. Toute société contient un mal incurable, y compris dans leurs justes élans révolutionnaires (le contexte de la mort de Kadhafi en est un exemple cinglant), sauf qu’ici, bien sûr, il y a une véritable libération nationale à la clé. Contre un autre penseur, ensuite, Samuel Huntington, dont la thèse sur le choc des civilisations se prolonge après le 11 septembre. Et, là aussi, Bernard-Henri Lévy a eu raison de tenir bon contre cette option et de rappeler que la véritable ligne de partage ne se situe pas entre deux blocs, entre le monde occidental et les frontières de l’empire, mais à l’intérieur même du monde arabe, entre un Islam des lumières qui existe bel et bien et un Islam dévoyé, celui des ténèbres et du sang.

Côté littérature. La guerre sans l’aimer offre d’admirables portraits et des rappels des souvenirs de Malraux, sans nuance, ou encore de D’Annunzio, plus problématique, mais juste et sincère. Il y a les souvenirs de la guerre d’Espagne, et les mots que l’on met sur le passé d’un père, les traces que l’on exhume. Il y a aussi, et c’est sans doute la première fois que Bernard-Henri Lévy le laisse à ce point transparaitre, le doute et les craintes, le corps qui s’épuise, la fatigue qui s’installe. Il est étonnant de constater, à travers de nombreuses journées retracées souvent heure par heure, que le résultat inespéré de cette entreprise tient par moment à très peu de choses et est nourrie, de bout en bout, de doutes, de fêlures, de gestes parfois incertains, de pensées sombres par contraste à une détermination farouche et une énergie, un courage, physique, mais pas seulement, résistant à toutes épreuves. Et puis « La peur, dit-il, de m’être trompé et que cette erreur se paie du sang des autres. »

Mais, plus fondamentalement, il faut retenir l’ambition que formulait clairement Bernard-Henri Lévy, il y a une quinzaine d’années, et qui trouve avec ce livre une forme de résolution glorieuse. Il avait inventé un néologisme pour dire cette exigence qui est la sienne de construire à la fois une vie et d’écrire des textes. Il cherchait, disait-il dans Comédie, des « gextes », pour retenir et le texte et le geste, cette jonction de la quête du livre et du souci monde, des mots et des actes, de l’histoire et de la littérature. Il le répète dans La Guerre sans l’aimer : «  Je me demande si, en définitive, mon vrai choix n’est pas de choisir de ne pas choisir. Dire et faire. Faire puis dire. » Nous y sommes.

Paru dans le supplément de la Libre Belgique, la Libre Essentielle, en décembre 2011.


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