La Guerre sans l'aimer de Bernard-Henri Lévy : Plus fort que Malraux ? (Le Nouvel Observateur, article de Jean Daniel, le 17 novembre 2011)

FRANCE-BOOKS-MAGHREBNe pouvant être de Gaulle, Sarkozy aurait-il tout de même son Malraux? C’est ce que Bernard-Henri Lévy fait plus que nous suggérer dans son dernier livre, publié chez Grasset, qui ne manque ni de souffle, ni de rythme, ni de rage polémique, ni de panache narcissique. En poursuivant la lecture frémissante, haletante et parfois caracolante du journal d’un intellectuel qui se décrit, lui-même ébloui, faisant l’histoire, j’ai perçu les secrets que sous-entend l’auteur dans sa fièvre épique: après avoir, en marge de son oeuvre, méticuleusement façonné son image dans les médias, le voici qui ramasse dans un livre tout ce qui pourrait cette fois sculpter sa statue. Il l’érige d’ailleurs lui-même dans une galerie où l’on trouverait avant lui et dans l’ordre: Chateaubriand, Byron, Malraux Orwell et Gary. Voici donc le nom de Bemard-Henri Lévy tout au long, enfin délivré de ses initiales et qui figure dans son musée.

Je vais plus loin dans mes divinations il ne s’agit encore et toujours pour lui que de Malraux dont le spectre l’obsède. Cela d’ailleurs avait déjà été le cas pour les jeunes gens de ma génération. Mais je n’imagine que trop bien ce qui peut se passer dans la tête de ce chevalier contemplant ses victoires. Après tout, Malraux n’a pas su arracher à Léon Blum la décision d’intervenir militairement en Espagne, alors que lui, BHL, laisse penser qu’il l’ a obtenue de Sarkozy pour la Libye. Après tout, Malraux n’a pas pu empêcher Guernica, alors que lui, BHL, laisse penser qu’il a sauvé Benghazi. Après tout, enfin, etpourquoi pas, Mairaux na pas gagné la guerre d’Espagne, alors que lui, BHL, laisse penser qu’il a déclenché et gagné la guerre de Libye. Tout cela paraît énorme, mais, quand on y réfléchit, malgré ce « laisse penser », pourquoi ne serait-ce pas soutenable? C’est d’ailleurs toujours comme ça avec BHL On se dit: quel culot! Puis on corrige. au fond pourquoi pas ? On se dit: comment ose-t-il? Puis on corrige : tout compte fait, pourquoi se priverait-il? Quand on l’attaque on a envie de le défendre, et quand on le défend on a envie de le pourfendre. Il y a dans son livre la chronique attentive, parfois historiquement précieuse mais toujours complaisamment égocentrique non pas d’« homme qui fait la guerre sans l’aimer », selon la citation de Malraux mise en titre et en exergue, mais d’un justicier stratège d’une guerre légitime que d’autres vont livrer. Le tout en conservant pour lui l’innocence des belles fanes, puisque le livre se termine par une protestation de l’âme et du coeur en révolte contre les conditions de l’assassinat de Kadhafi: mes amis sont parfois des assassins, parfois des islamofascistes, partisans de la charia, mais leur combat les sublime et ce sont mes amis. Voyez comme on peut être glorieux et déchiré!

Cela dit, une fois que l’on a appris que Sarkozy était un chef de guerre génial, que BHL était un accompagnateur surdoué, prodigue et récupérateur, que Juppé n’était jamaisLE NOUVEL OBSERVATEUR 18 NOVEMBRE qu’un pusillanime insidieux, une fois que l’on possède les preuves révélées par l’auteur que tout était décidé sur les débordements de l’intervention, que l’objectif était dès le début de «dégager’ Kadhafi et qu’enfin ce dernier, le monstre, aurait très bien pu saisir l’occasion qu’on lui offrait de s’en sortir physiquement, lui et sa famille, oui, une fois tout cela compris, que reste-t-il?

Eh bien, à mes yeux, deux choses. La première, c’est une question que j’ai déjà posée: au moment où BHL affirme qu’il a réussi à persuader Sarkozy de reconnaître le CNT, avait- on la caution de l’ONU? l’accord de la Ligue arabe? la certitude que la Russie et la Chine s’abstiendraient au Conseil de Sécurité? Nous avons aujourd’hui la réponse à cette grave question: dès le 25 février, Sarkozy décide que Kadhafi doit partir. Et lorsque, le 5 mars seulement, BHL téléphone à Sarkozy, le chef libyen n’a pas encore menacé d’écraser Benghazi, alors qu’ensuite il ne s’est agi que de cela. Il semble que Sarkozy contre l’avis de Juppé, ait été tenté d’agir de toute manière sans la caution de l’ONU, comme on l’avait fait en Bosnie après Srebrenica. L’aurait-il fait? C’eût été le désastre. Le mérite de Juppé, c’est d’avoir obtenu l’accord de la Ligue arabe, alors  très divisée.

La seconde est pour moi attristante. J’ai parcouru toutes les pages en cherchant non pas un récit, non pas une évocation, mais simplement la mention du« printemps tunisien ». Ma stupéfaction, c’est que même le mot de Tunisie est introuvable. Ainsi, le jeune qui s’est immolé, Mohamed Bouazizi, les révoltés qui sont à l’origine de tous les mouvements du monde arabe, sans lesquels il n’y aurait rien eu et certainement pas l’épopée de BHL, sont passés sous silence. Pourquoi? Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que BHL n’y était pas? Parce que tout a commencé pour lui par un voyage en Egypte qui n’était justifié que pour accéder à la Libye? Ainsi, ces journées glorieuses de Tunisie, dans les noces de la gratitude et de la fraternité, que tant de nous ont vécues et décrites, tout cela n’aurait pas compté pour BHL?

Dominons ce regret devant ce qui demeure le beau livre d’un véritable écrivain. Je veux terminer par ces pages qui me touchent sur son grand- père qu’il imagine, comme dans un western algérien, poussant devant lui ses troupeaux de moutons sur les plateaux de l’Atlas berbère. Et je n’oublie pas les portraits, véritables pointes sèches d’un vrai graveur, dans lesquels il évoque Avigdor Lieberman, le ministre extrémiste israélien, ou André Azoulay, ce « Lawrence de la Paix entre Disraeli et Solal » – magnifique trouvaille !


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