La France a-t-elle besoin de BHL ? par Daniel Schneidermann – Libération 8/02/2010

logo libérationComme ce site se veut le reflet de tout ce qui se dit sur Bernard-Henri Lévy en France et ailleurs, une sorte d’archive globale , je mets aussi en ligne ce texte de Daniel Schneidermann paru dans Liberation d’hier. Je ne dis pas que cet article m’enthousiasme. Mais c’est la règle que je me suis fixée, il y a dix ans, quand j’ai créé ce site. Et contrairement aux sottes insinuations que je lis ça et là, sur aucun des anciens livres de Bernard-Henri Lévy,  vous ne verrez de « tri » entre bons et mauvais articles.

Liliane Lazar

A chaque publication de BHL, c’est la même chose, et pourtant on se laisse encore surprendre. On ouvre l’Express : une interview de BHL, assortie d’une photo en plan très rapproché qui saute au visage. Match : autre portrait (en illustration, polo noir, tasse de thé à la main, sur la terrasse du «palace parisien» où il habite provisoirement). Le Point : portrait par Christine Angot (en illustration, photo col ouvert, dans le couloir du palace parisien, où l’on apprend enfin qu’il s’agit de l’hôtel Raphaël). En quelques minutes, il est impossible d’ignorer l’information : BHL, en ce mois de février, «revient, avec deux livres importants» (l’Express). Dans l’Express, c’est le directeur en personne, Christophe Barbier, qui s’est auto-délégué aux questions. On aimerait les citer toutes, mais il faut se restreindre. Echantillon : «des mots, pour quoi faire ?», ou bien : «Ségolène, c’est fini ?» ou encore : «Où en êtes-vous avec l’humanisme ?» (c’est vrai, à propos : où en est donc BHL avec l’humanisme ?) Match s’interroge sur un autre aspect : «La France a-t-elle besoin d’un type comme lui ?» On y apprend que le bi-auteur du mois «dicte son journal intime sur un magnétophone», mais que toutes les précautions sont prises au cas où «BHL le Téméraire sauterait sur une bombe, se ferait kidnapper en Afrique, ou se prendrait une balle perdue en Israël». Personnage clé, sa secrétaire, «la très précieuse Marie-Joëlle Habert». Dans ce fatal cas de figure, elle serait certainement «la cible de toutes les surenchères». Le plus original est cependant le Point, où Angot angotise sur trois pages. Echantillon : «Il a de la mémoire, c’est ça qui importe le plus, plus qu’Israël ou être juif, encore plus, sinon il aurait voté Sarkozy, sa politique internationale lui va, mais il n’aime pas les gens qui n’ont pas de mémoire ou qui la manipulent.» La vérité oblige à reconnaître que les phrases suivantes sont plus courtes (parfois même seulement trois mots, nos préférées). Dans cette couverture de presse, frappe d’abord l’absence radicale de toute critique. Les prophéties aléatoires de l’auteur, en 2001, sur la guerre d’Afghanistan, ses petits arrangements avec la réalité à propos de la Géorgie, pour ne prendre que deux exemples récents, sont totalement absents des articles, comme si chaque rédaction s’était ingéniée à envoyer au feu un non-spécialiste du sujet. Mais au-delà de la couverture elle-même, c’est son caractère concentré qui frappe. Pas d’échappatoire. Toutes les issues sont bouclées. Après une poursuite éclair (il ne s’attendait à rien), le lecteur est acculé au fond de l’impasse. On te tient, mon gaillard. Ton compte est bon. Tu pensais sérieusement échapper aux «deux livres importants» ? Cette semaine, le lecteur d’hebdos n’a aucune chance d’échapper à BHL. Aucune (ah si, rien dans l’Obs. Etrange. Inquiétant. Une faille du système. A colmater d’urgence). Le constat physique de cette concentration impose au lecteur plusieurs conclusions. D’abord, qu’un seul auteur parvienne ainsi à mobiliser les hebdos appartenant à plusieurs groupes de presse, en dit long sur l’homogénéité sociologique de l’élite des journalistes français. Il est vrai que BHL est le seul auteur (peut-être avec le patron du Point, Franz-Olivier Giesbert) à disposer de cette puissance de tir groupé, quasi surnaturelle. Alain Minc, Marc Lévy, quelques autres phénomènes de l’édition, ont peut-être davantage de presse. Mais plus étalée. Même Alain Duhamel (chroniqueur à Libération) ne parvient généralement pas à empêcher l’étalement des recensions de son livre annuel sur trois bonnes semaines. Cette concentration, à n’en pas douter, doit beaucoup au talent de l’auteur. Elle a manifestement été réfléchie, construite comme une œuvre en soi. Beaucoup d’énergie a été dépensée, non pas seulement pour que les bons chroniqueurs écrivent les bons articles, mais pour qu’ils soient publiés le même jour. Cette concentration doit beaucoup à l’obsession de l’auteur lui-même (quiconque a déjà publié un livre, et en a assuré anxieusement le service de presse, sait qu’une simple attachée de presse ne peut humainement pas parvenir à un résultat aussi parfait). Avoir un réseau est une chose. Le mettre sous tension en est une autre. Et si cette énergie a été dépensée, c’est que l’on en attend quelque chose. L’auteur croit à la stratégie du tapis de bombes. Il adore l’agenda pour l’agenda. L’important n’est pas l’acte, la louange, le dithyrambe, la parole. C’est le moment. L’important, c’est d’occuper le terrain, de ne laisser aucune réplique possible à l’adversaire. L’inconvénient de cette tactique, c’est l’acceptation implicite que dès la semaine suivante, on parle d’autre chose. Elle révèle finalement une certaine force d’âme, face aux gouffres de l’éphémère. Bernard-Henri Lévy est actionnaire de «Libération».


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Un commentaire

  • Amanda dit :

    En même temps quand on prend des risques, on peut perdre mais quand on n’en prend pas, on perd toujours.
    Donc je suis d’accord avec la politique de M. Lévy

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