Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Son actualité

La biche et la chouette de Minerve, par Elie Barnavi – Marianne

Pièces d'identité, par Elie Barnavi, pour Marianne

Marianne barnavi096

J’ai fait du dernier essai de Bernard-Henri Lévy* une lecture sans doute plus « attentive » qu’Aude Lancelin (« BHL en flagrant délire », le Nouvel Observateur, no 2362), qui lui prête des propos qu’il ne fait que citer – de Merleau-Ponty en l’occurrence, un philosophe assurément « sérieux » –, et une détestation de Kant que rien dans son livre ne vient corroborer. Inutile de chercher dans l’article de Lancelin, qui garde toute sa tendresse pour Badiou, Zizek, Negri et autres promoteurs d’une « hypothèse communiste » injustement « criminalisée » (« Marx contre-attaque », le Nouvel Observateur, 16 mars 2009), la moindre critique raisonnée des thèses de BHL. La moitié de son papier traite de l’offensive médiatique de l’auteur, l’autre, de l’« affaire Botul ». Bienheureuse bourde, nichée tout au bout de l’essai, qui n’y ajoute ni n’en retranche rien, mais qui dispense de rendre compte du contenu de l’ouvrage (lire « Le bloc-notes » de Jean-François Kahn, p. 30).

 Voilà pourtant un homme qui écrit depuis un bon tiers de siècle des choses qui ne laissent personne indifférent, qui sillonne la planète d’un champ de massacre à un autre, qu’une prestigieuse revue américaine classe comme le penseur français le plus influent de son temps, et qui, le temps d’une conférence, s’interroge sur les ressorts de sa pensée, de son action. Cela devrait lui valoir un peu mieux que des considérations sur ses chemises blanches, son style de vie flamboyant et des bévues occasionnelles.

 Voilà, surtout, un homme dont la boussole morale ne lui a jamais fait défaut, et qui paie de sa personne pour aller là où son aiguille lui intime l’ordre d’aller. Car, si Lévy est philosophe, c’est à la manière des philosophes des Lumières, pour qui la réflexion était inséparable de l’action et celle-ci, d’une éthique. S’il cherche la vérité, puisqu’il pense que là sont le devoir du philosophe et l’essence de son métier, il sait qu’il ne la trouvera pas, mais que cette conviction amère ne le dispense pas de la quête. S’il affirme qu’il y a l’ordre de la pensée et l’ordre de la vie, et que les deux ne se confondent point, c’est bien de la vie, la vie concrète, souffrante, qu’il fait le matériau de sa pensée.

 Au fond, après Auschwitz et le goulag, il n’est de philosophie possible que politique. Heidegger a sombré corps et âme dans le premier – s’il n’a pas compris « ça », à quoi diable sert sa philosophie ? Sartre, quel que soit l’amour de BHL pour le Diogène de Billancourt, s’est abîmé dans le second. Ces deux-là représentent les deux pôles de la faillite philosophique : la ratiocination interprétative sur le monde ; et l’ivresse de sa transformation. Modéré radical, Lévy se contente d’essayer de le réparer.

 C’est le tiqun olam (la « réparation du monde ») du Talmud puis de la kabbale qui, nous dit-il, s’accommode mieux de la biche des Psaumes que de la chouette de Minerve. Celle-ci déploie ses ailes au crépuscule, quand il n’y a plus grand-chose à faire sinon à comprendre, une fois que le mal est fait ; celle-là surgit dès l’aube pour descendre dans l’arène. Oh ! elle ne transformera pas le monde, et la révolution est le dernier de ses soucis. Mais elle le rendra moins mauvais, et ce n’est déjà pas si mal.

 Philosopher, pour Bernard-Henri Lévy, c’est donc bondir, comme la biche, « sur le champ de bataille ». C’est ce qu’il fait. En tâtonnant beaucoup, en se trompant parfois, en assumant toujours, avec panache et générosité. Alors, vous comprenez, moi, Botul ou pas Botul…

Elie Barnavi

* De la guerre en philosophie, Grasset, 129 p., 12,50 €.

Un commentaire »

  1. Quand « l’horreur nous prend au visage » (Rwanda) c’est déjà trop tard, il ne reste plus qu’à regarder les images des massacres, du génocide perpétré sous nos yeux, précédées par le terrible avertissement de circonstance à l’encontre des plus sensibles. Et puis l’ enchaînement absurde de toujours :
    « Nous ne sommes pas coupables car nous n’étions pas là-bas pour faire la guerre », qui sonne le déni de complicité et prépare les thèses invraisemblables du complot et du négationnisme, que nous avons appris à reconnaître et condamner.
    Est-ce à ce point tout perdu ? Non, on peut encore intervenir bondissant comme une biche, « sur le champ de bataille » et crier à l’horreur, à l’aide pour sauver des vies innocentes.
    Reste cependant entière l’autre question si nous avons tout fait pour l’empêcher. C’est bien ici la préoccupation la plus importante et le sens de la pensée de Bernard-Henri Lévy, et que vous, Elie Barnavi, avez si bien mis en évidence.
    Le tikkoun olam est notre réponse à cette terrible indifférence du déni de nous mêmes et à l’oubli du monde, mais à condition qu’il soit le plus possible en amont alors que les signes prémonitoires commencent à s’esquisser, bien en avant que les raisons du Mal se concrétisent pour n’avoir à regretter d’être arriver en retard dans l’arène.

    Commentaire par Pierre — mardi 23 février 2010 @ 18:12

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