Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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L’intellectuel engagé, une maladie française (Libération.fr, Marc Weitzmann, 21 avril 2011)

Libération

lg_libeIl y a, dans la querelle ouverte ce week-end par Claude Lanzmann contre l’intervention en Libye – et, sans le nommer, contre Bernard-Henri Lévy – plus qu’une simple querelle «parisienne». Le rôle de BHL dans le déclenchement de ce conflit international est en effet notoire, concret, sérieux. Il faut bien mesurer ce que cela signifie. Nous ne sommes plus dans le folklore ni dans le temps des débats aussi émouvants qu’impuissants sur ce qu’il conviendrait de faire pour changer le monde – et l’aspect à la fois touchant et odieux de ces débats tenait surtout à leur absence d’effets. Non. Cette fois, les mots sont suivis d’actes. La vie intellectuelle de St-Germain-des-Prés a désormais sur le cours des choses mondial une influence réelle, mesurable en sang versé et en nombre de morts. Née en France, structurée durant la guerre froide, tombée en désuétude après la chute du Mur, la théorie de l’intellectuel engagé trouve ainsi, paradoxalement, sa résurrection la plus étrange.

Comme en Irak, la guerre menée par la France et l’Angleterre en Libye (pour appeler les choses par leur nom) présente un mélange d’idéalisme sincère et, pour ce que l’on peut en deviner, de considérations géopolitiques plus discrètes, quoi que non moins légitimes : le pétrole, mais aussi la crainte que la décrépitude du régime de Tripoli ne débouche, à une heure et demi de Paris, sur la constitution d’un nouvel Afghanistan. En revanche, sur le plan diplomatique, les deux conflits diffèrent en ce que, dans celui-ci, la France a cru pouvoir fusionner l’idéal interventionniste américain du début de la décennie précédente avec la reviviscence d’un multilatéralisme gaullien que symbolise, au Quai d’Orsay, le retour d’Alain Juppé.

On sait, quelle que soit l’issue, imprévisible, du conflit, de quelles claudications se paye, sur le terrain, ce «non-impérialisme» sans moyen : commandement indéterminé ; buts flous ; durée de «l’intervention» imprécise ; liberté pour nos «alliés» arabes (en clair les monarchies du Golfe, soit la clé du conservatisme régional) de réprimer chez eux toute contestation interne ; risque, enfin, à terme, que ces mêmes alliés n’entraînent l’ONU dans une escalade avec l’Iran.

Pourquoi ces aléas ont-ils été jugés négligeables, pour autant qu’ils furent pris en compte ? Risquons une explication : ils comptaient peu face à la perspective que, sous l’égide de la France, l’Europe et surtout l’ONU s’affichent enfin comme des puissances dignes de ce nom, aux côtés d’une Amérique officiellement en retrait. Ce qui l’a emporté à Paris, en plus de motifs que l’on ignore encore, c’est la fascination qu’il y avait à prendre la tête d’une «Union européenne capable d’avoir des positions diplomatiques et des capacités militaires d’intervention», selon la formule Alain Juppé. L’ambition est compréhensible. L’on pourrait même défendre l’idée que, après tout, l’aspect brouillon que la renaissance européenne implique est inévitable, si c’est bien de cela qu’il s’agit. Cependant, la France étant la France, voici que cette ambition en rencontre une autre, plus littéraire, mais non moins fascinée, pour la puissance tout court. Et l’on peut se demander si ce n’est pas cela qui explique l’unanimisme étonnant dont, dans un premier temps, BHL a bénéficié au sein de la communauté intellectuelle, Lanzmann inclus.

Entre la littérature et le pouvoir il existe en France un long mariage d’amour qui n’est pas à mettre au crédit de ce pays. N’en retenons que le dernier épisode, celui de la guerre froide, dont on peut dire qu’elle aura été, en France, la grande école du dédain pour les faits. D’un côté, en dépit du pacte germano-soviétique, les communistes s’inventèrent Parti de la résistance et s’assurèrent au passage le contrôle de la culture. De l’autre, en dépit de la débâcle, les gaullistes de gouvernement durent bâtir le récit d’un pays non seulement vainqueur mais tout aussi puissant que les deux supergrands. Sans doute y avait-il quelque chose de glorieux, dans ce mépris de la réalité, au sens où Don Quichotte peut l’être. Mais il y avait aussi quelque chose d’ignoble, de ridicule, de profondément mensonger, que nous payons encore.

Sartre, à gauche, Malraux, à droite – soit les deux «pères» de la théorie de l’écrivain engagé selon Bernard-Henri Lévy – en restent, dans la vie littéraire, les figures majeures. Et s’il est vrai que les révolutions arabes s’inscrivent dans la continuation de la chute du mur de Berlin, alors telle est peut-être la vraie, et la seule, guerre au fond de BHL : se sauver lui-même comme ultime représentant de cette posture dépassée.

Marc Weitzmann

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