Kadhafi va dégager, et Westerwelle va partir (BHL interviewé par « Die Welt »)

Image 12Die Welt : On dit que c’est vous qui avez joué le rôle clef pour convaincre Sarkozy d’entrer dans cette guerre…

Bernard-Henri Lévy : Le rôle-clef, je ne sais pas. Le Président Sarkozy est bien assez grand pour savoir ce qu’il a à faire. D’autant que, comme vous le savez peut-être, je suis un opposant farouche à sa politique. Je n’ai pas voté pour lui en 2007. Je ne voterai pas pour lui en 2012. Et il le sait.

Pourquoi, alors, étiez-vous présent, le 10 mars, à l’Elysée, quand il a reçu les représentants du Conseil National de Transition et les a reconnus comme représentants légitimes du peuple libyen ?

Ca, c’est autre chose. J’étais là parce que c’est moi qui avais organisé la rencontre,  moi qui avais convaincu Sarkozy de recevoir ces trois hommes et moi qui lui avais suggéré cette « reconnaissance diplomatique ». J’étais à Benghazi pour un  reportage dans la part libérée de Libye. La chance m’avait fait rencontrer les gens du Conseil National de Transition et, en particulier, son président, Mustafa Abdeljalil. Et c’est vrai que j’ai téléphoné au Président de mon pays pour lui dire, depuis Benghazi: « il y a, ici, des gens bien; ils portent, ces gens, les mêmes valeurs que nous; et ils vont crever jusqu’au dernier si nous laissons Kadhafi aller au bout de sa logique criminelle; accepteriez-vous de les recevoir à Paris et d’envoyer ainsi un signal fort au bourreau? ». Nicolas Sarkozy a aussitôt dit oui. Et il m’a confirmé son accord, le lundi suivant, matin de mon retour, quand je suis allé le voir à l’Elysée.

Soit. Mais pourquoi avoir opéré dans le secret ? Avoir mis vos partenaires,  notamment européens, devant le fait accompli ?

Parce que parler de cette idée, la verbaliser, la dévoiler, ç’aurait été la faire échouer. Quand vous voyez tout ce qui s’est passé après (cris d’orfraie des uns et des autres, manoeuvres dilatoires de tous ordres) vous imaginez ce qui se serait passé avant (l’opération aurait tout simplement été noyée dans le flot des arguties et des blablas néomunichois, elle aurait été sabotée avant d’avoir commencé). Il fallait le secret. Pour cet acte politique fort, cet acte de souveraineté décisif, cet acte qui allait bousculer tous les usages, toutes les règles diplomatiques, tous les conformismes, il fallait l’effet de surprise absolu. Nicolas Sarkozy l’a compris. Je lui en suis reconnaissant.

Un des partenaires qui semblaient un peu dépassé par la vitesse de cette décision était l’Allemagne. Comment jugez-vous la décision d’ Angela Merkel et de Guido Westerwelle, de s’absténir dans le conseil de sécurité? Pensez-vous que l’Allemagne était à la hauteur de sa responsabilité politique et historique?

C’est tout le problème. L’Allemagne – et c’est son très grand mérite – s’était donnée, depuis plusieurs décennies, la responsabilité politique et historique dêtre particulièrement vigilante à l’endroit de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler le passé nazi. Et je me rappelle, il y a un peu plus de dix ans, au moment des discussions autour du projet de Constitution européenne, une conversation avec Joshka Fischer qui m’avait dit, en substance : « la Constitution de l’Europe ? son principe ? son fondement ? pour moi, Allemand de l’après seconde guerre mondiale et de l’après-Auschwitz, il ne saurait y avoir qu’un fondement, un Grund ou, mieux, et comme dans les théologies négatives, une sorte d’anti-Grund –le Plus jamais ça de la barbarie fasciste ». Alors, bien sûr, Kadhafi n’est pas Hitler et Benghazi ce n’est pas Auschwitz. Mais enfin ce n’est pas complètement le contraire. Kadhafi est une des figures majeures de la barbarie contemporaine. Et force est de constater que l’Allemagne a été, pour le coup, très en dessous d’elle-même. Il y avait un pacte non écrit qui, quel que soit votre Chancelier, régissait votre politique étrangère. Ce pacte a été rompu.

Avez-vous été surpris ?

Pas vraiment, non. Car on sentait une évolution se dessiner depuis un certain temps déjà. Rappelez-vous la crise de la dette grecque. Les déclarations « punitives » de Madame Merkel à propos de ceux des Etats membres de l’Union qui ne respecteraient pas les grands critères d’équilibre financier. C’est Joschka Fischer, justement, qui avait dit, à l’époque : « Madame Merkel est-elle toujours Madame Europe ou est-elle en train de devenir Madame Germania ? ». Mais là, ce n’est plus la crise de la dette grecque. C’est toute la politique de sécurité de l’Europe qui est en cause et que ce néopacifisme allemand a failli compromettre…

Pensez-vous que cet isolationnisme va avoir des conséquences pour les relations franco-allemandes ainsi que pour l’ambition allemande de gagner un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU ?

Bien sûr. Comment en irait-il autrement ? Comment une attitude aussi inconséquente resterait-elle sans conséquence ? Et je dis bien inconséquente. Car Westerwelle, en même temps, a été parmi les premiers à dénoncer Kadhafi et à réclamer son départ. Et puis, là, tout à coup, quand il s’agit de passer aux actes, il se désolidarise de ses alliés et, dans le cas de la France et de la Grande Bretagne, de ses partenaires politiques les plus proches. C’est navrant. C’est même un peu ridicule. Et je ne vois pas, au stade où l’on est arrivé, comment Madame Merkel pourrait éviter de se séparer d’un ministre aussi mauvais. Kadhafi va partir. Mais Westerwelle aussi.

Quel est le but, selon vous, de l’opération ?

Le but est inscrit dans la résolution. Protéger les civils. Empêcher le bain de sang annoncé par Kadhafi. Et, au-delà, casser la machine militaire que Kadhafi avait, comme vous savez, retournée contre son propre peuple. Protéger les civils, c’est donc mettre hors d’état de nuire l’armée et le pouvoir de Kadhafi.

Est-ce qu’on y est arrivé ?

La coalition a cassé ses aéroports militaires. Détruit ses armes lourdes. Coupé ses lignes d’approvisionnement. Mais elle n’a pas pu l’empêcher, pour le moment, de mettre ses derniers chars au coeur de Misrata et de transformer les habitants de la ville en autant de boucliers humains. Kadhafi s’est bunkerisé dans les villes. Imaginez un Hitler dont le bunker aurait été Berlin tout entier. C’est Kadhafi aujourd’hui.

Vous avez des nouvelles de Misrata ?

Oui. Cet après-midi. Un instituteur de la ville que j’ai eu au téléphone. Les mercenaires de Kadhafi tirent sur l’hôpital. Achèvent les blessés. Les habitants ne sortent plus de leurs maisons par peur des snipers qui les tirent comme des lapins. Le sang coule à Misrata.

Que fait-on quand les rebelles passent à l’offensive sous le couvert de la zone d’exclusion aérienne et sont scotchés sur  la ligne de front, pris dans la bataille ? La coalition doit-elle les soutenir ?

Tout dépend de ce que vous entendez par « soutien ». Si c’est envoyer des troupes au sol pour faire la révolution libyenne à la place du peuple libyen, non, ce n’est pas dans le mandat voté par les Nations Unies,  ce n’est pas ce que demande le Conseil National de Transition et ce n’est pas ce qu’a dit le Président de la République française à ses émissaires à l’Elysée. Son propos a été très clair et il l’a martelé à plusieurs reprises: « personne ne va venir faire votre révolution à votre place; la révolution libyenne appartient au peuple libyen et à lui seul; nous, les Français, je peux vous dire qu’on aurait détesté que tels ou tels viennent nous voler notre 1789″. En revanche, il faut armer les insurgés. Les armer et les former. C’est ce que font les Egyptiens, je crois. Et, peut-être, les Français.

Si la France va trop loin, ne perdrez-vous pas la légitimité que confère l’appui des Nations Unies ?

C’est ce que je vous dis. L’une des grandes différences entre cette guerre (inévitable) et la guerre d’Irak (détestable) est le mandat des Nations Unies, son cadre légal absolu. Il serait navrant de se mettre hors ce cadre légal. Et je crois que la France ne le fera pas.

Qu’en est-il de la position, disons chancelante, de la Ligue Arabe ?

Je ne dirais pas qu’elle est « chancelante ». Elle tangue un peu, d’accord. Vous avez un type á sa tête, Amr Moussa, qui a des arrières pensées politiciennes et qui joue un peu sur les deux tableaux, c’est vrai. Mais, en gros, la Ligue tient bon. C’est elle, ne l’oubliez pas, qui a lancé le premier appel à sauver le peuple libyen du carnage annoncé. Et, à l’heure où je vous parle, elle n’a pas fondamentalement changé de position et soutient donc toujours l’opération alliée.

Les Arabes semblent contre l’effort français pour renverser Kadhafi ? Pourquoi ?

Quels Arabes? Pas l’opinion publique arabe, en tout cas. Les Egyptiens par exemple, les forces vives de l’Egypte nouvelle, soutiennent leurs frères libyens, vibrent et souffrent avec eux et, contrairement à ce que croit peut-être Monsieur Moussa, n’ont aucun problème avec la présence d’avions américains, anglais et français dans le ciel libyen.

Les révoltes arabes réussies – en Egypte et la Tunisie – ont une légitimité absolue parce qu’elles ont été totalement nationales. Est-ce que l’intervention française, couplée avec les Américains et les Britanniques, ne va pas saper la légitimité de la révolte libyenne et donner à Kadhafi l’occasion de hurler à l’impérialisme occidental, affamé du pétrole libyen ?

Cet argument du pétrole est un argument idiot. Si le problème avait été le pétrole, la solution la plus commode aurait été de garder Kadhafi. On « deale » très bien avec les dictateurs.

Si l’objectif français est un succès et que Kadhafi tombe, qui sont ces rebelles avec lesquels l’Ouest fait alliance ? Des laïcs? Des Islamistes ?

Des laïcs.

Et que veulent-ils ?

Une Libye unifiée, dont la capitale restera Tripoli et dont le pouvoir sera élu au terme d’élections libres et transparentes. Je ne vous dis pas qu’on y arrivera du jour au lendemain, et dès le premier jour. Mais que ce soit le but, le rêve, le principe de légitimité, j’ai assez vu ces hommes, j’ai assez parlé avec eux, pour savoir que c’est indéniable. J’ajoute que ce Conseil National de Transition ne représente pas, comme je le lis trop souvent, la seule Cyrénaïque. Toutes les régions y sont représentées. Toutes les tribus. Y compris la tribu de Kadhafi ou les tribus alliées à elle.

Le président Obama a plaidé en faveur d’une action en Libye parce que Kadhafi tue son propre peuple. Mais les alliés occidentaux de la «guerre contre le terrorisme »  sont  les mêmes au Bahreïn et au Yémen.  Est-ce qu’il n’y a pas, là aussi, nécessité d’intervenir ?

Surement oui. Mais faisons, pour le moment, tomber Kadhafi. Vous verrez que cela servira d’avertissement pour tous les autres dictateurs. On ne peut pas intervenir partout. Mais une intervention peut donner le ton, servir d’exemple et de dissuasion.  Si Kadhafi gagne, ce sera le glas du printemps arabe. S’il est battu, c’est le bon vent de la démocratie qui soufflera de nouveau – et de plus belle.

Quels sont les parallèles, ou pas, avec la Bosnie, le Kosovo et, pour la France, le Rwanda ?

Les parallèles sont évidents. A commencer par la détestation des villes, la tentation urbicide, que Kadhafi partage avec le Serbe Karadzic ou les génocideurs hutis. La différence c’est qu’en Bosnie, ou au Rwanda, on a laissé faire. Alors que l’intervention, là, s’est finalement  décidée très vite. Et cela est à l’honneur, cette fois, de la communauté internationale.



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