Justice pour les Kurdes, par Bernard-Henri Lévy

Erbil3

 

Pourquoi fait-on de la philosophie ?
Et pourquoi écrit-on, comme ici, des articles ou un Bloc-notes ?
Merleau-Ponty disait : les autobus de la place de la Contrescarpe, remplis d’enfants, devant lesquels le silence était interdit.
Eh bien, mutatis mutandis, nous en sommes là.
Face à cet abandon des Kurdes de Syrie dont nous sommes, depuis dix jours, les témoins effarés et impuissants, face à ces camions remplis de déplacés, survivants des bombardements turcs, dont on se débarrasse comme de déchets, se taire n’est pas une option.
L’Histoire dira le pourquoi de cet abandon.
J’ai mon idée sur la question – consignée dans un livre, «L’empire et les cinq rois», qui avait pour thème ce grand retrait américain et dont je vois, avec effroi, se vérifier les prévisions.
Mais l’Histoire finira par tout nous dire de l’intrication d’intérêts, de veuleries ou, peut-être, de simple bêtise qui a fait que l’Amérique a trahi ce peuple kurde qui était, dans la région, le plus loyal de ses alliés.
Ce que l’on peut dire, pour l’heure, c’est qu’il n’y a pas de précédent connu à cet outrage fait à un peuple qui fut le bouclier, le rempart, l’avant-garde dans la lutte à mort contre Daech et que l’on a livré aux chiens : peut-être, dans «Salammbô», la trahison par Hamilcar des soldats de Mathô – sauf que les Kurdes n’étaient pas des mercenaires, mais des sœurs et frères d’armes !
Ce que l’on peut dire c’est que le vrai crime de Donald Trump, celui qui lui vaudra, peut-être pas l’impeachment, mais une fin dans les poubelles de l’Histoire, est dans cette décision de retrait, annoncée il y a huit mois, des 2 000 soldats qui étaient les gardiens de leurs frères et dont le «redéploiement» équivalait à un «Bon appétit, messieurs !» lancé à Erdogan : Trump n’a pas seulement détourné les yeux ou baissé le pouce – il a sonné l’hallali.
Ce que l’on peut et doit dire c’est que, quoi qu’il décide désormais, quelque revirement auquel il puisse encore consentir, sa parole ne vaudra plus un clou ni celle, hélas, d’une Amérique qui, autant qu’à sa puissance militaire, devait son autorité au crédit moral dont elle disposait : aujourd’hui, ce crédit est épuisé ; il n’y a pas un allié des Etats-Unis, pas un, que ce soit en Europe ou au Proche-Orient, dans le monde arabe ou en Israël, qui puisse croire à la valeur de la parole américaine ; c’est pire qu’un crime, c’est une faute, aurait dit Talleyrand à Napoléon après le meurtre du duc d’Enghien ; eh bien, ce coup de poignard dans le dos des Kurdes, à cause du crash moral qui va avec, est plus qu’un crime, plus qu’une faute, c’est un suicide, un complot de l’Amérique contre elle-même.
Ce que l’on ne peut pas ne pas dire c’est que l’Otan, qui était censée nous protéger, n’existe virtuellement plus depuis que l’un de ses membres, la Turquie donc, a choisi de bombarder en notre nom ceux qui avaient payé le prix du sang pour nous défendre : on peut toujours, bien sûr, suspendre la Turquie de l’Otan ; on peut essayer de retirer les 50 têtes nucléaires stockées, en territoire turc, à Incirlik ; reste que l’on a commis, en acceptant de voir nos meilleurs soldats livrés, d’un seul coup d’un seul, à Poutine, à Bachar, aux ayatollahs d’Iran et aux loups d’Erdogan, la plus grande erreur stratégique que puisse commettre une alliance militaire et que celle-ci, de fait, s’est sabordée. Ce que l’on est obligé de dire, sans attendre, c’est que l’Occident tout entier, en consentant à ce désastre et en n’imaginant pas, en Europe, une force d’interposition se substituant aux 2 000 Américains évacués, s’est également déshonoré : passe, dans une guerre, d’avoir le sang de ses ennemis sur la conscience et sur les mains ; mais celui de ses amis ! cette tache du sang du Rojava, qui ne nous donne le choix qu’entre les mains sales et la nausée ! jusqu’où s’étendra-t-elle ? s’effacera-t-elle jamais ? et comment s’accommoder, quand on a foi dans l’humanisme européen, de cette souillure, de cette honte, de cette désolation au goût de cendres, de ce crève-cœur ?
Ce que l’on doit encore dire c’est qu’il reste, en Syrie, des milliers de djihadistes qui étaient, jusqu’à ce jour, détenus dans des prisons sûres car cadenassées par nos alliés kurdes : ils seront désormais sous la garde, tantôt du néosultan Frère musulman qui les a laissés entrer au fil des années, tantôt d’un tueur psychopathe damascène dont nul ne peut ignorer qu’ouvrir ses propres prisons et libérer les chefs d’Al-Qaida fut l’un de ses premiers gestes, il y a huit ans, quand il déclara la guerre aux civils de son pays : combien de ces djihadistes ont, aujourd’hui, déjà profité de la confusion pour s’échapper ? combien de ceux qui ont ourdi, depuis Mossoul et Raqqa, les attentats contre Charlie, le Stade de France, l’Hyper Cacher, seront-ils remis en circulation au gré des caprices, ou des chantages, de ces satrapes revanchistes ? et comment ne pas voir qu’en lâchant les Kurdes nous avons pris le risque de reperdre la guerre contre le terrorisme que nous étions en train de gagner ?
Et puis je veux dire, en même temps, que les grands peuples peuvent perdre des batailles mais ne perdent jamais la guerre : or le peuple kurde est un grand peuple ; il l’est au Rojava, que je ne connais pas ; il l’est en Irak, que je connais bien et où j’ai eu l’honneur d’être, des mois durant, embarqué, pour les filmer, dans des unités de peshmergas de première ligne ; eh bien il y a, là comme ici, un reste du Kurdistan qu’il est encore possible de protéger ; il reste, dans ces montagnes – dont les Kurdes disent qu’elles sont, aux heures sombres, leurs seules amies –, une âme, un cœur, des forces, qu’il est toujours possible de sanctuariser ; puisse l’Europe le vouloir ; puisse la France, en Europe, retrouver ce «frémissement généreux» quand éclate une injustice dans le monde dont parlait Victor Hugo ; parfois, cela change tout.


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