« Je ne cherche pas la provocation. Mais j’aime être libre » ( La Libre.be pour « Looking For Europe »)

LA LIBRE

Il arrive, manteau noir impeccable. Aucun attentat pâtissier en vue. Sa venue en nos bureaux a été tue. La veille, il était déjà à Bruxelles. Le soir, il est reparti à Paris enregistrer l’émission de Laurent Ruquier, On n’est pas couché. Ce matin, aux aurores, il a repris un Thalys. Nuit courte. Besoin de thé. Il vient d’avoir soixante-dix ans. Soixante-dix, cela fait moins que septante. Sa silhouette n’a pas bougé. Son uniforme non plus. Buste bronzé que découvre une chemise blanche, souple, version BHL, dessinée par Charvet : col montant, le premier bouton attaché à hauteur de sternum, manchettes libres. Cheveux abondants, grisonnants, maîtrisés, barbe courte et soigneusement taillée. Et ce visage racé, sculpté, fendu de deux yeux noirs mobiles. Tête bien faite et bien pleine.

Interview.

Pourquoi êtes-vous né en Algérie ?

Ma mère, comme mon père, était originaire d’Algérie et elle souhaitait me donner naissance dans sa famille. Je n’y suis resté que quelques jours. Nous sommes rentrés très vite à Paris.

Quel enfant avez-vous été ?

J’en ai peu de souvenirs.

Quelle a été votre première émotion littéraire ?

Sans doute Stendhal.

Comment s’est déroulée votre scolarité ?

J’ai fait ma scolarité à Neuilly et j’ai ensuite préparé mon entrée à l’École normale sup.

Quels ont été vos maîtres à Normale sup ?

Mes maîtres vivants étaient Louis Althusser, Jacques Derrida.

Jean-Paul Sartre est arrivé plus tard ?

Sartre n’avait pas dans ma génération l’importance qu’il méritait et qu’il a retrouvée depuis dans ma vie. Il avait été éclipsé injustement.

Quand Bernard-Henri Lévy est-il devenu BHL ?

Très vite. Vous connaissez, n’est-ce pas, le mot de Mallarmé : « La vie est faite pour aboutir à un beau livre. » J’ai tout de suite cru cela. Et, dès la fin de l’École normale, je suis allé au Bangladesh, j’y ai passé quelques mois et le réflexe naturel a été d’en faire un livre.

En 1976, vous inventez le concept de « nouveaux philosophes ». Quand on utilise le mot nouveau, on veut, forcément, « ringardiser » les anciens…

Oui, mon projet était bien celui-là. Périmer une part de ce qui nous précédait : la pensée marxiste, léniniste et, en général, hégélienne. Autrement dit, le progressisme traditionnel. Le mouvement des nouveaux philosophes visait à combattre l’idée même d’une histoire accoucheuse, inévitablement, du Bien. Cette idée nous semblait paresseuse et criminelle : il fallait la ringardiser et la disqualifier.

Y êtes-vous parvenu ?

Il me semble. Même si l’on voit aujourd’hui, ça et là, des retours de flamme.

Quand on reliera les cailloux que vous avez semés partout, dans vos champs de bataille, que trouvera-t-on ? Avez-vous le sentiment d’avoir créé un courant philosophique particulier ? Qu’est-ce que le « lévisme » ?

Je n’ai pas créé un courant. Mais j’ai créé une œuvre, ça, j’en suis convaincu. J’ai posé un tracé singulier, un style, une manière de dire et de faire, une position philosophique. Et cela, oui, m’appartient. Après, un « courant »… Non, c’est vrai. Mais ce n’est pas ça qui compte.

Vous êtes un dandy que l’on aime détester. Est-ce parce que vous aimez provoquer ?

Je n’aime pas provoquer, j’aime chercher la vérité. Si elle provoque, c’est un effet secondaire mais la provocation chez moi n’est jamais au poste de commandement. J’aime être libre. Quand on cherche la vérité et qu’on est libre, quand on refuse de marcher au pas, de s’embrigader derrière telle chapelle ou tel clan, tout le monde vous en veut un peu. Forcément. Voilà le cœur de l’histoire : je suis libre et suffisamment imprudent pour donner ma part de vérité quand j’ai l’impression de la tenir.

La trouve-t-on un jour ?

Jamais, sans doute. Mais il faut la chercher. Alors, on trouve des éclats brisés de la vérité. Et, ces éclats brisés, il est du devoir d’un intellectuel de les livrer. Quoi qu’il lui en coûte.

Vous faites du journalisme sans être journaliste, vous faites de la politique sans être élu, vous faites de la diplomatie sans appartenir au « Quai »…

Pour moi l’inappartenance est une chance, un atout. C’est un privilège, sans doute. Un privilège d’artiste, d’écrivain. Mais c’est surtout une chance. Les intellectuels ont cette faculté d’inappartenir : que des êtres comme eux existent et traversent les frontières, c’est bon pour le reste des humains.

Quand vous allez couvrir un conflit, vous posez un choix précis, vous choisissez votre camp, sans chercher à être objectif. Pourquoi ?

Je n’appartiens pas à un camp, j’épouse un camp. Partout où je vais, je reste l’Occidental et le Français que je suis. Mais je fais des films et des reportages engagés. Je ne cherche pas à être objectif, à donner la parole à chaque camp, sûrement pas. Mes reportages, cela n’est pas cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs. Non. Jamais.

Quelle est la cause que vous avez fait le plus avancer ?

Cela a toujours été moins bien que je n’aurais aimé et mieux que je n’aurais pu craindre. Entre les deux. À 20 ans, j’ai eu une belle victoire. La libération du Bangladesh était une guerre contre les deux parties, orientale et occidentale, du Pakistan. L’armée pakistanaise était d’une extrême brutalité : l’une de leurs armes de guerre était le viol des femmes. Je suis arrivé au Bangladesh au moment où un grand nombre de femmes commençaient à donner naissance à des enfants issus d’un viol. La première tentation, dans une société musulmane traditionnelle comme le Bangladesh, était de mettre ces femmes au ban de la société. Eh bien, j’ai contribué à convaincre le président de l’époque, Mujibur Rahman, de sacrer ces femmes, de les nommer héroïnes de la nation et non plus sorcières ou femmes damnées. À part cela, j’ai vu des horreurs qu’un homme n’oublie jamais, des charniers, l’embryon d’un génocide que je n’ai pu empêcher. Mais avoir réussi à permettre à ces femmes de trouver une place dans la société, c’est une victoire.

Quelle est la cause humanitaire qui vous tenait à cœur et que vous avez perdue ?

Les monts Nuba, un pays magnifique entre le Nord Soudan islamiste et le Sud Soudan, chrétien. Cette région est l’objet d’une extermination lente de la part des islamistes de Khartoum depuis trente ans. La situation est désastreuse, génocidaire. J’avais publié une double page dans Le Monde intitulée « Le pharaon et les Nubas » : mais je n’ai réussi à intéresser personne.

Jacques Chirac vous avait proposé d’être ministre de la Culture. Votre réponse fut rapide…

Je n’ai pas hésité une seconde. Je lui ai répondu « inapte ».

Quand vous avez publié « La Barbarie à visage humain », vos opposants ont écrit des livres, publié des tribunes dans les journaux. Aujourd’hui, quand vous vous exprimez, des anonymes vous insultent en quelques mots sur les réseaux sociaux…

À tout prendre, je préférais quand Pierre Vidal-Naquet et Edgar Morin m’attaquaient dans ce qui s’appelait encore Le Nouvel Observateur plutôt que d’être confronté à cette bande de voyous antisémites, anonymes, lâches, cachés derrière leur pseudonyme, qui déversent sur moi, quotidiennement, leurs menaces physiques, parfois extrêmes.

Pourtant, vous êtes présent sur les réseaux sociaux…

Je n’aime pas trop cela, je n’en maîtrise pas tous les codes. Mais j’ai compris qu’il fallait se servir des armes de l’ennemi. Il y a quarante ans, j’ai été l’un des premiers intellectuels à aller à la télévision, à peu près sans complexe. Je n’aimais pas cela spécialement. Honnêtement. Mais je savais qu’il fallait y être pour faire passer les messages. Aujourd’hui, j’aime encore moins les réseaux sociaux que je n’aimais la télévision. Mais j’ai compris qu’il fallait y être. J’ai donc des comptes Twitter, Instagram, une page Facebook, un site, que je considère comme autant de machines de guerre.

Votre épitaphe pourrait-elle être cette phrase de Romain Gary : « Je me suis beaucoup amusé, au revoir et merci »… ?

Je me suis amusé, c’est sûr. Mais j’ai souffert aussi. Pas tellement de mes souffrances personnelles mais j’ai vu trop de souffrances pour pouvoir dire, juste comme ça, que je me suis beaucoup amusé. Romain Gary était un ami et je le respecte infiniment. Mais je n’aurais pas le cœur à choisir cette épitaphe : j’ai trop vu le mal. Le mal dans le monde, dans l’humanité, le mal que l’homme fait à l’homme.

« La meilleure manière, aujourd’hui, de dire ‘sale Juif’, c’est de dire ‘sale sioniste' »

Qu’est-ce qui ne va plus en France ?

La France connaît sa troisième crise de la démocratie représentative en 120 ans. La première, à l’occasion de l’affaire Dreyfus. La deuxième, dans les années trente, la troisième, aujourd’hui. Même les gens qui aiment cette démocratie représentative n’y croient plus, sont découragés, pensent que c’est une cause perdue. Dans les années trente, un grand nombre de personnes qui se ralliaient au fascisme étaient dans cette démarche. Ils estimaient que la démocratie était périmée, foutue. Il fallait s’inspirer des modèles autoritaires en Italie, en Espagne. Aujourd’hui, il y a un sentiment du même ordre, même chez ceux qui ne sont pas des antidémocrates profonds : il y a ce sentiment que la démocratie a fait son temps. Ils se trompent pour la troisième fois. Mais c’est comme ça.

Vous avez soutenu Emmanuel Macron. N’a-t-il pas commis des erreurs dans le calendrier de ses réformes ?

Il est facile de le dire après-coup. Mais il a tenu ses promesses, il a fait ce qu’il a dit qu’il ferait.

Cela peut paraître étonnant mais, d’après les sondages, le mouvement des « gilets jaunes » reste très soutenu par la population…

Il y a ce vieux principe républicain romain : la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Sarkozy, Hollande, Macron sont tous tombés à des indices de popularité très bas. C’est une mise à l’épreuve du Président, une invitation à se surpasser, à faire mieux. Cela ne doit pas être agréable à vivre, mais cela fait partie de l’exercice normal de la démocratie. Mais la génuflexion générale devant les « gilets jaunes » a quelque chose de grotesque. Les revendications étaient souvent justes. Mais l’idéologie est souvent infâme. Antirépublicaine, factieuse, avec nostalgie du chef autoritaire, homophobie et, à la fin, l’antisémitisme.

Pensez-vous que l’antisémitisme revient ?

Hélas, c’est une évidence. Avec un nouveau visage. Un nouveau discours. De nouvelles procédures de légitimation. Et, en particulier, l’antisionisme. Il n’y a pas de question : la meilleure manière, aujourd’hui, de dire « sale Juif », c’est de dire « sale sioniste » ou « Tsahal juif ». Là, vous êtes compris, applaudi. Vous suscitez, sinon l’approbation, du moins l’indulgence générale.

Comment sortir de la crise des « gilets jaunes » ?

Comme le fait Emmanuel Macron. Par le lancement du « Grand Débat ». Les deux souverains vont être face à face : le souverain élu et les souverains électeurs. L’un et l’autre ont des choses à se dire.

Le peuple est-il un bon décideur politique ?

Le peuple est souverain. Mais un souverain n’est pas tout-puissant, il a des limites, sinon c’est un tyran. Les limites, c’est la Constitution, les institutions, le respect des minorités, la loi.

Toutes les élites sont remises en question : les élus, les experts, les intellectuels… Le peuple est-il un bon décideur en politique ?

Le peuple, chez les Romains, avait deux sens : populus et turma. Pareil chez les Grecs : demos et okhlos. Il y a un bon peuple et un mauvais peuple. Le bon peuple, c’est le peuple citoyen, celui qui n’est pas animé par l’hubris, qui sait qu’il y a des limites à sa souveraineté, qui doit le respect à autrui. Le mauvais peuple est celui qui ne veut pas de limites, qui déteste les élites, qui insulte les hommes politiques, frappe les journalistes, discrimine les minorités. Cette forme-là du peuple doit être combattue.

La France est-elle au bord de l’abîme comme le dit Luc Ferry ?

Pas du tout. D’abord, parce que les « gilets jaunes », que représentent-ils ? Au plus fort du mouvement, il y avait 150 000 ou 200 000 manifestants sur 66 millions de Français. Aujourd’hui, il en reste à peine le quart. Non, pas de catastrophisme : la France s’éloigne de l’abîme.

« Je propose un minimum vital, un chèque, signé ‘Europe’, et un impôt sur les grandes fortunes, à l’échelle européenne »

La crise politique, morale, sociale actuelle peut-elle être surmontée dans chacun des pays ?

Je pense qu’elle ne peut être surmontée qu’à l’échelle de l’Europe.

Quelles sont les menaces qui pèsent sur l’Europe ? Comment y répondre, au-delà des simples incantations ?

Il y en a trois : la montée des populismes, l’activisme des ennemis jurés de l’Europe (la Russie, la Turquie et, hélas désormais pour encore deux ans, l’Amérique) et le découragement des Européens eux-mêmes qui ont tendance à baisser les bras. Il faut combattre les populistes avec plus de force : ils sont souvent plus grotesques que redoutables. Et il faut porter des idées de réformes.

Lesquelles ?

Il y a un problème de désir et de misère dans les nations européennes. Un problème de désir. Et un problème de détresse sociale et de misère. Pour le désir d’Europe, il faut faire plus de politique, beaucoup plus, il faut donner à l’Europe des visages, voire un visage, en faisant en sorte qu’il y ait, par exemple, un président de l’Europe élu au suffrage universel direct. Voilà pour le désir. Et puis il y a l’autre problème, la souffrance sociale. L’Europe doit prendre la tête du combat. Elle doit se battre contre cette misère à la place des États qui n’en ont plus les moyens et qui ne sont pas capables de le faire. Elle peut, et doit, prendre la tête de la guerre à la pauvreté, à l’injustice. Des idées ? Il y a des choses très simples. Il y avait une bonne chose dans le programme du candidat Benoît Hamon : le revenu minimum garanti. À l’échelle de la France, cela ne marche pas. Mais pourquoi ne pas imaginer un mécanisme de ce genre à l’échelle de l’Europe ? Un minimum vital qui permette aux gens de ne pas dormir dans la rue, de mener une vie décente et cette aide serait financée par un chèque signé « Europe ». Autre idée : la Banque centrale européenne a pratiqué, à raison, le quantitative easing : elle a, autrement dit, inondé les marchés de liquidités qui ont permis à l’économie de repartir. Pourquoi ne pas faire un nouveau quantitative easing mais, cette fois, à destination des particuliers, qui renforcerait leur pouvoir d’achat ? Enfin, je n’ai jamais été contre l’impôt sur la fortune qui excite tant les esprits. Mais cela a une conséquence : à l’échelle de la France, cet impôt fait fuir les personnes touchées au Portugal, en Italie, en Belgique. Établissons l’impôt sur les grandes fortunes à l’échelle de l’Europe. Je suis pour. Je propose cela.

Les fortunes fuiront hors Europe…

Peut-être pas. Gérard Depardieu avait le choix entre la Belgique, où il fait bon vivre, et la Russie de Poutine, qui redevient un enfer. Si on fait ce que je propose, il ne lui restera plus que Poutine. Pas évident…

                                                               « Après la mort, il y a mes livres… »

Comment vous ressourcez-vous ?

La source n’est jamais tarie. Je me repose, oui, en lisant.

Croyez-vous en Dieu ?

Non. Je crois dans l’intelligence des hommes, dans l’étude, dans la transcendance des valeurs, dans l’existence du bien et du mal, même s’il est parfois difficile de les démêler. Tout cela n’est pas sans rapport avec ce que d’autres appellent Dieu. Mais cela n’est pas « Dieu ».

Qu’y a-t-il après la mort ?

Après la mort, dans mon cas, il y a mes livres. J’y pense beaucoup. J’écris mes livres sans perdre de vue cette idée. Je n’ai jamais écrit une ligne sans me dire qu’il n’est pas totalement impossible qu’elle me survive.

Qu’est-ce qui vous a construit ?

Mes parents. C’est banal, mais c’est vrai. Ils sont les pierres de soutènement de mon être.

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Bio express
1948 Naissance à Béni Saf (Algérie).
1976 Initiateur des « nouveaux philosophes ».
1977 Parution de son premier essai, La Barbarie à visage humain.
1984 Prix Médicis pour Le Diable en tête. 1988 Prix Interallié pour Les Derniers Jours de Charles Baudelaire. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la judaïté, l’identité, le sionisme, les intégrismes religieux, l’art, l’esprit baudelairien, les États-Unis et la guerre en Libye lors de laquelle il est apparu comme une figure active sur la scène internationale, tout comme lors des guerres de Yougoslavie et l’intervention russe en Ukraine.
2019  Il entame une tournée européenne avec sa pièce Looking for Europe, vibrant plaidoyer pour l’Europe. Il sera sur la scène du Théâtre Le Public, ce jeudi 7 mars.
Francis Van de Woestyne
Photo : @BAUWERAERTS DIDIER
https://www.lalibre.be/debats/opinions/bernard-henri-levy-je-ne-cherche-pas-la-provocation-mais-j-aime-etre-libre-5c7911569978e2710e80253b?fbclid=IwAR1JsUTnjK-SSj-P16c7_TFqEZfW0azUbhfs0msQCgy-AM_om7MwT1RTWls
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