Jafar Panahi

Jafar Panahi

Cinéaste dissident

Les dates-clefs de Jafar Panahi

11 juillet 1960 : Naissance de Jafar Panahi à Miyaneh (Iran)
1988  : Après des études à la faculté de Cinéma et de Télévision de Téhéran, Jafar Panahi fait ses débuts de réalisateur de courts métrages.
1992  : Il signe son premier téléfilm, L’Ami.
1994  : Il est assistant d’Abbas Kiarostami pour Au travers des oliviers, où il est aussi acteur.
1995  : Il réalise son premier long métrage, Le Ballon blanc, qui reçoit la Caméra d’or, cette même année, au festival de Cannes.
1997  : Le Miroir remporte le Léopard d’or au festival de Locarno. Les films suivants de Panahi, qui  traiteront, pour la plupart, de la dure condition des femmes en Iran et dénonceront tous les inégalités ou l’absence de liberté qui règnent dans le pays, seront interdits d’exploitation, sauf à l’étranger.
2000  : Sang et or remporte le prix du jury à Cannes (section Un certain regard) et Le Cercle le Lion d’or à  Venise.
2006  : Offside (Hors jeu) remporte un Ours d’argent à Berlin.
2009  : En juin, il participe à des manifestations dans lesquelles les opposants dénoncent la « victoire » truquée d’Ahmadinejad. En juillet, il est arrêté quelques jours parce qu’il a assisté à une cérémonie, en mémoire de Neda Agha Soltani, tuée à bout portant par un milicien des Bassidj.
2010  : En février, le pouvoir islamique lui interdit de se rendre au festival de Berlin, dont il est, cette année-là, l’invité d’honneur. En mars, il est arrêté avec sa femme, sa fille, quinze autres personnes, et  incarcéré à la prison d’Evin alors qu’il était invité à faire partie du jury officiel au festival de Cannes. Une chaise vide est ajoutée tout au long du festival aux côtés du jury. Jafar Panahi entame une grève de la faim pour protester contre les sévices qu’il endure en prison. Il est libéré fin mai, après avoir hypothéqué ses biens et versé un caution. En décembre, il lui est interdit  d’écrire, de tourner ou de produire ; et il est placé pour six ans en liberté surveillée.
2011 : En octobre, la condamnation est confirmée en appel. Il réalise alors, en secret, dans son appartement, avec des moyens de fortune ( parfois il se fait filmer par Mojtaba Mirtahmasb qui a introduit chez lui une caméra numérique, parfois il se filme lui-même avec son I-phone), Ceci n’est pas un film qui raconte l’une de ses journées de cloîtré. Stocké sur une clé USB , l’œuvre est ensuite envoyée aux responsables de Cannes cachée dans un gâteau et projetée lors du festival.
2012 : Le prix Sakharov pour les droits de l’homme est attribué à Jafar Panahi et à l’avocate Nasrin Sotoudeh par le Parlement européen. Une délégation de parlementaires envisage de mener une mission en Iran, mais le pouvoir islamique lui interdit l’entrée dans le pays.

Les œuvres-clefs de Jafar Panahi

Les Têtes blessées (Yarali bashlar), court métrage, 1988
Kish,  moyen métrage, 1991
Le Dernier essai (Akharin emtahan), long métrage, 1992
L’Ami (Doust), court métrage, 1992
Le Ballon blanc, long métrage, 1995
Le Miroir (Ayneh), long métrage, 1997
Ardekoul, moyen métrage, 1997
Le Cercle (Dayereh), long métrage, 2000
Sang et or (Talaye sorkh), long métrage, 2003
Hors jeu (Offside), long métrage, 2006
Untying the Knot, court métrage, 2010
The Accordion, court métrage, 2010
Ceci n’est pas un film, long métrage, 2011

Jafar Panahi et Bernard-Henri Lévy

C’est dès la première arrestation de Jafar Panahi en 2009, au cimetière de Beheshte Zarah, que Bernard-Henri Lévy lance un appel à soutenir ce « cinéaste d’exception », cet « opposant au régime iranien », ce « démocrate affirmé », preuve vivante qu’ « en Iran, la flamme n’est pas morte »  et que « l’esprit de la révolution démocratique continue d’y vivre et d’y vibrer ». BHL réitère son appel l’année suivante, Panahi étant empêché de participer aux réunions du jury de Cannes pour la bonne raison qu’il était, dans le même instant, détenu à Evin. II met alors en mouvement, avec Maria de França et Armin Arefi le blog Nouvelles de l’Iran, qu’ils créent sur le site de la Règle du jeu, pour entrer en contact avec le prisonnier et finit par recevoir de celui qui a entamé une grève de la faim un message inquiétant faisant état de « mauvais traitements », de « jeux malsains » et de « tortures psychologiques ». Il  convainc alors le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, de lire ce message publiquement, en haut des marches du Palais des festivals. On sait que Panahi fut libéré à la suite de cet éclat public, d’un deuxième appel à l’aide du cinéaste et de la pétition internationale qui l’avait suivi. En décembre 2010, BHL a déclaré auprès de l’AFP : «  Le régime iranien a choisi d’engager un bras de fer symbolique, il faut le gagner. Je tenterai de mettre toutes les forces de La Règle du jeu, celles de la chaîne franco-allemande Arte dont je préside le conseil de surveillance et mes forces personnelles dans la bataille. »

Citations de Bernard-Henri Lévy sur Jafar Panahi

« En incarcérant Jafar Panahi, les dirigeants iraniens ont déclaré la guerre à leurs artistes.
Ils ont mis hors-la-loi leur cinéma qui était, et est encore, l’un des grands cinémas du monde.
Ils ont mis hors-la-loi leur peuple ou, tout au moins, cette immense partie de leur peuple (celle qui,
voici 18 mois, votait, en majorité, pour Moussavi) à laquelle Panahi était soupçonné de vouloir consacrer un film.
Ils ont inventé un crime – l’intention d’un film – que même les Staliniens n’avaient pas osé imaginer.
Ils ont inventé un châtiment – vingt ans de bâillon, au terme des six ans d’emprisonnement – qui semblait n’avoir cours que sous les dictatures imaginaires d’Alfred Jarry ou de Georges Orwell.
Ils se sont mis au ban des Nations.
Ils ont signifié aux Nations qu’au bout de la course folle dans laquelle ils se sont engagés, notre avis, notre jugement, notre éventuelle condamnation, ne comptaient plus vraiment pour eux.
Ils ont perdu la tête.
Ils ont perdu l’amour de leur pays, de ses valeurs, de sa culture.
Ils sont capables de tout, à partir de là.
Ils sont dans une spirale de paranoïa et de démence qui peut déboucher sur une crise, une dissension, une implosion – mais aussi, hélas, sur le pire.
Laisserons-nous ce pire advenir?
Assisterons-nous, impuissants, aux prochaines provocations de cet État devenu autiste?
Et qui, après Sakineh, qui après Panahi, qui après Blogfather, le blogueur condamné à 19 ans et demi de prison pour avoir défendu et illustré les vertus d’internet devant la jeunesse de son pays, qui, après Nasrin Sotoudeh, l’héroïque avocate elle aussi emprisonnée et que le régime tente également de briser, qui, après tous ceux-là, sera-t-il la prochaine victime de ces fanatiques auto-couronnés?
L’énormité de la provocation – il faudrait dire: de ces provocations en série… – appelle une riposte à sa mesure.
Sur le plan des principes, tout d’abord: les Iraniens fabriquent des symboles ; ils produisent à la chaine des coupables, sortes d’élus à rebours, sur qui va pouvoir peser tout le poids des machines répressives; eh bien, nous ne devons pas céder sur ces cas apparemment singuliers; nous devons, nous aussi, comme si l’avenir de l’Iran et du monde en dépendait, nous battre pour la libération, ici d’un cinéaste, là d’un blogueur embastillé, là d’une institutrice azérie condamnée à la lapidation; nous devons, puisque ces furieux l’ont déclarée, gagner cette bataille des symboles.
Sur le plan politique, ensuite: les démocraties, les Nations-Unies, le monde, viennent, une fois n’est pas coutume, et face à la crise ivoirienne, de montrer ce qu’il était possible de faire, et quelles sanctions pouvaient être prises, face à un État hors-la-loi; eh bien Ahmadinejad vaut bien Laurent Gbagbo; emprisonner Jafar Panahi, ou Mohammad Rasoulof, n’est pas moins exorbitant à la loi internationale et au droit que de truquer une élection (d’autant qu’Ahmadinejad a fait les deux et qu’il a commencé, lui aussi, en juin 2009, avant d’emprisonner Panahi, par voler leur vote aux Iraniens); alors traitons l’un comme nous traitons l’autre; gelons les avoirs du régime iranien comme nous gelons les avoirs du régime ivoirien; déclarons Ahmadinejad, Khamenei, leurs familles, leurs ministres, persona non grata à l’extérieur de l’Iran; et, last but not least, mettons en œuvre le système de sanctions dont chacun sait ce qu’il devrait être et dont nul n’ignore que le régime n’y survivrait pas six mois.
Il dépend de l’essence qu’il importe: couper le robinet et les pompes contribuerait, sans aucun doute, au soulèvement qui gronde dans les rues de Téhéran, Ispahan, Tabriz ou Qom.
Il vit du pétrole que le monde et, en particulier, les États-Unis lui achètent: les États-Unis, la chose est peu sue, ont reconstitué leurs réserves à un niveau tel qu’ils peuvent passer des années à boycotter le pétrole des mollarques.
Nous n’avons, de toutes façons, plus le choix.
C’est, aujourd’hui, la fermeté – ou, demain, la tragédie. »
Bernard-Henri Lévy
(article paru à la « Une » de Libération le 23 décembre 2010)


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