Intervention en Libye : Merci Bernard-Henri Lévy ? (Joshua Keating, Foreign Policy, 28 mars 2011)

BHL en LibyeAvec le rôle clé qu’il a joué avant l’intervention française en Libye, Bernard-Henri Lévy (BHL) peut raisonnablement prétendre être le philosophe le plus puissant du monde.
Lévy a rejoint la cause libyenne pour de bon après avoir rencontré Moustapha Abdeljalil, l’ancien ministre de la Justice libyen, désormais dirigeant du Conseil national de transition (CNT) qui fédère l’opposition. Il s’est rendu en Libye le 4 mars avec sa casquette de journaliste – il est membre du conseil de surveillance du quotidien français de gauche Libération. Durant l’interview, Lévy demanda à M. Abdeljalil si le CNT viendrait à Paris. Ce soir-là, il appela Nicolas Sarkozy : le président accepterait-il de recevoir « les Massoud libyens », aurait-il demandé, faisant référence à Ahmed Chah Massoud, l’ancien commandant de l’Alliance du Nord afghane, qui est révéré en France. Le président donna son accord.
« J’ai appelé le président de mon pays depuis Benghazi pour lui dire : “il y a des gens ici, des gens bien ; ces gens défendent les mêmes valeurs que nous, et ils périront jusqu’au dernier si on laisse Kadhafi aller au terme de sa logique criminelle. Accepteriez-vous de les recevoir à Paris et, ainsi, d’envoyer un signal fort au boucher ?” Nicolas Sarkozy a immédiatement dit oui », déclara Lévy dans une interview au Global Viewpoint Network.
Quelques jours plus tard, trois membres du CNT arrivèrent à l’Elysée pour un rendez-vous avec Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy, le conseiller diplomatique Jean-David Lévitte, et Henri Guaino, le conseiller spécial du président, qui écrit ses discours. Peu de temps après, Sarkozy reconnaissait le CNT comme gouvernement légitime de Libye.
Le 17 mars à 14h, Sarkozy appela Lévy pour lui dire qu’il avait « pris sa décision », rapporte Le Figaro : une campagne de grande envergure pour la zone d’exclusion aérienne. Plus tard le même jour, le Conseil de sécurité de l’ONU approuvait la résolution 1973, qui appelait à la protection des populations civiles libyennes par « l’usage de tous les moyens nécessaires » à l’exception de forces d’occupation étrangère.
J’allais ironiser sur le thème « pouvez-vous imaginer le président Obama recevant des coups de téléphone de [philosophe américain] dans le bureau ovale pendant qu’il se demande s’il faut envoyer des troupes américaines à la guerre ou pas ? », mais je ne parviens même pas à trouver un nom avec lequel cette blague aurait du sens.
La France et l’Allemagne ont une tradition de philosophes engagés dans les affaires publiques qui est assez étrangère aux Etats-Unis. L’idée d’un BHL ou même d’un Jürgen Habermas américain semble assez risible. Les intellectuels qu’on consulte sont des économistes comme Paul Krugman, tandis que la philosophie est devenue une discipline de plus en plus spécialisée et technique, même au sein du monde académique. Un sujet qui mériterait d’être approfondi pourrait être l’étude des conséquences sur la culture politique d’un pays de la place plus ou moins importante qu’occupent les philosophes dans la vie publique.

Photo : (c) Marc Roussel.


Tags : , , , , , , ,

Classés dans :,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>