Haim de Volozine

Couverture Ame de la viePlus proche disciple du Gaon de Vilna, et lui aussi de Lituanie, Rabbi Haïm de Volozine (1759-1821), voit publié après sa mort, en 1824, un texte capital, L’âme de la vie, préfacé un siècle et demi plus tard par Levinas en personne, maître-ouvrage dont la thèse principale va exercer sur Lévy, après son Testament de Dieu, une influence décisive, tant elle préfigure et ratifie, d’un point de vue théologique, l’anti-vision politique du monde qu’il Lévy n’a cessé, livre après livre, de proférer. Sur cette thèse il appuiera aussi sa dénonciation des idéologies du progrès et son décorticage des médicalismes de la classe ou de la race, attachés à guérir au forceps le monde de ses maux, à purifier par la force l’espèce de ses miasmes et à purger l’homme de ses mauvais virus – engendrant, chaque fois, ce « meilleur des mondes » que fut au XXème siècle le cauchemar d’Auschwitz et l’enfer du Goulag.

Le monde, saisi dès l’origine et à jamais par le Mal, un Mal radical, sans qu’aucun manquement humain n’y ait eu quelque part, n’est pas à sauver, encore moins à recommencer ; il est éternellement à réparer.
En quoi les vues, strictement religieuses, de Haïm de Volozine, talmudiste sans pareil, font-elles assise, pour Lévy, dans son combat contre le Moloch politique, l’Etat totalitaire et l’asservissement de l’homme par l’homme au nom des fins dernières de l’humanité ? Haïm de Volozine, exégète des écritures bibliques, talmudiques et cabalistiques, va poser le principe de responsabilité de l’homme vis-à-vis du monde, au coeur de L’âme de la vie. « Voici qu’un livre extraordinaire, écrit Levinas, est consacré à un Dieu qui se veut dépendant des humains, et des hommes qui, dès lors, infiniment responsables, supportent l’univers. »
Dieu, sa création achevée, s’est retiré du monde, pour faire place aux hommes, créés à son image. Cette contraction de Dieu, cet exil de Dieu, cette rétractation du divin, cette distance sont l’essence même du Mal qui s’y est engouffré. Mais cette imperfection du monde, ce chaos, permettent à l’homme d’advenir et, surtout, peuvent être réparés par lui. Pour que le monde d’où Dieu s’est retiré ne s’effondre pas, ne se décrée pas, il faut que, par la prière et l’étude, les hommes en soutiennent infatigablement les piliers, les fragiles murailles. Perpétuellement menacé de se défaire sous les effets du Mal, seuls les hommes peuvent empêcher cette dé-création du monde. Les hommes, pas Dieu. Dans cette optique, la Torah est d’abord un manuel de réparation du Mal. D’où le fait que, si l’Etude venait à s’arrêter, le monde se défairait, l’univers se disloquerait. « C’est par ses actes, ses paroles et ses justes pensées qu’il (l’homme) soutient et renforce les nombreux et saints mondes supérieurs. » L’homme est responsable de l’univers, de sa re-création. Selon qu’il se conforme ou non aux commandements de la Torah, il fera vivre ou mourir le monde. Faute d’étude et de prière, le monde retournerait au néant. L’homme est « l’âme du monde », il a « une responsabilité illimitée » (Levinas). Dieu, en un mot, a besoin des hommes.
Dernier point chez Haïm de Volozine qui découle de ce qui précède, et que Lévy reprend avec ferveur à son compte : le concept de Reste. La cohérence du monde, sa tenue, ses piliers faits de paroles et de mots, tiennent à quelques Justes, sans lesquels ce serait la fin du monde. Ce monde qui n’est pas un plein mais un Reste, fait de ce qui reste, soit : de ce qui n’est pas défait. Ce Reste, la seule chose qui vaille absolument, qui ne doit pas finir, qui sauve la part dernière d’humanité de l’homme, est toujours en péril. Israël lui-même est vu, chez Lévy, comme un Reste.
Peut-on dire que Lévy , dans la lignée de Haïm de Volozine, est de ceux qui se battent non pas pour des lendemains qui chantent mais pour que le monde -et le monde comme ce pur Reste qu’il est de toujours- ne se défasse pas sous les effets, éternellement, du Mal et de la folie des hommes toujours recommencée ?
Son activisme des Droits de l’homme, fait entièrement de pessimisme, a trouvé là sa pleine nécessité.

Gilles Hertzog


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Un commentaire

  • CHEL Gabriel dit :

    « Ce Reste, la seule chose qui vaille absolument, qui ne doit pas finir, qui sauve la part dernière d’humanité de l’homme, est toujours en péril. Israël lui-même est vu, chez Lévy, comme un Reste. »

    Voir Israël lui-même comme un Reste, voilà qui est très discutable.
    Ou tout au moins il faut définir de quel Israël on parle.

    Si on parle des Justes qui vivent en Israël : OK.
    Mais heureusement il existe aussi de nombreux Justes (de toutes croyances ou non-croyance religieuse) vivant en dehors d’Israël.

    Par contre, si on inclus dans cet Israël le Pouvoir Israélien, on est dans le mensonge et la contradiction puisque dans ses exactions qui vont jusqu’aux meurtres ce Pouvoir Israélien ne respecte pas la Thora.
    Or en ne respectant pas la Thora loin de faire vivre le monde, on le fait mourir est-il écrit plus haut … !

    Et puis pourquoi privilégier Israël ? N’existe-t-il pas dans le monde beaucoup d’autres endroits qui méritent tout autant sinon plus d’être vus comme participant à ce Reste ?
    Je pense en particulier aux Miaos aux Tibétains aux Amérindiens….

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