Gabriel Matzneff annonce la sortie d' "Hôtel Europe" (Le Point, le 16 juillet 2014)

afficheSarajevoJ’achète un journal.

En première page, un titre énorme : le championnat du monde de football, la victoire des Allemands. Comme de nombreux Français et Italiens, j’aurais préféré que les vainqueurs fussent les Argentins, mais je me console en songeant que le jeune Götze, qui a marqué le but décisif, est un compatriote de Hölderlin et de Thomas Mann, en imaginant que chaque soir, avant de s’endormir, il lit une page d’Hypérion ou des Buddenbrook. On se console comme on peut.

En page deux, la guerre israélo-palestinienne. Cette guerre est une très vieille histoire. Elle ne date pas de 1948. Les lecteurs de Polybe et de Flavius Josèphe le savent, ce que nous appelons la Terre sainte a été un quasi permanent champ de bataille. Entre Antioche et Alexandrie ; entre les Ptolémées et les Séleucides. Netanyahou n’est pas un enfant de choeur, mais Hircan, prince de Jérusalem, et Titus, général romain (pour ne prendre que deux exemples parmi des dizaines d’autres), ne l’étaient pas davantage. D’une manière générale, au risque d’attrister Leurs Saintetés François, pape de Rome, et Bartholomée, patriarche de Constantinople, force nous est de constater que, dans l’histoire du Proche-Orient, les enfants de choeur ont rarement eu voix au chapitre. Cela dit, on me permettra cette observation : si la politique d’Israël a toujours été d’une spectaculaire brutalité, la politique palestinienne a toujours été d’une spectaculaire bêtise. Depuis 1948, dès qu’il y a eu une erreur à commettre, les Palestiniens l’ont commise ; ils s’y sont précipités la tête la première. D’un côté, le cynisme conquérant ; de l’autre, une absence totale de sens de la réalité, d’intelligence des choses. Le comportement hystérique et suicidaire des dirigeants du Hamas aura été le plus beau cadeau dont pouvaient rêver les faucons israéliens, les durs de durs, ceux qui pensent avec Simon de Montfort, le massacreur d’Albigeois : « Tuez les tous et Dieu reconnaîtra les siens. »

Mea culpa !

Je poursuis mon instructive lecture. Il me faut attendre la page seize – oui, la page seize ! – pour apprendre la mort de Lorin Maazel. À l’évidence, le but marqué par Götze est, dans l’esprit des directeurs de journaux, beaucoup plus important que la baguette de Maazel. Cela aussi est une vieille histoire : on se souvient du 27 octobre 1949, de l’accident d’avion qui coûta la vie à la sublime violoniste Ginette Neveu et au vaillant boxeur Marcel Cerdan. Les jeunes lecteurs du Point, qui alors n’étaient pas nés, sont assez malins pour deviner qui des deux eut droit à la page une et qui à la page seize. Contre des gants de boxe, l’archet ne fait pas le poids.

J’ai eu le privilège de voir diriger Furtwängler, Karajan, Bruno Walter, les plus grands. Mais, peut-être parce que dans mon souvenir son nom demeure lié à mon cher théâtre vénitien de la Fenice, détruit par le feu en 1996, ressuscité en 2004, à sa direction de La Traviata, je pense à Lorin Maazel avec une tendresse toute spéciale.

Après ces nouvelles tristes, enfin une estivale bonne nouvelle qui réjouira nos lecteurs. La belle pièce de Bernard-Henri Lévy, Hôtel Europe, jouée précisément à la Fenice vendredi dernier, a été un grand succès. La presse vénitienne a été très chaleureuse, et cela m’a fait plaisir. BHL et moi, ces dernières années, nous fûmes, de la Serbie à l’Ukraine en passant par la Libye, en désaccord sur presque tout, mais nous avons un point commun : nous irritons nos compatriotes, nous les indisposons, pour des raisons d’ailleurs différentes, mais l’hostilité est, dans l’un et l’autre cas, manifeste. Peut-être la mérité-je, mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa, mais BHL, lui, est très souvent agressé de manière excessive, odieuse. C’est pourquoi, par-delà nos divergences, j’ai été heureux de cet accueil enthousiaste fait par les Vénitiens à Hôtel Europe et, au Harry’s Bar, j’ai avec une amie trinqué à la bonne santé de son auteur. Vive le prosecco ! Et vive l’Europe, de Naples à Saint-Pétersbourg, de Venise à Sarajevo !

Gabriel Matzneff


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