Fin du monde à Mogadiscio, le reportage de BHL en Somalie, envoyé spécial de Paris Match (19 mars 2020)

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Note de Bernard-Henri Lévy le 19 mars 2020 : « Mon reportage sur la Somalie (« Fin du monde à Mogadiscio ») date d’il y a quelques semaines mais paraît dans Match de ce matin. Tant mieux. Car « confinement » ne doit pas vouloir dire « adieu au monde ». Ni, encore moins, à cet autre monde, avec ses désastres insoutenables et ses guerres plus que jamais oubliées. »

Après le Nigéria, le Kurdistan et le Donbass, Bernard-Henri Lévy s’est rendu en Somalie, dans la corne de l’Afrique, une de ces zone sur terres qui échappent à toute autorité. Depuis 30 ans, seigneurs de guerre et milices islamistes Chababs sèment le chaos. 

La capitale somalienne a gardé son titre de ville la plus dangereuse du monde : en 1993, les Américains y voyaient leurs soldats traînés dans la poussière par des pick-up, une page gravée dans les mémoires grâce à un film : « La chute du Faucon noir ». Pour l’Occident sonnait l’heure du retrait, et pour les 11 millions de Somaliens, déjà frappés par tous les fléaux – guerres, sécheresse, corruption, famine –, se mettait en place un nouveau chaos, version islamiste. « Les Américains ont tiré la porte et jeté la clé », rappelle Bernard-Henri Lévy. Depuis, à huis clos, la guerre n’a jamais vraiment cessé. Si, aujourd’hui, les « chababs » ont perdu leur territoire, ils signent toujours des attentats qui rivalisent par le nombre de morts. Le pays est quasiment sans Etat, difficile d’accès. BHL continue à explorer ces enfers sur terre qui forment les véritables réserves du terrorisme. 

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Photos : Marc Roussel et Gilles Hertzog

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D’abord, le bleu de l’océan. Le blanc parfait des maisons de pêcheurs. Un air, vu du hublot, de langueur italienne. Mogadiscio ne veut-il pas dire, en somalien, le jardin où l’on fait halte pour un thé ? Mais, à l’atterrissage, changement de décor. Un aéroport comme une forteresse, cerné de sacs de béton Hesco armaturés de ferraille, sur lequel les djihadistes de Al-Chebab ont encore, hier matin, tiré au mortier. Des custom officers méfiants qui ne vous parlent pas du coronavirus mais demandent si vous êtes armé. La ville presque entièrement détruite, avec ses immeubles soufflés, désossés de leurs fers à béton et de leurs poutres d’acier. Et, sur la plus haute terrasse de l’ancien Xooga Hospital où notre fixeur nous a conduits sans attendre, ceci : agenouillé au-dessus du vide, dans les gravats, un tireur de l’armée gouvernementale à l’affût d’un sniper rebelle qu’a signalé, ce matin, le comité de quartier. « Les gens d’Al-Chebab ont pourtant quitté la ville », dis-je à l’oreille du sergent qui se tient légèrement à l’écart ? « Première nouvelle », répond-il, dans un éclat de  rire étouffé. « Mogadiscio est une passoire ». Il fait, avec les mains, le geste de secouer un égouttoir. « Ces terroristes entrent comme ils veulent. Même ici, au cimetière de l’hôpital, ils attendent que l’enterrement commence et…». Je vois, en contrebas, sous la coupole d’un arbre à encens, une assemblée de femmes flottant dans leurs abayas multicolores. Plus loin, devant une tombe, des hommes en palabre. Et puis, à l’entrée de ce qui pourrait être un terrain vague, un convoi de 4×4 qui signale l’éminence du défunt. Mais le sergent nous entraîne, brusquement, dans le seul coin de l’escalier que protège un bout de toit. Le gouvernemental tire. Et un pick-up, derrière l’enceinte du cimetière, démarre dans un nuage de poussière rousse. Lorsque nous redescendons, les femmes, sous l’arbre, n’ont pas bougé.

Le problème, quand on arrive à Mogadiscio, c’est où dormir. L’hôtel Afrik : il a été pulvérisé par un attentat à la voiture piégée. Le SYL : il en était, fin décembre, à sa troisième attaque. Le Sahafi International, qui figure dans les guides du temps d’avant les Chebabs : il y a eu un carnage et deux Français pris en otage. Le Central : c’est la réceptionniste elle-même qui a actionné sa ceinture piégée. Et quant au Wehliye et au Siyad, dans la zone verte, près de la Présidence, c’est à peine mieux : deux bombes humaines ont franchi le dispositif de herses et de chicanes et s’y sont fait péter. La vérité c’est que les hôtels sont systématiquement ciblés. Car c’est là que, dans ce Grozny africain, est bunkérisé tout ce qui s’apparente à un ministre, un gradé ou un fonctionnaire international. Et la meilleure solution, c’est encore ce camp, collé à l’aéroport, plus rustique, mais en retrait de la zone de tir. Sont installés là, dans des containers aménagés, à l’abri d’énormes barrières anti-char de sable aggloméré, les officiers ougandais et burundais de la mission de l’Union africaine (AMISOM) venue en soutien d’un gouvernement de transition barricadé dans sa Green Zone. Quelques auxiliaires diplomatiques et gens de renseignement. Des forces spéciales italiennes. La poignée de Navy Seals restés après 1997, le départ officiel des Etats-Unis et la chute de leurs « faucons noirs ». Quelques chiens de guerre mal identifiés. Et puis les cent « mentors » de Bancroft, l’agence privée américaine, financée par le Département d’Etat, qui instruit les commandos d’élite de l’AMISOM et gère cette base droit sortie d’un roman de Graham Greene ou de Gérard de Villiers.

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Départ, à l’aube, pour le front de cette drôle de guerre où ce corps hétéroclite va aller à la rencontre d’une armée d’autant plus redoutable qu’elle est insissable et n’a que la consistance des ombres. C’est un colonel ougandais du camp de Dhagabadan qui commande la colonne. Un peloton de reconnaissance somalien prend la tête. Suit un véhicule de protection burundais. Un blindé Casspir de 11 tonnes, made in South Africa, où nous nous entassons dans une chaleur étouffante. Et deux VAB qui ferment le convoi. Nous nous répétons les dernières consignes, dans le sas du compound : gare aux bombes artisanales, posées par les Chebabs avant le passage des véhicules et commandées à distance par des déclencheurs d’alerte de motocyclette ; danger des faux check point, improvisés pendant la nuit, comme, avant-hier, à deux kilomètres de la ville, sur le passage du deputy commander du district de Kahda ; et puis le pire c’est le retour, on se croit tiré d’affaire, mais il n’y a qu’une route, les chebabs sont repassés derrière, ils l’ont piégée, et boum ! On nous donne un gilet pare-balles plombé jusqu’au menton. Un garrot en stretch qu’on nous apprend à nouer au-dessus de la blessure. Et puis une ultime information sur l’ingéniosité de ces experts en « Burkubi », la destruction sauvage, qui pratiquent la mine multi-passage ne se déclenchant qu’à la deuxième ou troisième fois. A notre gauche, par la lunette arrière du Casspir, un paysage de lagune et de marais salants. Sur la droite, des dunes poisseuses et des broussailles dont le « Medic » explique que nul ne peut déloger les premiers terroristes au monde à avoir synthétisé le double modèle Al Qaida (« l’islam n’a pas de territoire ») et Daech (ancrage dans un hinterland géré comme un « Califat »). Soudain, dans la tourelle, l’artilleur aperçoit un drone qui survole le bush. Les Chebabs, en principe, n’ont que des drones espion. Mais on ne sait jamais. Il tire. Le drone tombe, en tournoyant, dans le ciel calme et sans oiseaux.

Jezeera est censé être le dernier village, sur la côte, sous contrôle somalien. Au-delà commence le règne des Chebabs avec les exécutions publiques, les lapidations de femmes adultères et les tribunaux islamiques qui veillent à la Charia. Le but de notre mission est de se montrer. Et, en se montrant, de conforter les villageois dans l’idée qu’ils sont du bon côté. Une demi-douzaine de gouvernementaux, armés jusqu’aux dents, part à la pêche au renseignement, habitation par habitation, dans le sable, avec la peur de tomber sur une maison piégée – mais avec le souci, aussi, de donner d’eux-mêmes une image aimable et protectrice : « quelles nouvelles ? les Chebabs sont-ils revenus ? vous sentez- vous en sécurité ? ». Une autre unité se risque jusqu’à la plage où un pêcheur au visage brûlé par le sel et le soleil tient, serré dans ses bras, un thon aux énormes branchies: embarras quand je lui demande le prix de l’animal ; croyant que je veux l’acheter, il fait non de la tête et murmure, en regardant les soldats, qu’il ne « peut pas » ; les chebabs, en réalité, sont moins partis qu’on ne le dit et ils viendront, à la nuit tombée, taxer le vieil homme de la mer ! Et puis une troisième unité, composée d’hommes de Bancroft, escortent Fatimah, l’infirmière qui nous accompagne depuis Mogadiscio, jusqu’au dispensaire de pierre sèche où patientent un centaine de femmes aux robes bleues et rouges, très gaies, comme le jour de l’enterrement : elles racontent les grossesses à répétition ; la violence des maris ; le petit malnutri qui tousse et ne grandit plus. Le mauvais signe c’est que les hommes ne se montrent pas. Sauf un, cinquante ans, barbe de salafiste, qui surgit au moment de la distribution de ballons aux enfants. « Vous n’avez rien à faire ici, rien, hurle-t-il sur un ton de colère surjouée. C’est à moi de distribuer les ballons ». Un Robocop français de Bancroft, le visage dissimulé par un foulard, nous entraîne vers les véhicules. Message reçu. Il est temps de lever le camp.

C’est l’heure du petit déjeuner et les officiers de notre compound, habitués à la « Mogadiscio Music » n’ont pas l’air plus surpris que ça par le bruit de la déflagration. D’après la radio militaire, c’est une voiture suicide, la troisième en un mois dans la zone du « Kilomètre 4 », ce carrefour géant qui est, près de Bakara Market, le cœur de la ville. Et c’est une Somalienne de la diaspora qui, d’après un cousin, était au volant, rentrée au pays après des études à Londres et dont on a lavé le cerveau à coups de films bollywoodiens lui décrivant le paradis où l’attendent ses chers disparus. Le temps d’arriver, une heure à peine, tout a été nettoyé. De la carcasse de la voiture déchiquetée, il ne reste pas un débris. Dans cette ville où il faut être haut placé pour qu’on vous envoie une ambulance, on s’est arrangé pour évacuer les corps des victimes (cinq ? six ? davantage ? personne ne sait…). Et à peine distingue-t-on, en se faufilant entre les voitures et les Tuk Tuk qui ont repris leur ronde sans fin et leur absurde concert de klaxons, des traces noires, mal lavées, de sang séché sur le macadam. La vie a repris ses droits. La ville, cannibale, mangeuse de morts et de vivants, est rendue, comme si de rien n’était, à son halètement comateux. Il ne s’est rien passé à Mogadiscio. Et notre fixeur semble être bien seul à se rappeler que c’est souvent à cet instant, quand le trafic repart, quand l’embouteillage est maximal, que les chebabs lancent une seconde voiture piégée qui, tout le monde étant coincé, va faire, cette fois, cinquante morts…

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Au fond, il n’y a guère que deux forces pour mettre un semblant d’ordre dans ce chaos dément. Les Turcs, d’abord. Il fut un temps où les Arabes aussi étaient là. Plus exactement les Emiratis. Mais, un jour où leur avion s’est posé avec dix millions de dollars en liquide destinés à la solde des soldats somaliens et où des douaniers trop zélés ont confisqué les valises, ils se sont vexés et sont partis. En sorte que, les Américains se bornant à des frappes aériennes, l’Union Européenne ayant un programme d’aide massive mais dont on ne voit pas trace sur le terrain et les Chinois ne s’étant pas encore avisés de l’intérêt de ce pays damné, il ne reste qu’eux, les Turcs – trop contents d’être seuls, à la corne de l’Afrique, tout près de Djibouti, face à un Yemen ô combien stratégique. Alors, comme d’habitude, les Turcs jouent double jeu. D’un côté, une ambassade flambant neuve, et debout ; une base militaire d’où ils ne sortent pas, mais colossale ; le nom de Raccep Tayyip Erdogan placardé, en caractères latins et arabes, dans les artères principales ; et quand, ce 28 décembre, sur l’axe qui va vers Afgooye, c’est leur tour d’être victimes d’un attentat au camion suicide, on hausse  le ton et feint de soutenir « le gouvernement légitime du président Farmajo ». De l’autre, complaisance avec le fondamentalisme Chebab qui n’est pas loin de l’idéologie Frères Musulmans ; refus de s’associer à l’opération Atalante lancée par les Européens pour lutter contre une piraterie qui finance souvent les attentats ; et garder les yeux grand fermés quand on apprend que c’est par une filière turque que les soldats somaliens revendent aux djihadistes les armes et munitions de l’aide internationale.

Et puis l’autre force, c’est Bancroft. Oui, ce Bancroft que je prenais, à notre arrivée, pour une gentille ONG chargée de loger l’Union africaine… Richard Rouget, son patron, fut, dans une vie antérieure, un lieutenant français des « Affreux » de Bob Denard. Et, dans une vie encore antérieure, il a été l’un de ces militants d’extrême-droite avec qui les jeunes gens de mon espèce se castagnaient au Quartier Latin. Mais c’est aujourd’hui un personnage hautement romanesque, plus proche de « l’Homme qui voulait être roi » que du mercenaire standard, et capable de vous réciter, à l’heure du barbecue du soir, un chant de Lautréamont aussi bien qu’une page de Frédéric Dard. Et il a beau la jouer dandy qui ne porte jamais d’arme car « il y en aura toujours bien assez, en cas de coup dur, à ramasser », il a composé une étrange Légion, issue de dix-huit nationalités, dont je découvre, opération après opération, qu’elle fait bien davantage que « mentoriser » les Africains. C’est Sigitas, le Lituanien, qu’on appelle pour désamorcer les engins explosifs sophistiqués. C’est Dariusz, le Polack, qui, dans son briefing quotidien, pointe sur sa carte satellite, avec un instinct de vieux renard de la guerrilla urbaine, le check point où va passer le prochain camion de charbon de bois où seront planqués les explosifs. C’est Ingemar, le Medic suédois, qui arrive le premier sur les lieux de massacres. Et c’est lui, Rouget, qui, quand les Ougandais oublient qu’il y a, creusées sous le bitume du Lido, de traitresses tranchée anti-tank, ramène des fantassins, monte lui-même à l’assaut et sait se prendre une rafale dans la cuisse. C’est fou mais c’est ainsi : cette ville Mad Max et hors-la-loi dont l’armée se déchire en factions rivales, dont les contingents frères de l’AMISOM ne songent qu’à rentrer au pays et dont le Renseignement est noyauté par le Qatar quand ce n’est pas par les Chebabs, il m’est arrivé de penser qu’elle a remis son destin entre les mains d’une centaine de mercenaires conradiens…

Après, il y a le maire. C’est un ancien warlord. Pas un chebab, un warlord. Un chef de guerre et de clan. C’est-à-dire, en langue politique somalienne, un ennemi juré des chebabs. Et j’ai une image de lui, juché sur une montagne de décombres, après une explosion – il y a fière et belle allure… Mais quelle est la légitimité d’un maire nommé par un Président lui-même assiégé dans son propre palais ? Et comment gouverne-t-on quand votre prédécesseur est mort dans un attentat suicide, en plein conseil municipal ? Comme il est tard dans la nuit, il nous reçoit chez lui, dans sa villa, au bout d’une rue jonchée d’ordures, sans électricité, envahie par des prétoriens occupés à mâchonner leur ration de kat. Il semble harassé. Agacé par la corvée d’avoir à répondre à mes questions. Assis sur un trône surélevé, tout en dorures, ne quittant pas des yeux son portable, il ne se déride que pour débattre de l’épineuse question de savoir si son surnom (car tout le monde, en Somalie, a un surnom) est « Finish », comme finish, parce qu’il a toujours eu pour principe de ne pas faire de prisonniers et de finir ses adversaires blessés, ou « Filish », avec un l, comme la danse du même nom, dont il improvise un entrechat, pieds nus, sur les pointes, genoux à demi pliés dans ses pantalons métallisés, mais attention, bien en souplesse, mélange de Panthère rose et de Moonwalk. Et quant à sa ville, il ne consent à en parler que plus tard, pendant le dîner, lorsque j’évoque l’idée d’une Conférence Internationale des villes urbicidées et martyres où serait invitée Mogadiscio : « j’organise », s’écrie-t-il sans cesser de mâcher sa viande ; et comme j’objecte qu’organiser un événement pareil et y faire venir des représentants de Kaboul, Beyrouth, Vukovar ou Sarajevo suppose des infrastructures énormes, il lance à ses adjoints terrifiés et qui prennent note : « infrastructures ! infrastructures ! c’est comme pour les Jeux Olympiques, j’organise les infrastructures ! ».

Une tentative de caillassage, avec horde hurlante et jetant de vrais pierres, il m’a fallu Mogadiscio pour sentir ce que c’est. On nous avait indiqué, dans la vieille ville, l’un de ces fameux tunnels, puant le rat crevé, qui servent encore aux Chebabs à circuler de maison en maison. Nous sommes passés par la Corniche qui, avec ses palais tombant à pic sur la mer et ses fausses fenêtres ouvertes au canon, m’a fait l’effet d’un Tanger dont les lieux de mémoire seraient, chaque 50 ou 100 mètres, un lieu de bataille et de massacre. Et, avec notre fixeur mais sans escorte, nous sommes entrés dans l’un de ces dédales de pierres éboulées, de balcons suspendus dans le vide et de riads retournés à l’état sauvage où ne s’aventurent pas les étrangers. Au bout de quelques minutes, nous tombons sur un groupe de jeunes en jeans, assis à même le sol, contre un mur, écrasés par la chaleur du début d’après-midi. L’un d’eux, peut-être le chef de la bande, se redresse pour nous lancer, d’une voix rendue pâteuse par la défonce, qu’il ne veut pas être photographié. Un autre renchérit qu’on ne veut pas d’étrangers ici, pas de kafirs, pas de yankees. Et comme nous tentons de parlementer et de faire maladroitement valoir que nous ne sommes pas yankees, que nous respectons la Somalie et que nous sommes les amis de cet islam soufi qui est l’honneur de leur pays, ils redoublent de fureur et entreprennent de nous lancer, qui une canette de coca vide, qui un tesson de verre, qui une pluie de cailloux. Nous ne devrons notre salut qu’au chauffeur du VAB qui, ne nous voyant pas revenir, finit par se pointer. L’arme au poing, avec un sang-froid d’autant plus remarquable que les règles de l’AMISOM lui interdisent d’en faire usage, il calme les gamins.

Et les Chebabs dans tout ca ? En voici un. Pour sa sécurité, je l’appellerai Ahmed. C’est un transitaire européen qui a organisé la rencontre sur le port, dans la remorque d’un camion abandonné, au bout d’une de ces rangées de containers multicolores, sur trois étages, longues de plusieurs centaines de mètres, qui forment de véritables rues et qu’il connaît comme sa poche – son travail, explique-t-il, n’était-il pas de les contrôler ? de les taxer ? et, un jour – il avait tellement l’habitude ! – de ne même plus les faire ouvrir et de les imposer d’office ? C’est là que ses ennuis ont commencé. LAmniyat, le mystérieux service de renseignement d’Al Shabaab qui, avec ses centaines de mouchards surpayés, est l’élite de cette armée de barbares, a trouvé qu’il en prenait trop à son aise. Il n’a pas aimé qu’il demande à être muté et à devenir garde côte, c’est-à-dire, en fait, chasseur de pirates. Le soupçonnant de trafiquer avec les Burundais, ils se sont mis à l’espionner, téléphoner à ses enfants, la nuit, pour les terroriser ou le réquisitionner sans raison comme ce matin, fin 2018, où on l’a fait venir dans un village, à 30 kilomètres et 72 heures de route de la ville, pour prendre part à une séance de décapitations en série. Et puis, un jour, ce fut la mission de trop : qu’il organise un attentat, chez lui, dans son quartier, contre un commerçant qui ne raquait pas mais qui appartenait à son clan – et ça, il n’a pas pu. Y a-t-il une limite à la folie d’un homme ? Une zone dont il ne faut pas approcher sous peine de le voir rompre ? Et combien sont-ils, comme lui, à s’être dissociés de cette mafia et à vivre dans la terreur, allant de cache en cache, dans l’espoir d’être recyclés par un service étranger ? Peu, je le crains. Très peu. Et j’arrive au bout de cette enquête avec le sentiment que c’est l’ordre Chebab qui, après vingt ans d’une guerre inutile, règne toujours sur la Somalie.

Bernard-Henri Lévy

 


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