Exclusif: les extraits d'«Ennemis publics»

Exclusif: les extraits d'«Ennemis publics»De janvier à juin 2008, le romancier de «la Possibilité d’une île» et l’intellectuel engagé d’«American Vertigo», convaincus d’être deux «ennemis publics», deux «têtes de Turc», ont échangé des lettres pleines d’aveux et de polémiques. En voici les bonnes feuilles, en exclusivité, à lire en cliquant ici et .

Voici donc l’objet du délire. Voici le livre qui a été l’instrument, depuis trois mois, des plus folles rumeurs et dont les libraires, sans en connaître le sujet ni les auteurs, ont réservé dès le mois de juin, à l’aveugle, la bagatelle de 100.000 exemplaires. Méritait-il d’être classé secret-défense? Non. Car il ne contient aucun scoop. Mais il restera, dans les annales de l’édition moderne, comme la parfaite illustration d’une technique de lancement fondée sur l’omerta, qui est devenue, à l’époque du matraquage publicitaire, la meilleure alliée de la promotion. La méthode choisie est d’autant plus éloquente que les deux écrivains, lorsqu’ils publient un livre chacun de son côté, sont des adeptes de la stratégie inverse: l’omniprésence plutôt que l’absence, et le tapage plutôt que le silence.

De la part de Michel Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy, les deux auteurs français les mieux exportés, ce choix n’est pas innocent. Plus qu’une manière de marketing, il exprime la raison même de leur correspondance : l’entente cordiale entre un romancier sarkozyste et un philosophe ségoléniste que tout sépare mais qui ont en commun de se juger hais, calomniés, agressés, poursuivis par des meutes de chiens enragés, et qui s’unissent aujourd’hui pour déclarer la guerre aux journalistes (je rassure les lecteurs de «l’Obs»: nous en sommes), aux blogueurs, aux internautes, bref, à la terre entière. L’aspect le plus exaspérant de ce lamento à deux voix, c’est la manière dont deux hommes qui ont déjà la fortune et la gloire s’intronisent en plus «ennemis publics», se posent en victimes d’un système dont ils ont pourtant abusé et ne se privent pas, tels deux génies incompris, d’ajouter parfois la paranoïa à la mégalomanie. (On connaît la loi physique des accidents de la route, où les vitesses des deux véhicules qui se percutent frontalement s’additionnent: ce choc d’ego atteint ici son sommet lorsque le cinéaste du «Jour et la Nuit» célèbre celui de «la Possibilité d’une île», «très beau film, très poétique, à bonne teneur métaphysique», au générique duquel figure Arielle Dombasle.)

Il n’empêche que ce livre, dont l’irritant point de départ est: «pourquoi sommes-nous vomis par nos contemporains?», contient des lettres fortes, radicales, émouvantes même, dès lors que les deux épistoliers consentent à redescendre sur terre, à passer aux aveux et à fouiller leur mémoire. Jamais Houellebecq et Lévy, tombant le masque, n’ont mieux évoqué leurs pères respectifs, ni mieux expliqué ce qui les avait poussés l’un et l’autre à écrire. Par lâcheté, glisse l’un, par crânerie, suggère l’autre. Sur tout ce qui les sépare – les origines sociales, la religion, l’engagement, la France, l’exil -, ils semblent à la fois sincères et clairvoyants. Mais c’est quand ils débattent des oeuvres dont ils se nourrissent qu’ils donnent la vraie mesure de leur rencontre; quand Houellebecq paie sa dette à Pascal, Schopenhauer, Baudelaire, Comte, la poésie en général (au regard de laquelle, dit-il, «le roman reste un genre mineur»), et Lévy, à Spinoza, Flaubert, Mallarmé, Sartre, Aragon ou Levinas. Le dialogue complaisant entre les deux prétendus «ennemis publics» devient alors une conversation ardente entre deux incontestables amis des livres.


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