Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Exclusif : le dernier livre de Bernard-Henri Lévy

Livres, pour Le Nouvel Obs

Exclusif : le dernier livre de Bernard-Henri LévyComment être encore de gauche.

Certains lui reprochent d’être trop médiatique et de côtoyer les riches et les puissants. Bernard-Henri Lévy aurait pu basculer chez Monsieur Sarkozy, comme certaines des personnalités les plus emblématiques de l’opposition. Et voilà qu’il sort un livre en forme de manifeste : oui, on peut être de gauche aujourd’hui… «Le Nouvel Obs» publie des extraits de « Ce grand cadavre à la renverse » (Grasset), confronte le philosophe avec Alain Finkielkraut et ouvre le débat avec des intellectuels et des politiques.

Comment être encore de gauche.

Verdun, novembre 1984, François Mitterrand et Helmut Kohl.

Ce livre commence le 23 janvier 2007, à la suite d’une conversation téléphonique avec celui qui n’est encore que le possible futur président de la République française. Il est 3 heures de l’après-midi. Mon vieil ami André Glucksmann, complice de tous mes combats depuis trente ans, vient de publier, en première page du « Monde », un article où il annonce son ralliement au candidat de l’UMP. Le téléphone sonne. C’est le candidat au bout du fil – patelin, voix suave : [...]
«Alors, tu as vu « le Monde »  ? me demande-t-il, de cette voix de triomphe mal contenu que je lui connais bien. Tu as vu l’article de ton ami sur ton ami ?
- Oui je lui réponds. Evidemment que je l’ai vu. C’est bien. C’est courageux. [...]
- Le courage n’a rien à voir, reprend-il, piqué. Car il y en aura beaucoup, des gens de gauche, qui me rejoindront. Beaucoup, tu verras…
- Très bien, lui concédé-je. Pas courageux, d’accord. Disons, alors, audacieux. Prenant le risque défaire bouger les lignes. Et…»
Il me coupe – suave à nouveau, accommodant, toute la fanfaronnade partie comme par enchantement.
«Bon. Venons-en au fait. Et toi ? Tu me le fais quand, toi, ton petit article ? Hein, tu me le fais quand ? Parce que Glucksmann, c’est bien. Mais toi… C’est toi, après tout, mon ami.
- On en a parlé cent fois. Et j’ai toujours été très clair. Les relations personnelles sont une chose. Les idées en sont une autre. Et j’ai beau avoir de l’estime pour toi, et de la sympathie, la gauche est ma famille et…

- Quoi ? réplique-t-il, la voix rauque tout à coup, presque en colère, mais une colère que je devine, elle aussi, jouée. M. Emmanuelli, ta famille ? M. Montebourg, ta famille ? Ces gens qui te pissent à la raie depuis trente ans, ta famille ? [...]
- Oui, bon, je te l’accorde… Mais c’est la vie… C’est ma vie… J’ai toujours voté à gauche et je sais que, cette fois encore, c’est à gauche que je voterai…
- Ecoute…»
Il fait comme s’il reprenait son souffle.
«Tu en connais beaucoup, toi, des responsables politiques qui parlent de la Tchétchénie comme j’en ai parlé l’autre dimanche ? Et des qui disent que le Darfour ne doit pas être traité comme un point de détail de l’histoire du XXIe siècle, tu en connais ? Allez. Arrête de pinailler. Sois courageux. Prends-toi par la main. Et on va y aller, tous les deux faire la révolution, tu verras… Tu ne vas pas te mettre contre moi, non, quand même ?»
[...] Sur quoi le futur président de la République raccroche et me laisse dans un état de vive perplexité – aux prises avec deux sentiments, aussi troublants l’un que l’autre car ayant, l’un comme l’autre, la force de l’évidence.
Le premier, c’est que je ne me rallierai pas à lui. Mais le second, c’est qu’il n’a pas tort, hélas, lorsqu’il me dit que, sur le Darfour, la Tchétchénie ainsi que sur quelques autres des sujets qui me tiennent, depuis toujours, à coeur, cette gauche à laquelle je reste fidèle se conduit bien étrangement.

Ce qui fonde mon appartenance
[...] Quels sont les événements que l’on a en tête lorsque l’on s’obstine, comme moi, à se réclamer de ce grand cadavre qu’était déjà la gauche du temps de Sartre et de Nizan et dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas ressuscité depuis ?
Le premier, c’est Vichy, ce sinistre cauchemar dont il est clair, là encore, que la France peine à se réveiller. Dès le lendemain de l’événement, il s’est élevé des voix pour dire que, oui, il fallait comprendre, excuser, pardonner, laisser les morts enterrer les morts et ne plus laisser les Français s’opposer et se haïr… Je pense le contraire. Je pense que les crimes dont Vichy prit l’initiative sont des crimes sans excuse. Je pense que la seule façon de s’en libérer est, non de les oublier, mais de les garder vivants dans sa mémoire. Et je pense surtout (là est le clivage majeur) que Vichy ne fut pas juste un autre nom pour le vieux conservatisme français, ou pour un autoritarisme vaguement musclé, ou pour un égarement du nationalisme – mais que ce fut, proprement, un fascisme.
Le second, c’est la guerre d’Algérie. Là aussi, je crois que l’on est face à un débat sur lequel, sans être manichéen, il n’est pas possible de transiger. Voilà une aventure commencée dans l’horreur des crimes de masse commis par les colonnes infernales de Bugeaud et qui se conclut à la villa Susini ou ailleurs, dans les hurlements des torturés des généraux Aussaresses et Massu… Je me refuse, cette aventure, à la qualifier d’oeuvre de civilisation. Je trouve obscène, face à ce désastre, de parler de rôle positif. Et je suis partisan, là encore, non pas, certes, d’un ressassement du crime, mais d’une mémoire construite, instruite, organisée. J’appelle gauche le parti de ceux qui croient que le colonialisme, la soumission d’un peuple à la loi d’un autre peuple, est un crime, lui aussi, inexpiable.
Mai-68. Loin de moi la tentation de verser, aujourd’hui, dans cette dévotion pontifiante dont fait l’objet, quarante ans après, l’«esprit de Mai». Mais enfin, il y a deux grandes tendances dans la façon de voir la chose. H y a la France qui, au sens propre, ne parvient pas à s’en remettre et vomit toute cette histoire – cultivant, pour le coup, la nostalgie de la société d’ordre, d’autorités consenties et naturelles, que l’événement aurait ébranlée. Et il y a la France qui, pour les mêmes raisons, mais interprétées en sens inverse, y voit un événement heureux : nouveaux droits; libertés nouvelles; inédit pouvoir, pour les femmes, de disposer de leur propre corps; modernité; allégresse; poésie; oui, vrai moment de poésie, mais en actes, et vécue, comme l’histoire d’un pays en connaît finalement peu; échanges de passions; impatiences partagées; l’art contre la culture; la vie contre la survie; toutes ces vies, soit fêlées, soit intimidées, soit juste encalminées dans une vieillesse précoce, qui s’éveillent le temps d’un printemps; le monde qui change, non de base, mais de goût; le goût, non de prendre, mais de donner; ah comme elle est bête, cette image d’un Mai-68 jouisseur, prédateur, inventeur de l’égoïsme consumériste, quand ce fut juste le contraire et un vrai moment, en fait, de don et de contre-don ! Sans parler de la lutte finale contre Moscou- la-Gâteuse et de l’acte de naissance, là, de cet antitotalitarisme de gauche, et de masse, qui se cherchait depuis cinquante ans et qui se trouve…
Et puis enfin, bien avant cela, au tournant du siècle précédent, «l’Affaire» [Dreyfus], la vraie, la seule, il n’y en a qu’une et ce fut, dira Mauriac, la scène inaugurale d’une guerre civile qui dure encore. A droite, ceux qui plaçaient plus haut que tout la tradition, l’autorité, la nation, le corps social rassemblé et, au passage, la haine des intellectuels, de la démocratie, du Parlement. A gauche, ceux qui à ces antivaleurs préférèrent la défense des droits d’un homme, donc des droits de l’homme, et de tout ce qui va avec : liberté, vérité, esprit critique, laïcité, quand la raison d’Etat délire, ramener l’Etat à la raison; quand l’individu sans importance collective menace d’être broyé par le collectif, prendre, d’instinct, le parti de l’individu. Nous en sommes, un siècle après, toujours là. [...]

Sarko dérape
Je pense à ces déclarations étranges de Nicolas Sarkozy, et étrangement insistantes, sur le fait que la France n’a pas «inventé la solution finale» (ce qui, dit comme cela, n’est évidemment pas faux), mais qu’elle n’a «pas cédé non plus à la tentation totalitaire» (ce qui est faux, en revanche, et équivaut ni plus ni moins qu’à innocenter les policiers français qui, au matin du 17 juillet 1942, vinrent arrêter les juifs de leur quartier en veillant à «ne pas oublier les petits») et qu’elle n’a «pas commis de crimes contre l’humanité ni de génocide» (ce qui est encore faux, attendu qu’arrêter et déporter des Français dont la seule faute était d’être nés juifs constituaient déjà, en soi, aux termes de la définition donnée tant dans le Code pénal que dans les actes de Nuremberg, le crime de génocide).
Je pense, sur l’affaire coloniale, à la manière qu’il aura eue, de meeting en meeting, d’en rajouter des tonnes sur le thème de la «fierté française» en s’engageant à «ne jamais sombrer dans la démagogie de la repentance»; en soutenant que «sa grandeur», notre pays «la doit aussi» aux femmes et hommes qui furent à la fois «témoins et acteurs» de cette «oeuvre civilisatrice sans précédent dans notre histoire» que fut l’oeuvre coloniale. Là non plus, ce n’était pas ma façon de voir. Là non plus, je ne pouvais pas voter pour quelqu’un qui ne se sentait pas aussi une dette vis-à-vis des trois à quatre cent mille tués algériens d’une guerre qui, pendant longtemps, n’osa pas dire son nom. [...]
Et puis je pense enfin à la façon que le futur président a eue d’abonder, comme aucun homme politique avant lui, dans le sens de cette France peureuse, frileuse et blessée qui voit dans Mai-68 l’origine de tous ses maux – je pense au spectacle de ces foules que l’on entendait, dans ses meetings, se pâmer d’aise, presque se lâcher, à la seule idée que l’on osât dire tout haut ce que l’on pensait tout bas, in petto, depuis quarante ans. Comment un homme ou une femme de gauche pouvaient-ils, de nouveau, voter pour un homme qui ne cessera de nous seriner, tout au long de sa campagne, qu’il voyait dans Mai-68 la source du «cynisme» contemporain, l’inspiration secrète du «parti des voyous et des casseurs», l’origine (on se demande bien pourquoi; mais rien ne semblait assez gros, alors, pour flatter dans le sens du poil la France de la revanche et du rappel à l’ordre) du «culte de l’argent fou», du règne du «profit à court terme et des dérives du capitalisme financier» ? Comment un antitotalitaire conséquent pourrait-il se reconnaître dans un président qui poussa l’outrance jusqu’à dire, dans un de ses derniers meetings, qu’il lui restait deux jours, pas un de plus, pour «liquider une bonne fois pour toutes» les valeurs et l’héritage de l’événement même qui eut, entre autres mérites, celui de faire apparaître le lien, l’axe, entre les deux fascismes, brun et rouge ? «Liquider», quel drôle de mot… Ce programme ne m’a pas fait rire, il m’a glacé.
Mais peu importe, là encore, mon cas personnel. L’essentiel, c’est qu’il y avait là une série de gestes et de mots qui dissuadaient de croire que c’en était fini de l’ancien débat.
L’essentiel, c’est le fait même que le candidat Sarkozy se croie obligé à ces trois lectures révisionnistes de ces trois événements majeurs et structurants.
S’il en fallait une dernière preuve, elle était là : être de gauche, dans la France de ce début de XXIe siècle, considérer que cette affaire de droite et de gauche ne s’est pas vidée de sens, c’est ne céder ni sur Vichy, ni sur les crimes du colonialisme, ni sur Mai-68, ni sur, naturellement, l’héritage du dreyfusisme.

Les émeutiers ne sont pas des barbares
Un mot sur cette affaire de révolte des banlieues de la fin de l’année 2005. Lorsque ces émeutes éclatèrent, nombre de mes amis eurent pour premier réflexe de s’exclamer : « Des barbares; juste des barbares. » J’eus, moi, un réflexe sensiblement différent. Bien sûr, ce parfum de barbarie. Bien sûr, cette dimension de sauvagerie, qu’il fallait être aveugle pour ne pas voir et sourd pour ne pas entendre. Bien sûr, le ressentiment, le nihilisme, comme signes de ralliement. Mais après tout… Cette part de violence ne fut-elle pas consubstantielle à tous ces soulèvements que le regard éloigné de l’historien a fini par blanchir mais qui ont été, au départ, pleins de férocité et de fureur ? La Commune de Paris, par exemple… Croit-on, vraiment, que la Commune de Paris ait été, de bout en bout, un événement grandiose, plein de majesté et de superbe – digne d’entrer, tout droit et tout entier, dans la légende dorée de la République ? Et sommes- nous si certains, par ailleurs, que nous n’ayons pas, nous aussi, une part de responsabilité dans le désastre ? Et, là encore, comme tout à l’heure, l’évidente, l’écrasante responsabilité de l’autre doit-elle, et peut-elle, m’exonérer de la mienne ? J’ai sous les yeux le poème de Victor Hugo écrit juste après l’incendie, par les insurgés, de la bibliothèque des Tuileries et que j’avais passé à Ségolène Royal au début de sa campagne. Le poète « fait la leçon » à l’un des incendiaires. Il lui reproche, comme nous aujourd’hui, ce «crime inouï» qu’est l’incendie d’un lieu de culture. Il lui remontre que ces livres qu’il a brûlés c’était «le rayon de son âme», le «propre flambeau» qui devait le guider sur le chemin du bonheur et du progrès. Sauf qu’il a l’honnêteté, alors, de se soucier de la réaction de l’incendiaire. Et que croit-on que celui-ci lui répond ? «Je ne sais pas lire»… Juste un humble «je ne sais pas lire» qui coupe le souffle au mage, au prophète, à l’homme des Lumières qui croit dur comme fer qu’ouvrir une école, c’est fermer une prison – et qui lui rappelle que ces livres dont il lui impute la profanation, il aurait peut-être fallu, avant cela, lui apprendre à les aimer…
Tout est dit. Incendiaires, d’accord. Mais est-il utile, encore une fois, de traiter des quartiers entiers comme on traitait, jadis, les classes dangereuses (on disait aussi «les Bédouins» et on dressait les chiens de garde à mordre les hommes portant casquette) ? Et est-il inutile de s’aviser, à l’inverse, de ce que ces incendiaires habitaient des zones urbaines en proie à des difficultés qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le pays (un chômage de masse qui atteint, dans certaines cités, jusqu’à un jeune sur deux) ?
Entrer, une fois n’est pas coutume, dans les raisons du Malin – voilà ce à quoi il faut se résoudre. Eh oui, autant j’ai toujours trouvé choquante, et même répugnante, l’idée de contextualiser les «grands» crimes, autant j’ai combattu, et combattrai encore, la «culture de l’excuse» appliquée aux événements du type 11-Septembre, attentats suicides à Jérusalem ou à Bagdad, fascismes, autant je pense que, très franchement, nous n’en sommes, en l’occurrence, pas là et que la reprise du raisonnement dans ce régime de droit commun, sa transposition à des crimes qui ne sont ni des crimes de masse ni des crimes contre l’humanité, cette façon de monter sur ses grands chevaux et de répéter, comme un automate, «non à la culture de l’excuse ! non à la culture de l’excuse !» à propos d’émeutes qui n’ont pas, que l’on sache, dégénéré en bains de sang, procède du pur esprit de système et, à la fin des fins, de la banalisation du pire. [...]
En sorte qu’une juste appréciation de l’événement, le bon réflexe face au geste, sans doute criminel, mais d’abord et, pour l’heure, suicidaire de ces gens qui détruisaient leurs écoles, leurs hôpitaux, leur vie, consistait à y voir aussi, et tout de même, une sorte de mouvement social. Oh, un mouvement bizarre sans doute. Un mouvement aberrant, erratique, insensé. Une caricature de mouvement. Mais un mouvement quand même.

Non à la gauche chauvine

Le fond de l’air, à gauche, a été rouge; il est devenu gris; parfois, quand on dénonce les immigrés d’Europe centrale qui viennent voler le travail des vrais Français, il tire même un peu vers le brun. [La gauche] pourra nous dire jusqu’à la fin des temps – ou, de préférence, du quinquennat, car le temps, lui, n’attend pas – qu’elle n’est pas contre l’Europe en soi, mais contre celle-ci, cette Europe en particulier, et qu’elle milite, en réalité, pour une Europe «autre» et «différente», la vérité vraie, c’est que l’Europe lui fait peur et horreur. [...] Et, pour un nostalgique de l’autre tradition, pour quelqu’un qui se souvient de l’autre Blum, du Malraux de Garches et de Tolède, de la gauche dreyfusarde et universaliste, du Jaurès du Café du Croissant adjurant une dernière fois les siens de résister à l’hystérie guerrière et nationale, pour un ancien jeune homme qui a vécu l’euphorie européenne des années 1970 et même 1980, il y a là une source de très profonde tristesse.
Je n’aime pas la façon qu’a cette gauche de se dire souverainiste pour ne pas dire anti-européenne.
Je n’aime pas sa façon de crier, à tout bout de champ, « République ! République !  » comme si qui que ce soit songeait à la lui prendre, sa République.
Je n’aime pas ce prurit jacobin qui est en train de la reprendre alors que le jacobinisme lui est ce que le maurrassisme est à la droite.
Je ne vais pas aller pleurer sur les tombes de nos grands européens, Blum encore, Jaurès, les Lumières – mais faut-il, pour autant, se résigner à ce qu’on leur crache dessus ? Cela aussi me fait une peine infinie.
Et quant à cette obstination, enfin, à ne pas abandonner à la droite le terrain national, quant à cette envie qu’ils ont tous, soudain, d’entonner «  la Marseillaise », quant à cette manie de bien nous agiter le drapeau sous le nez pour, soi- disant, doubler Sarkozy sur sa droite, j’ai dit, déjà, ce que j’en pensais et que ce fut, avec Ségolène Royal, l’un de mes désaccords de fond.
Je n’aime pas cette gauche qui double à droite, voilà la vérité. Je n’aime pas cette gauche qui, histoire d’être bien certaine d’avoir goûté de toutes les infamies, court à perdre haleine derrière celles dont le camp adverse s’était fait une spécialité.

Pour l’athéisme en politique
Peut-être se demandera-t-on, après avoir ainsi rôdé autour de ces cadavres renversés, s’il était bien nécessaire, pour éclairer la lanterne d’une gauche à la recherche d’elle- même, d’en passer par tout cela, ces débats, ces détours, cette querelle de l’Universel, ces excursions à travers l’islam et l’Empire, cette généalogie de l’antiaméricanisme, ce retour sur la Bosnie, cette projection dans un antisémitisme heureusement encore dans les limbes, le Darfour, les guerres oubliées, les rendez-vous manques ou, au contraire, trop bien honorés avec le Mal.
Et j’entends d’ici le progressiste de bon aloi, celui qui se sent juste en charge de faire vivre la vieille maison et, comme il dit, de la refonder, s’exclamer : «Que m’importe cette dispute avec les différentialistes, qu’ai-je à faire de vos Badiou, Bourdieu, Baudrillard – qu’ai-je à voir avec ces sectes de dingues qui vaticinent sur le 11-Septembre ou sur les vertus de l’islamisme révolutionnaire, en quoi suis-je concerné par ces illuminés, ces Docteurs Mabuse et Folamour, qui en sont à réhabiliter, en effet, un ancien nazi, mais dont je ne sache pas qu’ils soient aux commandes ni de la France ni de ceux qui aspirent à la gouverner un jour différemment ?» Il aura tort.
D’abord parce que, même quand elles ne sont aux commandes de rien, ce sont les idées qui, pour le meilleur et pour le pire, mènent et permettent de changer le monde. [...]
Et puis, ensuite, parce que je vois ce qui se passe dans ces officines idéologiques où le concept de libéralisme, l’idée d’Europe, la politique des droits de l’homme ou le rêve d’une humanité générique sont méthodiquement broyés : et ne serait-ce qu’à cause du prestige dont continuent de jouir, dans notre pays, les postures de radicalité ou ne serait-ce que parce que les véhicules et les passerelles existent toujours en direction de la «grande» politique, ces laboratoires ne restent jamais longtemps de simples laboratoires. [...]
La question centrale, si je devais la résumer d’un mot, est évidemment celle de l’athéisme. Et c’est ce qui se vérifie, une nouvelle fois, avec les aventures de ce progressisme qui a bel et bien donné congé à ses credo anciens; qui a clairement cessé d’adorer ces idoles qu’étaient l’Histoire, la Révolution, la Société Bonne, l’Absolu; mais qui a tant de peine à s’en remettre ! [...] Si le progressisme en vient, un jour, à pactiser de nouveau avec le pire et si, d’ores et déjà, il recommence de tourner le dos à cette tradition dreyfusarde, antitotalitaire, antifasciste qui était son honneur et qui reste sa raison d’exister, c’est parce qu’il ne supporte pas l’idée du ciel vide et du crépuscule de ses idoles. Et si, en revanche, il ne le fait pas, s’il résiste à ce nouveau pire, si, après avoir conjuré cette première tentation totalitaire qu’était, en gros, le communisme, il conjure aussi celle-ci, que j’ai décrite dans ce livre et qui prospère sur les décombres de l’ancienne, c’est parce qu’il se sera éduqué à cet athéisme méthodique.
Il faut imaginer des athées heureux.
Il faut un antipari où l’on gagne en misant, non sur l’existence, mais sur l’inexistence de Dieu.
Il faut un ciel vide. [...] Gauche mélancolique contre gauche lyrique : le choix, somme toute, est clair – ne manqueront pour le fonder, et pour peu que l’on s’y décide, ni les textes ni les figures.

(c) Grasset

« Ce grand cadavre à la renverse », par Bernard-Henri Lévy, Editions Grasset, 420 p., 18,50 euros.

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