«En attendant l’Islam des Lumières», par Bernard-Henri Lévy (Le JDD, le 8 novembre 2020)

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Emmanuel Macron a-t-il eu raison, dans son discours des Mureaux, de défendre le droit à la caricature et à la critique des religions? Sans aucun doute. A-t-il bien fait, ensuite, devant la vague de désinformation lancée dans le monde arabo-musulman par les prêcheurs de haine et les incendiaires des esprits type Erdogan, d’aller sur Al Jazeera rappeler qu’il n’avait, pour autant, ni « attaqué l’islam » ni « insulté les musulmans »? Evidemment oui. La chaîne qatarie s’étant ingéniée, dans les heures suivantes, à multiplier les plateaux en tentant de brouiller le message, il n’est pas certain qu’elle ait été le meilleur canal ; mais que, ne lâchant rien et ne reculant pas d’un pouce sur le front de la laïcité, il ait bien fait de s’adresser aux opinions arabes pour rétablir des propos tronqués ou, parfois, carrément inventés, j’en suis intimement persuadé.

La vérité est qu’il se tenait, et que nous nous tenons tous avec lui, sur une ligne de crête – la plus étroite qui soit, sans doute la plus périlleuse, mais pas si difficile que cela, au fond, à tracer : il y faut du courage, du sang-froid, ainsi que ce minimum de rigueur et de précision dans l’analyse sans lequel on ne gagne jamais une bataille politique de cette ampleur.

***

La notion, d’abord, de « guerre de civilisations ».

Il faut le dire et le redire. Cette idée, proposée il y a vingt-cinq ans par un essayiste spenglérien[1], d’une guerre métaphysique opposant « l’Occident » à « l’islam » est un concept mal construit qui ne rend nullement compte ni des enjeux à l’œuvre dans cette affaire ni – et c’est presque pire – des rapports de force qu’il faut instaurer si l’on veut vraiment casser la vague criminelle qui déferle sur le monde.

Quelle « civilisation » commune, par exemple, entre les personnalités musulmanes qui signent dans Le Monde une déclaration réprouvant le boycott des produits français et les barbares qui, le même jour, sèment la terreur à Vienne?

Quelle « guerre » entre une France qui combat la volonté « séparatiste » des islamistes et les musulmans kurdes, afghans anti-talibans, ou arabes, qui ont choisi son camp, condamnent les appels au meurtre contre son président et luttent avec nous, au coude à coude, contre l’ennemi commun djihadiste?

Et comment ne pas comprendre que cette lecture de l’Histoire en termes de « civilisations » elles-mêmes conçues comme des blocs fermés sur soi, sans portes ni fenêtres, monolithiques, est une erreur philosophique gravissime empêchant de repérer les fractures qui, dans chacun des deux ensembles, défont les unités de façade?

La guerre de civilisations, s’il y en a une, est celle qui, au sein même de l’islam, oppose les nostalgiques d’Averroès, Avicenne ou Al-Kindi, ces penseurs arabes infusés de sagesse et de rationalité grecques, et les héritiers, salafistes ou autres, des fondamentalistes qui commencèrent, au XIIe siècle, d’éteindre les lumières de Bagdad.

Une autre guerre, si l’on tient à conserver le mot, est celle qui, hors de l’islam, oppose, à chaque nouvelle attaque terroriste, ceux dont le premier réflexe est de jeter à la rivière les règles du droit, les lois de l’asile et les valeurs fondatrices de l’Europe, et ceux qui, fidèles à l’héroïsme de la raison des philosophes, ripostent avec fermeté, n’accordent rien à la culture de l’excuse et de l’offense, mais ne cèdent ni à l’esprit de vengeance ni au vertige de l’état d’exception.

Et l’exacte réalité, celle que recouvre le stéréotype néo-spenglérien, c’est, tantôt, un jeu de rapprochements, d’alliances heureuses et de solidarités bienvenues qui disloquent les deux blocs réputés hétérogènes et, contre un adversaire dont on ne rappellera jamais assez qu’il tue, à l’échelle du monde, plus de musulmans que de non-musulmans, liguent les républicains de tous bords, les résistants de tous horizons, les âmes libres de toutes confessions.

Et ce sont, tantôt, d’autres proximités, étranges, honteuses, apparemment contre nature, mais qui n’en font pas moins voler en éclats les lignes de front de la guerre « civilisationnelle » : ici des « observateurs de la laïcité » qui voudraient restaurer, sous la pression des « décoloniaux », le délit de blasphème ; là, une extrême gauche qui brade son héritage anticlérical pour défiler, contre « l’islamophobie », aux côtés des fous de Dieu version islamique ; là encore, ces deux responsables du Rassemblement national, messieurs Loustau et Chatillon, qui se réclament de la défense de l’Occident mais que l’on reconnaît, dans une vidéo exhumée par le site La Horde, en train de manifester aux côtés d’Abdelhakim Sefrioui, le fondateur du Collectif Cheikh Yassine qui sera, quelques années plus tard, à l’origine de la chasse à l’homme conduisant à la décapitation de Samuel Paty.

Le concept, par quelque bout qu’on le prenne, ne fonctionne pas.

C’est un opérateur de confusion, d’aveuglement, d’ignorance, qui mêle ce qui devrait être séparé et sépare ce qui, dans la réalité, se mêle.

Quand un concept est si piètre, quand, obsédé par l’Un, il rend aveugle au Multiple, quand ce qu’il fait voir est moins sensible que ce qu’il obscurcit, quand il n’est, en un mot, d’aucun secours pour s’orienter ni dans la pensée ni dans l’action, on ne le reprend pas, on le jette.

***

Bon concept, en revanche, celui de fascislamisme.

Car on y entend islam – je vais y venir.

Mais on y entend aussi fascisme – et c’est une piste féconde pour ceux qui décident de penser les crimes en série que l’on perpètre dans la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption, à Nice, en même temps que sur le campus de l’université de Kaboul ou aux abords d’une synagogue de Vienne.

Un point d’histoire.

Le monde arabo-musulman nourrit, depuis trois quarts de siècle, l’illusion d’un ouragan fasciste qui se serait abattu sur le monde mais qui, tel le nuage de Tchernobyl à Strasbourg, se serait, dans les années trente du XXe siècle, miraculeusement arrêté à ses frontières.

Il oublie, ou feint d’oublier, que des formations idéologico-politiques telles que les partis Baas irakien et syrien ou les Frères musulmans égyptiens de Hassan Al-Banna furent explicitement conçues, à l’époque, comme des répliques arabes à ce séisme européen non moins que comme des organisations de combat contre les empires coloniaux.

Or il y a une loi que les démocraties occidentales connaissent bien : ce type d’amnésie se paie toujours, tôt ou tard, par un retour du refoulé ; c’est même l’une des explications communément admises de l’émergence, dans les années 1970, en Italie et en Allemagne, des Brigades rouges et de la Bande à Baader ; en sorte qu’il n’est pas déraisonnable de former l’hypothèse que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le culte de la mort et du sang, le mépris des femmes et de liberté, la haine des juifs, des chrétiens et des musulmans laïcs, bref, les traits qui nous semblent propres au djihadisme contemporain, ont l’une de leurs origines dans les feux mal éteints de ces temps sombres…

Ce n’est qu’une hypothèse, naturellement.

Et elle laisse ouverte la question de savoir ce que fut, dans les temps plus anciens, le rapport de force réel entre l’islam piétiste et l’islam conquérant.

Mais elle a le mérite, puisqu’elle les aligne sur la règle historico-mondiale, de ne pas « stigmatiser » les musulmans.

Elle a l’avantage de ne pas « essentialiser » l’islam puisqu’elle voit dans sa rencontre historique – donc pour partie, et par définition, contingente – avec l’idéologie la plus meurtrière du XXe siècle l’une des sources de ce que l’écrivain spécialiste du soufisme disparu en 2014 Abdelwahab Meddeb appelait sa « maladie ».

Mais elle a surtout pour vertu d’indiquer un chemin : celui-là même qu’ont fini par emprunter les meilleures des démocraties d’Europe quand, les fils pressant les pères et des historiens intempestifs brisant le silence coupable dont chacun s’accommodait, elles ont entrepris, à leur corps presque défendant, de mener leur travail de mémoire et de deuil.

Se libérer du sectarisme des Frères musulmans dont je répète qu’ils furent portés sur les fonts baptismaux par d’authentiques fascistes défilant en chemise brune, en 1928, dans les rues du Caire…

Exorciser le fantôme du Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amin Al-Husseini, qui continue d’inspirer les plus radicaux des dirigeants palestiniens et dont il ne serait pas inutile d’enseigner, dans les manuels d’histoire, qu’il fut un hitlérien fanatique…

Rappeler que les grands récits – pantouranien, néo-hittite… – dont Erdogan nourrit la chimère néo-ottomane qui sème aujourd’hui la terreur entre le Haut-Karabakh, le Rojava et les rues de la Vienne française connurent leurs riches heures au moment où la Turquie, en pleine Seconde Guerre mondiale, balançait entre les puissances de l’Axe et les Alliés…

Ou bien, l’inverse : Histoire contre Histoire, et la chronique des moments de lumière venant en contrepoint de celle des temps de ténèbre, opposer à ces figures les noms d’un antifascisme qui eut aussi, dans le monde musulman, ses titres de noblesse – le roi du Maroc Mohammed V, Juste parmi les nations ; ces goumiers, tabors et autres fantassins de la liberté qui s’illustrèrent dans les bataillons gaullistes du Levant puis de Monte Cassino ; sans parler des peshmergas organisant, trente ans après la Shoah, l’exfiltration des derniers juifs d’Irak…

Ce ne sont pas là des vieux débats, bons pour les seuls spécialistes.

C’est, dans la tempête, l’étoffe même dont sont faits les rêves, les cauchemars et le sommeil des hommes.

Non pas que ce travail de mémoire et de vérité puisse convaincre les foules chauffées à blanc par les prêches assassins du grand imam de la mosquée Al-Azhar, en Égypte, de respecter l’imprescriptible droit, en République française, de se moquer des religions.

Mais les femmes et hommes de bonne volonté n’ont pas, aujourd’hui, tant de leviers que cela à disposition et – à condition d’être sincère et, comme disait à la fin de sa vie le philosophe et orientaliste des Lumières Volney, de chasser en soi l’esprit de malice et d’hypocrisie – le geste d’amener l’impensé à la pensée et de se mettre en règle avec un passé qui ne passe pas est toujours, partout, de bonne méthode quand on choisit de sortir, pour de bon, du rang des meurtriers.

***

D’autant que, dans fascislamisme, on entend donc aussi islam.

Et ce composé théologico-politique rappelle, pour le coup, qu’il y a islam et islam ; il dit l’urgence de faire le tri – en langage philosophique, la critique – de ce qui, dans les textes mêmes, peut justifier le crime et de ce qui peut l’interdire ; et il dit bien la double obligation de ne pas confondre islam et islamisme (le fameux « pas d’amalgame » répété, et c’est tant mieux, après chaque attentat) et de ne pas se bercer, non plus, de l’illusion d’un islam immunisé contre le pire (le non moins fameux « rien à voir avec l’islam » que l’on nous répète, lui aussi, chaque fois mais qui n’a, hélas, pas de sens).

L’Europe et en particulier l’Allemagne se sont trouvées, après la guerre, toutes proportions gardées, dans des situations structurellement semblables.

Il y avait des penseurs qui, tel Adorno, jugeaient que la grande langue allemande, celle des métaphysiciens et des poètes chers à Heidegger, s’était irrémédiablement compromise avec le mal.

Et je me souviens, en France, du philosophe germaniste Vladimir Jankélévitch allant si loin dans l’occultation qu’il avait fait le serment – tenu, d’ailleurs, jusqu’au bout – de ne plus jamais parler ni penser dans la langue de Goethe et Hölderlin.

À quoi s’opposa Paul Celan, rescapé des camps mais passant sa vie à soutenir que, si l’allemand fut la langue des assassins, il fut aussi celle des victimes et que, ne serait-ce que pour cela, ne serait-ce qu’en hommage à ceux qui, jusqu’à leur dernier souffle, tentèrent de se creuser une tombe dans les nuages de la parole, un authentique poète devait s’attacher à panser, réparer, revivifier une langue où le dernier mot ne doit jamais échoir à la mort.

L’ampleur du crime n’est, certes, pas comparable.

Et il se peut que le refoulé en train de revenir dans l’imaginaire de l’oumma soit, à l’inverse, plus ancien et mieux enraciné que je ne suis en train de le dire.

Mais le monde, là non plus, n’a pas le choix.

Il doit parier sur des savants en religion assez audacieux pour déradicaliser la langue des sourates comme Celan dénazifia celle de l’Allemagne.

Même si l’on sait bien qu’il n’existe pas, en islam, de régime d’autorité analogue à celui qui régit l’Église catholique, il faut espérer que continuent de se dresser, malgré les procès en « illégitimité » inlassablement instruits contre eux par les idiots utiles du radicalisme, des imams aussi courageux que l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, ou celui de Bordeaux, Tareq Oubrou.

Et, sauf à se résigner au désastre, c’est-à-dire, encore et encore, au séparatisme et à ses territoires perdus de la pensée, il faut bien essayer d’imaginer le type de nœuds textuels qui ligaturent le lien social, qui font obstacle à la fraternité républicaine et que devrait pouvoir dénouer un retour à l’ijtihad, autrement dit à la libre interprétation, ou à la glose, dont l’Histoire prouve qu’elle a été, au moins jusqu’à Ibn Khaldoun, un courant possible de l’islam.

Le « djihad », par exemple, est-il un appel à la guerre ou à l’ascèse?

Le « droit islamique » est-il compatible, et à quel prix, avec les droits de l’homme?

Et, puisqu’ils refusent, à juste titre, d’être essentialisés, pourquoi les musulmans d’Europe ne feraient-ils pas encore un effort pour être vraiment existentialistes et fonder philosophiquement leur inscription dans la Cité?

C’est aux musulmans, et à eux seuls, de répondre, je le répète, à ces questions.

Mais rien n’interdit à d’autres, forts de leur histoire singulière, de les y encourager.

Rien n’empêche un président de la République française de les leur poser à la façon dont un empereur, il y a un peu plus deux cents ans, posa aux juifs du Grand Sanhédrin la question de savoir si leur Loi était, ou non, et moyennant quels éclaircissements, compatible avec le contrat social.

Et une chose est sûre : ce travail du texte sur lui-même, cet effort de pensée et, au fond, de déconstruction et reconstruction, est une condition nécessaire pour que la troisième religion du Livre trouve la place qui lui revient dans l’économie, pour les uns de la Rédemption, pour les autres de la Nation.

Je respecte la sagesse de l’islam.

J’ai passé mon existence, du Bangladesh à la Bosnie, de l’Algérie au Kurdistan, des montagnes du Panchir aux déserts de Somalie, à plaider la cause de peuples musulmans opprimés.

Mais quand Agar et Ismaël reviennent au désert, quand les gourdes sont vides et qu’ils tournent dans la nuit, c’est à eux, et à eux seuls, qu’il appartient de neutraliser la mauvaise langue qui les dévore.

Réforme intellectuelle et morale.

Islam des Lumières, avant-dernier appel.

Il est, pour mes frères en Abraham, minuit moins une dans le siècle.


[1] D’Oswald Spengler, auteur en 1918 du Déclin de l’Occident.

https://www.lejdd.fr/Societe/en-attendant-lislam-des-lumieres-bernard-henri-levy-plaide-pour-une-reforme-intellectuelle-et-morale-4004100

 

Photo : A Kurdish Peshmerga fighter holds a position in Sheikh Ali village near the town of Bashiqa, Nov. 6, 2016. (Photo: AFP/Safin Hamed)

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