Eloge du parachutage en politique. Au-delà du « tweetgate » (Ségolène Royal). De l’assassinat politique considéré comme l’un des beaux-arts (Jack Lang) (Le Point, le 21 juin 2012)

BLOC NOTESCette histoire de « parachutage », qui aura été le grand argument brandi contre Ségolène Royal, -devient franchement étrange. Qu’une certaine droite s’en soit servie contre certains des siens est, probablement, dans l’ordre des choses. Mais que ce fétichisme du lieu, ce culte de l’esprit local, cette idée qu’il faut être de La Rochelle pour être élu député de La Rochelle, cette évidence selon laquelle un vieil et authentique enracinement serait la condition de la bonne députation, bref, que ce salmigondis régional, pour ne pas dire vernaculaire, fasse maintenant son lit à gauche et que personne ne trouve à y redire, est un des vrais événements de cette élection. Mme Royal, de ce point de vue, n’a pas complètement tort quand elle dit, avec ses mots, que c’est « la » droite qui a eu sa peau. Arithmétiquement, c’est invérifiable. Mais, philosophiquement, c’est incontestable. Car ce localisme exacerbé, cette course à un ressourcement imaginaire, cette illusion selon laquelle il faudrait être « pays » pour être l’élu de telle ou telle partie de notre pays, cette opposition, en un mot, du « pays réel » -(incarné par le candidat « bien de chez nous ») et « légal » (représenté par le « parachuté »), tout cela c’est l’esprit même d’une pensée qui est au cœur de la vieille droite et qui s’appelle le maurrassisme – et c’est la défaite, par voie de conséquence, de la grande idée républicaine selon laquelle l’élection est l’occasion, pour le sujet votant, non de revenir à sa source, mais d’accéder à la citoyenneté et, donc, à l’universel. Une élection législative n’est pas une élection locale. Un député représente, non une région de France, mais la France dans son entier. On dit, de chacun des députés, « la » représentation nationale parce qu’à la manière de la pars totalis des philosophes il incarne, identiquement, uniformément, uniment, les intérêts et l’âme de la nation. Méconnaître cette loi, c’est signer la défaite de Jaurès contre Péguy. Ou celle, je le répète, de Péguy face à Maurras. Et c’est sombrer, qu’on le veuille ou non, dans le populisme le plus rance – celui qui tourne le dos à l’esprit des lois républicaines. Vivent les parachutés. Eloge de Ségolène Royal dont la liquidation politique (ah ! le tweetgate…) restera comme un moment honteux de ces élections et dont la droiture, le cran, le courage intellectuel et moral, la princière dignité manqueront, par ailleurs, à l’Assemblée nouvellement élue. Hélas.

L’autre grande victime de ce néomaurrassisme de gauche, de cette chasse au nomadisme électoral et, donc, de la régression démocratique qui va avec, c’est évidemment Jack Lang. Et, à lui aussi, je veux rendre ici hommage. Mitterrand ? Oui, Mitterrand. Mais la face lumineuse du mitterrandisme. Il eut assez d’aspects sombres, le mitterrandisme, pour que l’on ne salue pas, en lui, Jack Lang, l’héritier de sa part noble. Gauche festive ? Triomphe de l’Homo festivus brocardé, avec l’acharnement que l’on sait, par le regretté –Philippe Muray ? Oui, bien sûr. Mais justement. Je déplore l’assassinat politique de Jack Lang par ces épigones débiles de Muray (ou de Fumaroli) qui ont transformé l’un des meilleurs ministres de la Culture que nous ayons eus en un héros de gay pride, personnage de carnaval fournissant le bon peuple en pain et en jeux, roi du trompe-l’œil et de l’entertainment. Gauche caviar ? Gauche paillettes ? Oui, encore. Si l’on veut. Mais étant entendu que le néopopulisme bêlant qui tient lieu de réflexe à une part grandissante de l’opinion a ainsi nommé, dans son cas, à la minute même où il est devenu cet éternel ministre qu’il est, contre vents et marées, resté jusqu’aujourd’hui, la volonté de faire partager au plus grand nombre son goût pour les colonnes de Daniel Buren, pour la peinture de Pierre Soulages ou pour le théâtre de Giorgio Strehler non moins que sa passion pour les châteaux de Chambord et de Chenonceau – elle nomme « gauche caviar » la volonté de réconcilier la grande et haute culture française avec la modernité. Le moment n’est pas arrivé (car je suis convaincu que l’homme reviendra – ailleurs, autrement, mais il reviendra…) de faire le bilan des années Lang. Mais, quand on s’y décidera, on verra que ce girondin définitif, cet activiste d’un « Etat culturel » qui signifia d’abord « maximum de beauté offert au maximum de gens », cet aristocrate de l’esprit qui a cru en son pouvoir d’indéfiniment déplacer l’invisible frontière séparant, selon Condorcet, la « portion grossière » du « genre humain » de sa « portion éclairée », était dans la droite ligne des « cathédrales de la culture » selon André Malraux et, avant André Malraux, de ces « Clubs Léo Lagrange » qui inventèrent, dans les années 30, l’idée de la culture pour tous. Front populaire contre front populiste. Le rêve, non de je ne sais quel parti muscadin, mais de ce que le Parti communiste a pu avoir – mais oui ! – de meilleur quand il affirmait que l’on pouvait être ouvrier et aimer Matisse ou Picasso. Je lisais récemment, dans les « Ecrits sur l’art » d’Aragon, les textes témoignant de la période où l’ancien surréaliste dirigea l’hebdomadaire Les Lettres françaises. Eh bien, tout est là. Tout est dit de ce beau projet, caviardisé par les crétins, de mettre la culture à la portée de tous. Le Jack Lang dont quelques coupeurs de têtes célèbrent aujourd’hui, à gauche comme à droite, la défaite : un émule d’Aragon qui aurait eu le pouvoir de Malraux.

Bernard-Henri Lévy


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