« Echad Mi Yodea », par Ohad Naharin, sur la scène de l’Opéra de Paris (L’Arche Magazine)

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Crédits photos : Julien Benhamou/ Opéra national de Paris

“L’illusion de la beauté et la fine ligne qui sépare la folie de la santé mentale. La panique derrière le rire et la coexistence de la fatigue et de l’élégance.”

En hébreu, ce sont les quelques mots d’introduction du mini-ballet Echad Mi Yodea d’Ohad Naharin, le directeur de la Batsheva Dance Company de Tel Aviv, présentée cette saison à l’Opéra Garnier dans son spectacle Decadance, un patchwork de 10 séquences d’un travail sans cesse renouvelé.

Echad Mi Yodea ( Qui connait ? toujours en hébreu), propose un demi-cercle dans la pénombre. Des danseurs sur une chaise, en costumes sombres et chapeaux noirs, peut-être hassidiques. Une vague de corps se levant les uns après les autres, qui se tendent comme une arche, et retombent, sauf un danseur, qui chute. Se penchant en avant, serrant les poings, le groupe hurle, après chaque remous et toujours en hébreu, quelques mots familiers de la Pâque juive, sur un arrangement quasi Drum and Bass, hypnotique, du célèbre chant-titre. Le ballet de 7 minutes se termine par une déchirure fébrile des costumes, des vêtements et des dessous, lancés ensuite, ainsi que les chapeaux et les chaussures, au centre de la scène. Le point d’exclamation en est la posture finale : les danseurs debout, crus, effrontés dans leurs sous-vêtements assènent les derniers mots d’un verset hébreu. Il s’agit très exactement d’une liturgie que l’on trouve dans la Haggadah de Pessa’h. Elle énumère quelques enseignements du judaïsme, sous une forme cumulative, qui semble s’adresser aux enfants, de Un à Treize en posant la question: qui sait ce que un veut dire Un? puis Deux, Trois etc. 

Un, c’est notre Dieu, doit-on répondre lors d’un séder. Puis à Deux, on associe les Deux tables de la loi. A Trois, les Patriarches. A Quatre, les Matriarches. A Cinq, les Livres de la Torah, etc. Le message, globalement, concerne la libération, physique, spirituelle et mentale d’un peuple, dans une récitation pouvant aussi relever d’un jeu de mémoire.

Dorénavant, dans ce ballet ballet éponyme (dont l’audace en creux fit couler beaucoup d’encre lors de sa représentation dans le cadre des festivité entourant le jubilé de la création de l’Etat d’Israël 1998) : “chaque mouvement est chargé de sens, capable d’hypnotiser avec une simple rangée de danseurs vacillants. A priori insignifiants” assure Ohad Naharin.

Echad Mi Yodea est devenue l’oeuvre la plus connue du chorégraphe israélien.

Cette pièce contemporaine est également à l’honneur dans le dernier film consacré à l’Opération Thunderbolt ( ou Opération Entebbe) du brésilien José Padilha, sorti sur les écrans français en mai dernier : Otages à Entebbe. 

Si le film n’a pas fait l’unanimité parmi les critiques, c’est autant en raison de partis pris scénaristiques légitimement critiquables ( comme celui d’engager le point de vue des terroristes) et de quelques mots ambivalents, mais surtout de l’incompréhension et de la méconnaissance du substrat même de cette chorégraphie, autour de laquelle une partie forte du scénario est construit, et de ce qu’elle charrie de symbolique. José Padilha, mondialement connu pour ses images d’actions sur fond de chasse aux narcotrafiquants d’Amérique latine, l’a choisie pour thème musical, récurrent, de son film jusqu’à l’acmé  de sa fresque : le raid mythique de Tsahal qui mettra fin à la prise d’otage des groupes terroristes du FPLP et de la Fraction Armée Rouge, soit d’une alliance germano-palestinienne sur le sol ougandais en 1976. L’assaut lancé sur ces paroles bibliques est une insolence cinématographique et politique, loin de banaliser ce fait d’armes historique, de constituer une “faute de goût”, ou d’une niaiserie mal placée, comme il a pu s’écrire. La danse ici, loin de diluer la tension dramatique ou d’ajouter du superficiel, accompagne les événements jusqu’à un vrai grand moment de cinéma. Pensée toutefois loin des champs de bataille, que voudrait nous dire Ohad Naharin, lui qui n’adore guère être ramené à sa nationalité mais qui reste régulièrement accueilli par les campagne du mouvement “BDS” de boycott de l’état d’Israël ?  Très critique vis à vis de la politique de son pays, ces démonstrations haineuses  – devant le théâtre de Chaillot la semaine dernière alors qu’était donné un autre de ses spectacles, ou encore en janvier 2016, déjà, sur le parvis et à l’intérieur de l’Opéra Garnier, une manifestation de boycott intitulée “On ne danse pas avec l’Apartheid” entendait dénoncer  “la scandaleuse invitation faite à la troupe israélienne Batsheva” -,  sont d’autant plus pathétiques.

Qu’elles étaient tristes, ces attaques prononcées alors que la France, en état d’urgence, commémorait ses victimes du terrorisme l’ayant frappée avec une ampleur inédite en 2015.

Qu’elles sont sinistres, ces marques de négation de la culture et cette ignorance crasse.

Mais Ohad Naharin est revenu, et une autre de ses pièces est entrée au répertoire parisien : “On ne peut pas généraliser et dire que la danse israélienne est plus politique que d’autres, le travail de Pina Bausch lui aussi est politique, il y a beaucoup de compagnies aux États-Unis qui sont engagées politiquement. En ce qui me concerne, il est vrai que mon travail aborde quelquefois le sujet de la condition humaine, il parle des victimes innocentes, il parle du pouvoir et de la faiblesse, du sens des lois, il parle de toutes sortes de choses qui ont à voir avec la condition humaine. Il est alors inévitable que nous touchions aussi parfois au climat politique de ce pays. Mais pour moi, ce message n’est pas le plus important. Je n’essaie pas précisément de dire quelque chose sur mon pays. Vous n’avez pas besoin de savoir que je suis israélien pour être ému ou pour comprendre que je cherche à communiquer. Vous n’avez pas besoin de savoir que ce travail se réfère à mon expérience. “ ( Extraits d’un entretien © programme Batsheva Dance Company / OnP, 2016)

Le chorégraphe travaille sur l’humour, les limites, sur la libération des corps, sur l’utilisation de la puissance explosive du geste, sur la connexion entre effort et plaisir, sur l’émergence des singularités et de la spontanéité. Il nous parle d’affranchissement des formations initiales et d’improvisation, le tout relevant d’un corpus technique ou plus exactement de “recherche”, qu’il a nommé GAGA, devenu la base de l’entraînement des danseurs de la Batsheva, dont le grand public raffole aussi.

Donner les clés pour aller chercher les trésors en oubliant les écoles et les styles”, dit l’un des plus grands chorégraphes au monde selon le New York Times.

L’un des plus percutants de notre époque aussi. Il sait également emporter le public dans une démarche participative, injecter de la plaisanterie sur de très sérieuses scènes académiques et des corps rompus à la rigueur absolue.

Crédits photos : Julien Benhamou/ Opéra national de Paris

 

Fondée en 1964 par Martha Graham avec le soutien de la baronne Batsheva de Rothschild, la Batsheva Dance Company, première compagnie de danse moderne en Israël, aura marqué l’histoire de la danse, en reconnectant cette dernière israélienne avec les autres mouvements artistiques mondiaux. Dirigée depuis 1990 par Ohad Naharin, elle ne cesse de se renouveler :  “c’est l’anti-conservatisme de Tel Aviv qui insuffle un esprit de liberté à la danse, il n’y a pas de tradition classique ici, pas de courant à perpétuer, tout est à inventer !”.

Decadance est ballet en évolution constante, dans lequel on admire les résultats de sa fameuse technique GAGA, s’appuyant sur une meilleure “compréhension individuelle du corps et de ses limites propres”, permettant à chaque interprète de les dépasser et de faire s’exprimer sa personnalité, d’aller au delà de ce qui est familier, de laisser créer et imaginer .

En introduction du spectacle Decadance, vous serez accueillis par une sorte de  maître de cérémonie inquiétant et spectral, jusqu’à ce que la dérision prenne la main, jouant d’une fête caricaturale et de la légèreté des idiots. Le public de l’Opéra reconnaîtra les hanches des danseuses, ces “accessoires féminins”  si peu usités de la sorte. La chorégraphie se moque des codes, se détache du cadre classique et invite même le spectateur sur scène à mener parmi les danseurs professionnels un bout de partition. Mais la légèreté est provisoire. Decadance est une connexion d’histoires inachevées :  “J’aime prendre des séquences existantes et les retravailler, créer la possibilité de les voir sous un nouveau jour. Cela m’apprend toujours quelque chose sur ma danse et son écriture” (…) “Pour moi, le récit dans la danse vient de la texture, de la dynamiques, de la vitesse, des volumes, de l’exagération, des sous-entendus, de l’organisation, des explosions, du pouvoir, de la délicatesse. Et c’est cette histoire que je veux que les danseurs me racontent quand je regarde “Decadance” .

S’adressant au corps de ballet de l’Opéra de Paris au cours d’une répétition de la séquence Echa mi Yodea ( Qui connaît), il demande:  “Je veux que vous sentiez que vous êtes un peu obsédés, possédés. Vous n’arrivez pas détendus. Vous êtes très chargés. Vous connectez avec la fantaisie, quelque chose qui donne du poids, avec vos vos démons, votre passion”.

L’ensemble explose dans le demi-cercle d’une de ces “histoires inachevées”.

Mais quelle en est la signification ? Qui la connait ?

Des kilomètres de commentaires trainent sur la toile, dans toutes les langues, à propos du sens intrinsèque de ce ballet : serait-ce un hommage à la construction d’Israël ? peut-on voir dans l’empilement de vêtements final une suggestion d’images de la Shoah? Ou bien celle d’un commandant d’armée paralysé en queue de peloton ?

Une chorégraphe américaine croit pouvoir répondre que les complets jetés font référence aux préjugés, aux biens, à l’attachement et l’incrédulité dont on doit se séparer : “Lorsque vous vous en débarrasserez, vous obtiendrez la liberté. Mais si vous vous cramponnez à eux, vous êtes contraint et vous ressentez la douleur comme ce danseur qui ne lâche aucun vêtement”, et finit par s’effondrer à chaque mécanique ondulatoire. Ce mystère entourant la scène ajoute au vibrato intérieur qui n’a alors qu’une envie, suivre Ohad Naharin là où il veut nous emmener : “Shebashamaim uva’aretz” (dans le ciel et sur la terre), hurle bien la vague.

Aline Le Bail-Kremer

https://larchemag.fr/2018/10/17/3777/3777/

Photos/Crédits @ Julien Benhamou/ Opéra national de Paris/ Saison 2018-2019


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