Deux ou trois choses que je sais d’Angela Merkel, par Bernard-Henri Lévy

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Le valet de chambre a encore frappé.
Vous savez : le fameux valet de chambre hégélien épiant les grands hommes par le trou de leur serrure.
Et la dernière de ses victimes en date, la dernière à être devenue l’objet de cette indiscrétion obsessionnelle et maladive, la cible la plus récente de ce panoptique mondialisé qui scrute, commente à l’infini, surinterprète les émotions ou, en la circonstance, les tremblements des Grands, s’appelle Angela Merkel.
Peut-être la chancelière est-elle, en effet, malade.
Et si tel est le cas, il faudra que la démocratie allemande fonctionne et le dise.
Mais nous n’en sommes pas là.
Et ce manège, cette traque, cette volonté, comme d’habitude, de réduire, rapetisser et, au fond, déprécier une femme que je ne connais pas, que je n’ai même jamais croisée mais dont j’ai souvent dit, ici, dans ce bloc-notes, l’admiration que je lui porte, tout cela, en ce début d’été, m’inspire plutôt ceci : désordre d’impressions, images proches ou lointaines, souvenirs et notes en mouvement – esquisse de portrait.
L’ancienne chimiste, savante avant d’être femme d’Etat et qui, une fois entrée en politique, refuse avec constance la démagogie tribunicienne et les tractations excessivement partisanes.
La fille de pasteur, amenant son pays, mieux que Helmut Kohl, mieux que Helmut Schmidt, des ténèbres de la culpabilité à une lucidité terrible, douloureuse mais, au bout du compte, exemplaire.
L’héritage des Dietrich Bonhoeffer et autres Martin Niemöller, ces maîtres des confessants qui furent les amis des juifs et des résistants au nazisme.
La petite fille de RDA qui, chaque jour, en se rendant à son bureau, passe devant le mur de la honte encore debout ; qui habite ensuite, avec son mari, près du mémorial de la Shoah ; qui occupe, aujourd’hui, le septième étage d’une chancellerie surplombant les décombres d’un passé dont elle sait qu’il ne passe pas ; et qui est parvenue à faire de son pays, l’espace de quelques mois, en 2015, une nation kantienne, hissée au-dessus d’elle-même et fille aînée d’une Europe redevenue, un instant, princesse de la liberté.
La bonne élève méthodique, secrète et courageuse qui, comme une héroïne de Herta Müller, grandit dans les toiles d’araignée de la Stasi.
La femme de sang-froid qui affrontera, trente ans plus tard, à Sotchi, dans les discussions sur la Crimée et l’Ukraine, un autre adolescent du stalinisme (un certain Vladimir Poutine, qui, lors de leur première rencontre, se conduira comme le minable sadique pour gardes à vue qu’il n’a, au fond, jamais cessé d’être, en amenant avec lui un labrador redoutable et menaçant).
L’enfant des campagnes du Brandebourg (veaux, vaches, cochons, Trabant) devenue la reine des classements Forbes.
La dirigeante humiliée, en plein G20 de 2011, par un Barack Obama sarcastique qui se moque des velléités d’indépendance monétaire allemande – puis la grande chancelière qui, cinq ans plus tard, accueille le même Obama à bout de souffle, défait et, au fond, admiratif qui est venu lui transmettre sa couronne d’imperator du monde libre.Le petit chose, la gamine, das Mädchen, coupe à la garçonne, pantalons de velours, manières modestes, méprisée par les caciques catholiques bavarois qui ne lui confient que des ministères de second ordre : mais voilà qu’avec le cran d’un Brutus et l’art tactique d’un Cassius, elle fait tomber le géant Kohl enivré de pouvoir et de vanité.
La terne élue de Stralsund et de Rügen à qui l’on ne promet rien de mieux que de persévérer dans le recueil des doléances des pêcheurs de harengs de la Baltique et qui, en 2005, voit Schröder, pourtant battu, lui asséner, sans prendre la peine de la regarder dans les yeux, qu’elle ne sera jamais chancelière : la voici qui, quinze ans plus tard, façonne l’histoire de son pays, quand son adversaire social-démocrate en est réduit à se vendre à Gazprom.
Cet air d’ingénue au milieu des dragons et des barons. Cette manière de Siegfried face aux Wotan brontosaures, dans les travées des partis et les contre-allées du pouvoir.
Sa candeur de prince Mychkine conjuguée à l’habileté, l’efficacité et, parfois, le cynisme d’un Machiavel de haute volée.
Son côté tragique, façon « Honneur perdu de Katharina Blum ».
Sa volonté, à l’automne 2015 encore, de préférer son pays à son parti, l’Histoire au pouvoir et, contre toute raison, de prononcer ces mots simples, bibliques et aussi stupéfiants que le « N’ayez pas peur » d’un pape polonais qu’elle admire : « Wir schaffen das ! » – nous y arriverons.
Ils sont rares, les moments où l’on voit un « caractère héroïque » (Hegel encore) éclore sous la chrysalide d’un politicien ordinaire : François Mitterrand, quelques jours avant son élection, révélant qu’il abolira la peine de mort ; Alija Izetbegovic appelant Mitterrand au secours de son palais de Sarajevo bombardé qu’il compare à un ghetto ; Willy Brandt à Varsovie ; Kennedy à Berlin ; et puis cette image d’Angela Merkel, les yeux clos, un sourire d’affection ourlant son visage apaisé, abandonnée sur l’épaule d’un président de la République française, en janvier 2015, cent ans jour pour jour après les tranchées de Champagne et les flottes des Dardanelles.
Grande d’Allemagne.
Grande d’Europe et de sa communauté dans les limbes.
Capitaine dans les tempêtes dont nous sentons bien s’accumuler et gronder les mauvais signes.
Cette chancelière si romanesque est loin, j’en fais le pari, d’avoir dit son dernier mot.

Bernard-Henri Lévy


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