Dernières nouvelles de Battisti, par Fred Vargas – JDD 06/03/2010

logo jddCesare Battisti, écrivain de romans noirs, ancien militant de l’extrême gauche italienne, a fui la France en 2004 pour échapper à son extradition en Italie où il a été condamné à la perpétuité pour des actions terroristes datant des années 1970. Arrêté le 18 mars 2007 au Brésil, il est depuis incarcéré dans l’attente du dénouement de l’interminable débat politico-judiciaire sur son extradition. Depuis le début, l’écrivain Fred Vargas soutientl a cause de Cesare Battisti qui s’affirme innocent des crimes dont on l’accuse. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle sort de son silence et nous explique les dessous d’un combat qui entre dans sa dernière ligne droite.

Visite au pénitencier

Brasilia, onzième voyage, 6 février 2010, grosse chaleur et petite brise, bar, palmiers, ciel pur, des oiseaux inconnus passent dans les airs, ordinateur, café, parfait. Parfait pendant qu’à dix kilomètres de là, dans l’immense pénitencier de Papuda, isolé dans la campagne sèche du cerrado, cerné de barbelés, Cesare Battisti attend dans sa cellule que prenne fin, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il nomme l’« interminable virage de [sa] vie ».cesare battisti

Des biscuits pour Cesare

Le pénitencier de Papuda, je le connais par cœur. Depuis le temps que le virage n’en finit pas de tourner. Le mercredi, c’est jour hebdomadaire de visite. On attend devant la prison avec quelque deux cents femmes et enfants, on connaît l’endroit sur le bout des doigts, la forme de l’arbre à gauche, la poubelle à droite, la vache maigre qui passe seule sous le cagnard, le bout de route qui s’en va dans les collines, interdite à la circulation. Le bruit pudique devant les grilles de Papuda, des femmes qui s’apprêtent, qui se remaquillent, l’une qui pleure soudainement, les enfants qui, tous, jouent à glisser sur le dallage qui dérape, inconscients de la détresse de leur grand-mère qui marmonne dans un coin en priant Jésus.

Les femmes, elles nous connaissent aussi, ma sœur et moi. Elles savent qu’on vient de loin, elles nous donnent des conseils, les premières fois. Tu ne peux pas entrer avec ta montre, Menina. Ni avec ces chaussures, viens avec moi. Maintenant on sait y faire. Vêtements clairs et tongs obligatoires, pas de montre, pas de téléphone, pas de sac, pas de livres, de lettres, de cigarettes, de briquet, juste le passeport en poche. Et, après la fouille, après la queue, l’entrée dans la prison, avec six fruits et légumes et un paquet de biscuits pour Cesare. Des prisonniers disent bonjour, tous habillés en blanc ou beige, pour ne pas les confondre avec les silhouettes bleues des gardiens, ils embrassent femme, mère, enfants. Et puis c’est Cesare, brusque sourire sur son visage, cheveux très courts. Il n’a pas vu un arbre depuis trois ans, lui.

Dames et bouchons

Dans la cour où l’on fait les cent pas tous les trois, virant ensemble d’un seul mouvement quand on arrive au mur, marchant de conserve, un gobelet de café à la main (se faire croire qu’on se balade, se faire croire qu’on boit un verre ensemble), les très hauts murs ne laissent voir que le ciel. Heureusement que les oiseaux existent, unique repère qui raccroche ce monde à la nature. On parle sans discontinuer pendant les cinq heures autorisées, on parle politique, famille, amis, stratégie, terrain, informations, que faire, qu’en penses-tu, on parle vie pratique, médicaments, argent, littérature, on ne parle surtout pas d’avenir. Assis à l’ombre sur un banc de ciment, deux prisonniers jouent aux dames sur un vieux carton où les cases sont dessinées au Bic. Pour faire les pions, ils ont récupéré des bouchons de bouteilles de Coca – rouges – et des bouchons de bouteilles d’eau – bleus. C’est inventif, l’homme.

Ecrire

Avant, dans la première prison – département de la police fédérale de Brasilia -, Cesare n’avait pas le droit d’avoir un Bic. Un Bic, ça peut être une arme. On lui donnait un stylo dont on avait ôté le tube en plastique, et il écrivait son livre en serrant la petite pointe. Ma sœur avait acheté de la pâte à modeler pour l’enrouler autour du tube du stylo – c’est inventif, l’être humain – mais on nous l’avait raflée à l’aéroport.

C’était la première prison, la « PF ». On ne pouvait voir Cesare qu’une heure par semaine, derrière une vitre, avec un téléphone pour se parler. Hormis les avocats, ce n’est pas moi qui suis entrée pour la première fois dans la « PF ». Ce n’est pas moi qui fus le premier visiteur de Cesare. C’est Bernard-Henri Lévy.

Savon

Mai 2007. Cesare a été arrêté deux mois plus tôt, nous ne pouvons pas encore partir. C’est Bernard qui y va. Il est à Porto Alegre, il fait les deux mille kilomètres qui le séparent de Brasilia, pour une heure avec lui. De là-bas, il nous rapporte les premières images de Cesare, depuis trois ans qu’il a fui la France: « Il est amaigri. Le cheveu ras. Une barbiche qui lui allonge le visage. Et l’œil qui, ce matin-là, me semble étonnamment brillant, presque joyeux. Il me montre, à travers la vitre, un papier d’écolier où il a dressé la liste, en portugais, de ses menus besoins: savon en poudre, briquet, timbres-poste et enveloppes, un Bic. » BHL en quête de savon en poudre dans Brasilia, c’est cela aussi, l’engagement politique.

Principes

Mai 2007, Bernard est donc à Brasilia, il a vu Cesare, derrière cette vitre obscurcie par les traces des doigts mouillés de larmes et de morve des visiteurs. Il a réussi à rencontrer le ministre de la Justice du Brésil, Tarso Genro, qui lui demande de coucher par écrit son analyse du « cas Battisti », un Battisti déjà massacré par la presse brésilienne grâce à la puissance de feu de la propagande italienne.

Rien n’était pourtant plus opposé à son esprit que de défendre un « terroriste » des années de plomb italiennes. Je mets ce terme entre guillemets car sa signification actuelle, depuis l’attentat des deux tours, n’a rien d’adéquat, à mon sens, pour décrire l’ancienne révolte armée de l’extrême gauche italienne. Pas plus que BHL, je ne défends l’action meurtrière des groupes en armes des années 1970. Mais pour lui, la lutte contre ce type d’action est un combat acharné de toute sa vie. Comment alors pouvait-il s’engager dans cette bataille pour sauver Cesare ? Eh bien, au nom de principes qu’il exposa avec une telle clarté que bien des « anti » furent finalement convaincus par la vigueur de son analyse.

La presque-fin du chemin

Ici à Brasilia, entre deux visites à la prison de Papuda, où en sommes-nous? L’année 2009 fut rude, allant de Charybde en Scylla. En janvier, le ministre Tarso Genro accorde le refuge politique à Cesare, pour motif de crainte fondée d’une persécution politique en son pays. Cesare est sauf. Faux. Deux jours plus tard, le gouvernement italien attaque la décision du ministre. Le Tribunal suprême fédéral du Brésil, dont beaucoup de juges épousent aveuglément le point de vue italien sans prendre la peine d’examiner le véritable dossier de Cesare, lance à la suite son offensive contre le pouvoir exécutif du président Lula.

En novembre, par cinq voix à quatre, le tribunal brésilien désavoue le ministre de la Justice en annulant l’acte de refuge et décrète l’extradition de Cesare. Au mépris de toutes les preuves accumulées de son innocence dans l’affaire des quatre homicides. Au mépris de l’évidence historique aussi, assurant que les crimes reprochés à Cesare ne sont pas d’ordre politique mais relèvent du droit commun. Or, l’article 5 de la Constitution brésilienne interdit l’extradition pour crimes politiques. Mais notre radeau passe finalement de justesse : trois semaines plus tard, par cinq voix à quatre, le tribunal laisse au président Lula le droit d’avoir le dernier mot et d’annoncer sa décision, pour ou contre l’extradition.

De BHL encore, les phrases les plus justes, les plus dérangeantes pour la pensée rapide. Je me promène avec elles de Paris au Brésil, avec aussi cette ancienne phrase de Cesare que je cite de mémoire: la vérité est comme une goutte d’eau suspendue à un fil. A quoi j’ajoute toujours: un jour, elle tombera.

Ici dans ce bar – j’ai fini mon café -, j’attends que cette goutte tombe. C’est pour bientôt, dans quelques mois sans doute, au printemps peut-être. C’est la presque-fin du chemin, si long si âpre, tant décrié qu’il est très solitaire et presque caché.

Fred Vargas


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Un commentaire

  • Crabed dit :

    Bonjour

    Juste pour pour transmettre une question à Fred Vargas … Au Brésil il existe deux figures légales : le statut de réfugié et le statut d’asile. ce sont deux choses différentes .Pourquoi son avocat a t il choisi la voie du statut de refugié politique – qui a une définition légale plutôt stricte ( comme on a pu le constater et après avoir lu la loi brésilienne introduisant dans le droit interne le convention onusienne sur les réfugiés … Effectivement, pour moi, son attribution à M. Battisti – du point de vue strictement juridique – n’était pas évidente) au lieu de demander directement le statut d’asile politique qui est une décision de caractère purement politique et discrétionnaire du Gouvernement Brésilien ….

    Cela aurait pu éviter à M. Battisti de traîner plus de deux ans dans une prison brésilienne …

    Il est vrai que l’avocat choisi GREENHALGH n’aurait pas pu percevoir aussi longtemps des honoraires :-)

    de fait, il a une réputation controversée à Brasilia … Il se racontre qu’il aurait fait fortune grâce aux procès d’indemnisation des victimes de la dictature et il aurait quelque clients … spéciaux comme le banquier Dantas ..

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