En décembre 2000…

… Bernard-Henri Lévy créait une radio au Burundi

david Gakunzi
par David Gakunzi, écrivain, journaliste.

C’était un jour de décembre 2000. Le Burundi était en guerre. Bujumbura était en proie à la terreur de l’histoire.
Chaque jour, comme possédés par les démons de la mort, les Burundais entrégorgeaient d’autres Burundais avec un acharnement hallucinatoire. Le pire était déjà là : des morts sans nombre. Le pire allait venir : d’autres morts sans tombe.
La face du soleil voilée par la détresse, l’esprit fragmenté par la haine, perdus dans les sentiers obscurs du code génétique, des origines pures, en agonie dans les marécages de l’histoire, à l’autre bout du monde, nous autres Burundais, étions la communauté invisible de ceux qui souffrent loin du monde, hors du monde, enfermés dans un enfer grillagé par l’indifférence des autres. Nous étions l’autre Somalie. Oubliés, ignorés du monde. C’est à cette époque que Bernard Henri Levy est venu au Burundi.

Qu’était-il venu faire dans cette terre en lambeaux, meurtrie par le non sens de la guerre du voisin contre le voisin, cette terre meurtrie comme par un temps qui s’achève ? Ma question était directe. Sa réponse sans détour : « Face à l’ignominie, nul n’a le droit de rester muet. Nous avons tous le devoir de témoigner pour les incomptés du monde et les morts sans sépulture dont la communauté internationale se moque absolument. »

C’était un jour de décembre 2000. Nous étions trois dans un café d Bujumbura. Bernard, Innocent Muhozi, alors directeur générale de La Radio Télévision nationale, et moi-même. Très vite nos discussions ont tourné autour des chemins – ô combien parfois labyrinthiques – de l’ethnicité, de la vérité, de la mémoire, du pardon, de la justice à rendre pour les vivants et les morts. Des sujets qu’il venait d’aborder avec Innocent à l’antenne de la Télévision nationale burundaise dans l’émission politique la plus regardée de la région.

C’était un jour de décembre 2000. Naturellement, il nous est venu d’évoquer le génocide contre les Tutsi du Rwanda. Du rôle de la manipulation mentale dans la mise en œuvre de cette horreur absolue. Du rôle de la propagande haineuse de la Radio des Milles collines, la radio de la haine, la « radio machette » qui appelait inlassablement, à longueur de journées « le peuple à sortir avec machettes, lances, flèches, houes, pelles, râteaux, clous, bâtons, fers électriques, fils de fers barbelés, pierres, pour tuer, dans l’amour et l’ordre, tous les Tutsi, ceux qui ont des longs nez, qui sont grands et minces », à « tuer même les enfants » jusqu’à ce que « les fosses soient pleines ».
De cette discussion sur cette radio de la mort a émergée, est née l’idée de créer un média à l’opposé de la radio milles collines ; une radio qui serait un vecteur de citoyenneté, un vecteur d’espérances, de fraternité pour aider les Burundais à tracer un chemin nouveau, à inventer un autre avenir rejetant la ligne de partage des sans, à construire une paix partagée par tous, une paix construite par tous.
Comme le dira Bernard plus tard dans une interview : « on s’est dit, au fond, que ce que les salopards, les criminels de Radio Mille collines ont fait pour le mal, pourquoi on n’essaierait pas de le faire pour le bien ? Si la parole peut avoir ce pouvoir d’attiser les haines, de créer les différences, des différences artificielles, est-ce qu’elle ne pourrait pas avoir ce pouvoir inverse de prêcher la fraternité, d’enseigner que els différences ne sont jamais si infranchissables qu’on peut le dire ? » C’était dans un café de Bujumbura. Nous étions trois, Bernard, Innocent et moi-même.

Prestement Bernard a mobilisé la Fondation André Lévy, baptisée du nom de son père, et quelques mois après son passage au Burundi, l’antenne de « Radio Renaissance, la voix de la citoyenneté », était visible dans le ciel de Bujumbura. Très vite, cette fréquence de la paix est devenue une véritable institution de référence dans le paysage médiatique locale et régionale, reconnue pour son travail d’information rigoureux et son indépendance éditoriale. Depuis, cette voix de la citoyenneté a fait son chemin : elle est devenue aujourd’hui une radio télévision. Une radio télévision qui porte le courage de la paix : défendre les libertés humaines, faire entrer la citoyenneté au creux de la vie quotidienne. Son tempo, son timbre, ses images constituent, sans conteste, un des remparts contre le retour à la barbarie au Burundi. « Face à l’ignominie, nul n’a le droit de se taire. »

Il y a ceux qui observent, contemplent, interprètent le monde et ceux qui agissent, qui essaient de poser des actes d’espérance. Et puis, il y a ceux – ils sont rares- qui arrivent à faire les deux. Loin de la splendeur des honneurs, laboureur du champ de la fraternité des hommes au-delà des frontières géographiques et culturelles, parfois à contre-courant, Bernard est de ceux-là.


Tags : , , , , ,

Classés dans :

Un commentaire

  • Lucien lob dit :

    dans la forme comme dans contenu cet article revele un intellectuel de grande valeur. en efet c’est seulement hier sur la chaine de television « Africa 24″ que j’ai decouvert l’homme David GAKUNZI alors ce matin illico,j’ai tapé son nom. je me felicite de ces Africains comme lui qui aiment encore mère Afrique et qui donnent le gout de vivre à tout le continent . l’Afrique est terre d’esperance. nous Africains devons etre optimiste quant à notre avenir en tant que citoyens. Cela sera une realité losrque nous auront converti nos mentalités.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>