De Tarantino à Scorsese : quand Hollywood flirte avec le révisionnisme (Le Point, le 4 mars 2010)

de Tarantino à Scorsese
On avait déjà eu droit, l’année dernière, à l’« Inglourious Basterds » de Quentin Tarantino où Hitler ne mourait pas à Berlin mais à Paris, dans l’incendie d’un cinéma. Des freedom fighters juifs américains y scalpaient les nazis qu’ils capturaient. Ils gravaient une croix gammée au front de ceux qu’ils laissaient en liberté. Le sergent Donnie Donowitz, alias « l’Ours juif », jouait au base-ball avec le crâne de ses victimes. Hitler lui-même devenait une sorte de Grand Producteur ayant étendu à l’Allemagne et à l’Europe les frontières de son studio. Et l’auteur, quand on lui demandait de s’expliquer sur le sens ultime de son film, ne craignait pas d’expliquer que, pour ces anges exterminateurs antinazis dont les « grand-mères » européennes étaient restées « impuissantes » lorsqu’on vint pour la première fois « frapper à leur porte », le temps avait passé et « l’heure de la vengeance » avait « sonné ». Tarantino, bien sûr, restait Tarantino. L’auteur de « Pulp Fiction » et de « Reservoir Dogs » n’avait, grâce au ciel, rien perdu de son art. Mais enfin il était difficile de ne pas se demander ce que retiendrait de son film un adolescent moyennement informé de Californie, du Minnesota ou, même, de la Vieille Europe. Et il était impossible de ne pas voir le type de « tremblé » dans l’ordre de la vérité qu’en dépit ou, en réalité, à cause de son talent cette œuvre devait immanquablement engendrer : l’antinazisme, vraiment, comme réponse des petits-fils à l’humiliation des grand-mères ? la guerre de 1939 comme réplique, autrement dit, de celle de 1914 ? et qui sait, après tout, dans quelles conditions est mort Adolf Hitler ? qui sait s’il n’a pas crevé de cette overdose de cinéma racontée et mise en abyme par le film ? les faits devenant, à mesure qu’avancent le récit et sa mise en scène, cette matière brute qu’avale, recrache et finit par effacer le grand spectacle tarantinien, pourquoi la mort sans images dans l’obscur bunker berlinois ne finirait-elle pas par céder la place à cette mort mise en images, orchestrée, produite, dans une œuvre de génie ? On craint de prononcer le mot, tant il peut sembler chargé de correction politique. Et pourtant… Dans les joyeuses mais macabres facéties d’« Inglourious Basterds », il y avait un vrai risque de révisionnisme.

Aujourd’hui, c’est au tour d’un autre géant du cinéma américain, Martin Scorsese, de s’emparer de ce matériau hautement inflammable qu’est l’histoire du nazisme – et de le faire, j’en ai bien peur, en prenant une responsabilité du même type. Le talent, là non plus, n’est pas en cause. Ni la trame de ce « Shutter Island » qui mêle, avec une virtuosité sidérante, les références à Hitchcock, à Samuel Fuller, à Vincente Minnelli ou à la trop méconnue « Ile des morts » de Val Lewton et Mark Robson. Mais quid, à nouveau, de l’identification implicite de Guantanamo aux camps de la mort ? Quid de cette île du Diable, sise au cœur des Etats-Unis, où l’administration est censée avoir recyclé, après la guerre, des anciens criminels nazis ? Et Dachau ? Que dire de ces images d’un Dachau allègrement confondu avec Ausch-witz puisqu’on fait figurer à son fronton le célèbre « Arbeit macht frei » ? Que penser de ces charniers où des morts colorisés nous regardent avec des yeux de poupée de cire ou de plastique et reviennent, tout au long du film, tel un terrible leitmotiv, hanter le cerveau du héros ? Et comment ne pas sursauter, enfin, au moment du plan de la chambre à gaz vide dont Leonardo DiCaprio, dans son errance dans les souterrains de l’hôpital psychiatrique où il est censé mener son enquête, ouvre par inadvertance la porte et dont il entrevoit les pommes de douche au repos ? Le malheureux Gillo Pontecorvo, pour un travelling à peine plus insistant sur la main levée d’Emmanuelle Riva, morte électrocutée dans les barbelés du camp dont elle tente de s’échapper, s’est attiré, il y a presque cinquante ans, « le plus profond mépris » de Jacques Rivette dans un article des Cahiers du cinéma qui l’a poursuivi jusqu’à sa mort. Il a été ostracisé, presque maudit, pour un plan, un seul, ce fameux « travelling de “Kapo” », dont l’esthétisme a été jugé « obscène » par tous ceux qui, avant et après Rivette, ont cru à l’aphorisme fameux de Godard, repris d’ailleurs de Luc Moullet, sur les travellings « affaire de morale ». Et on laisserait passer, sans réagir, ces entassements de cadavres acidulés, photoshoppés, liftés, qui semblent droit sortis d’une mise en espace de Jeff Koons ? Et on laisserait se creuser ce gouffre du non-temps où cela même dont nous savons, depuis les commentaires de Claude Lanzmann sur « La liste de Schindler », qu’il n’y a pas d’image possible se voit édulcoré, trafiqué, effetspécialisé, computérisé ?

La vérité, c’est que le nazisme est en train de devenir une sorte de nouveau terrain de jeu où s’amusent les bad boys d’un Hollywood dont les Moguls, semblables au Dieu de Berkeley renouvelant à chaque minute sa Création, auraient décidé qu’il leur appartient de décréter, à tout instant, ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Mieux : c’est un de ces Libres-Services, ni plus ni moins tabous que d’autres, où puisent ceux qui ont choisi de penser que, la fable menant le monde, le réel ne devrait plus être qu’une des modalités de la fiction. L’art y trouve son compte. Pas la mémoire. Ni, encore moins, cette morale dont il faudrait une nouvelle « nouvelle vague » pour nous rappeler qu’elle est encore, et plus que jamais, l’affaire du cinéma.
Bernard-Henri Lévy


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5 commentaires

  • Monsieur

    Je me permets de poster un commentaire sur votre article. Vous pouvez trouvez la formule étrange mais en réalité, je déteste cette manie du commentaire que l’Internet à vulgarisé.

    D’abord parce qu’elle donne la voix à l’opinion contre la pensée : tout peut se dire, même s’il y a une censure, et de façon encore plus terrifiante, parce qu’il y a ou aura censure. La censure n’interdit pas la bêtise de proliférer sur la toile, elle semble même y trouver une légitimation. De fait, la pensée se trouve forclose dans un espace de plus en plus restreint.

    Ensuite parce que la question se pose ; faut –il tout commenter ? Qu’est ce que commenter ? N’y a-t-il a pas à réfléchir, à méditer ? J’entends par là que le commentaire semble favoriser la réponse immédiate, « le point de vue » qui se sent négligé et qui réclame son audience comme un défi. Toute parole, toute pensée publiée sur le net est donc ainsi renvoyé à son insuffisance, à son manque à penser. Terrible défaite de l’esprit.

    Je me permets ce commentaire parce qu’il entre en écho a des choses qui me traverse l’esprit ; je ne suis pas philosophe, ni intellectuel, mais je dois dire que la question du traitement du nazisme par l’image, et d’une façon générale de l’histoire par l’image, me pose problème. Le film de Quentin Tarentino, à mes yeux, dépasse toute mesure en se permettant de fantasmer l’événement et de modifier le réel, le vrai dans l’histoire, de l’histoire

    Vous supposez ce film révisionniste, vous dénoncer une esthétisation vulgaire, un pathos déplacé vulgaire, je vous approuve. Je me demande même s’il ne flirte pas, de façon malheureuse, avec un certain fond antisémite. En effet, j’y perçois une certaine fascination pour la SS dont les deux représentants sont à la fois pervers mais supérieurement intelligents. Ils sont, de plus, toujours présentés avec une forme de présence à l’image qui me les rends suspect. Hitler est présenté d’une façon guignolesque abjecte et confuse. Alors que les membres du groupe de soldat « vindicatifs », ne sont présentés que comme des brutes dont les plans stratégiques incohérents sont voués à l’échec. Et puis que penser que la phrase de la jeune femme rescapée du massacre de sa famille, phrase prononcée durant l’incendie par son visage projeté sur un écran de fumée qui remplace l’écran, phrase accompagnée d’un rire sardonique dans la scène finale où s’accompli le fantasme du réalisateur : « la vengeance juive ». Je sais il ne faut pas brandir sans raison des accusations fortes, je ne parle que de mon doute

    Tarentino dans ce film dit que tout ça n’est que spectacle, dans le sens où Guy Débord le dénonçait, c’est-à-dire loin de toute vie, de toute vérité, comme une fabrication d’un monde qui non seulement cache le monde, mais surtout le remplace. Un « Naziterment » en quelque sorte à l’instar de « l’inforterment », triomphe de l’injonction paradoxale dans la contradiction évidente de l’énoncée.
    Par contre, vous parlez de mémoire et non d’histoire, cela m’inquiète. Je pense que seul le travail de la pensée est en mesure de préserver le vrai de l’histoire. C’est celui de l’historien, du philosophe aussi. J’émets de plus en plus de doute sur la notion de mémoire qui de plus en plus, me semble-t-il, permet l’oubli et les revendications, les manifestations troubles au nom de l’ignorance des événements.

    Les deux films dont vous parlez, me semblent dans ce cadre que peu rassurant.

  • Eugenia Varela Navarro dit :

    Cher Bernard Henri-Levy ,

    Votre commentaire sur le film de Tarantino est très éclairent d’une tendance qui voudrait effacer le réel de la vie des parlêtres. Ce qui est traumatique, mortelle, impossible à dire et à voir, trouve la version contemporaine des mauvais Westerns dans Inglorious Basterds.
    D’Ailleurs le changement du mot bastards pour basterds fait bien son office dans cette version soft et zen sur le nazisme. Des clichés sur les hommes et sur les femmes sont en profusion : un soldat américain et un nazi c’est pareil, une belle femme juive rêve la mort de Hitler et ses complices dans une explosion théâtrale et ça arrive. A chacun son agressivité en miroir, pour rire….. Mais c’est son style, me diront quelques savants dans la matière. Faire voir comment on fait sauter la tête d’un noir pendant qu’on mange un hamburger en toute indifférence c’est simplement obscène.
    L’imaginaire va se promener tout seul, des corps à la dérive, regardés en train de tomber, liftés et maquillés avant de se faire sauter.
    Les nazis sont des guignols, la fiction est totale. La mort et l’ignominie disparaissent dans cette comédie où les nazis sont comme des grimlins d’un film fantastique qui regardent au théâtre l’ spectacle de leur barbarie.
    Je suis d’accord avec vous et vous en remercie pour cet éclairage. Permettez moi de vous faire part de toute ma sympathie et de mon admiration dans la bataille que vous menez dans un temps bien réel.

    Recevez mes plus cordiales salutations,

    Eugenia Varela Navarro

  • zaitroine dit :

    bravo continuez

  • moimeme dit :

    Euh…en lisant ça, j’ai pensé que vous alliez conclure en disant qu’on devrait bruler les bobines de films. Ce genre d’article prend les spectateurs pour des cons, et c’est vraiment inadmissible de parler comme ça. Un ado, peut importe son âge, sait différencier la fiction de la réalité. Les gens qui aiment ou non, Inglourious Basterds ou le Scorsese, n’ont jamais cru qu’il s’agissait de film traitant de la réalité.
    L’histoire, c’est aussi bien ce qui s’est passé il 60 ans que ce qui s’est passé le mois dernier, monsieur Henri-Levy. Quand vous voyez Spider-man, vous vérifiez dans les journaux s’il existe, aussi ?
    Vous savez, que ce soit Spielberg (oui, oui), Scorsese, ou Tarantino, aucun d’entre eux, n’a jamais dit qu’ils faisaient autre chose que de la pure fiction. Ce qui est dangereux, ce ne sont pas ces cinéastes dont les films se veulent clairement être de la fiction, mais plutôt ceux qui disent « capter le réel ». Car le cinéma, comme tout art, ne peut pas capter le réel, mais seulement le montrer de manière purement subjective.
    C’est triste de lire de tels articles, honnêtement. Sachant que si je me suis retrouvé dans cette position, de vous lire et de vous répondre, c’est parce que j’ai vu votre article circuler sur la toile, car grand nombre de personnes se moquent de vous, à cause de ce que vous venez d’écrire. Sachez-le, moi, à la limite, je viens vous répondre, comme ça, vous savez, je l’espère, un peu pourquoi.

  • Branciard claude dit :

    L’expression « arbeit mach frei » se trouve aussi sur le portai l de Dachau.Les philosophes tout comme les cinéastes ont le droit de se tromper.
    c.; B.

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