Dans un article donné au Monde, Bernard-Henri Lévy pose la question de la participation, sur fond de Syrie, d'Obama et Hollande au G20. (Le Monde, le 3 septembre 2013)

logo-le-monde-300x93Reculade d‘Obama ? Isolement de François Hollande ?

Au point où nous en sommes, après 110 000 morts et deux millions de réfugiés, après le carnage du 21 août et qui l’ont précédé, après deux ans et demi passés à fermer les yeux sur une guerre contre les civils qui va d’atrocités en atrocités, la Syrie n’en était plus à huit jours près ; et peut-être le président américain n’a-t-il pas eu tort, après tout, de prendre un peu son temps, d’entreprendre de rallier le Congrès à sa décision de frapper Damas et de donner donc à l’action promise toute la légitimité démocratique possible.*
Cela lui permettra de mettre sous les yeux de ceux de ses concitoyens que rongent les virus jumeaux du complotisme et du soupçonnisme, les preuves du massacre chimique.
Cela lui permettra de rappeler que cette attaque ne fut ni une bavure ni une erreur mais que, décidée par un régime qui détient l’un des stocks d’armes sales les plus colossaux de la planète, elle relevait d’une stratégie.
Cela lui permettra d’alerter l’Amérique et ses alliés sur le fait que l’importance de ces stocks, le nombre et la portée des vecteurs équipés pour les transformer en bombes, l’intrication, enfin, des unités spéciales chargées de les gérer et de celles qui commandent à l’action clandestine des services syriens à l’étranger, en font un danger, non seulement pour la Syrie, mais pour les pays voisins et pour le monde.
Cela lui donnera le temps de répondre à ceux qui prétendent redouter de voir une action de force « déstabiliser la région » : la déstabilisation n’est-elle pas déjà là ? Y a-t-il pire source d’instabilité que l’existence d’un régime détenteur de telles armes et déterminé à s’en servir ?
Cela lui laissera le loisir de répondre à l’étrange objection de ceux qui, drogués à la propagande souverainiste, voient en Bachar el-Assad un « rempart contre l’islamisme » : rempart contre l’islamisme, vraiment, l’allié, et le relais dans le monde arabe, de l’Iran des ayatollahs ? Rempart contre l’islamisme, sérieusement, le régime qui a, pendant presque quinze ans, hébergé le bureau politique du Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans et fer de lance, à ce titre, d’une des formes les plus radicales du fondamentalisme ? Rempart contre l’islamisme, encore, l’homme qui parraine le Hezbollah, contribue à le financer et à l’armer, et appelle, à Homs ou à Qoussayr, ses sections d’assaut à la rescousse ?
Cela lui permettra d’user de son éloquence pour rappeler que la paix du monde dépend, pour une grande part, de la capacité dissuasive, donc de la crédibilité, de la parole de l’Amérique – et qu’une Amérique se couchant, aujourd’hui, devant un Assad n’aurait plus le moindre crédit pour, demain, dissuader l’Iran de se doter d’armes nucléaires ou la Corée du Nord d’user de celles qu’elle a déjà.*

RECUL OU HABILITÉ TACTIQUE ?

Et puis qui sait si ce temps donné à la pédagogie démocratique, à l’échange, à l’écoute des arguments d’autrui, à la réflexion, ne permettra pas au président américain de méditer sur l’étrangeté de sa propre doctrine dite de la « ligne rouge », formulée voici un an ? Qui sait si ce ne sera pas le temps, pour lui, de lire cette « ligne rouge » dans l’autre sens, qui n’est peut-être pas, hélas, le moins exact : « Tuez, Messieurs du régime ; tuez tant que vous voudrez et par les moyens conventionnels de votre choix ; un seul vous est interdit, que vous nous obligeriez en bannissant de vos arsenaux ; et ce moyen, c’est l’arme chimique » ? Et qui sait – on peut rêver ! – si ce ne sera pas l’occasion, pour l’Amérique et pour lui, de prendre alors la mesure de l’hypocrisie de toute solution ne débouchant pas sur le départ, pur et simple, du dictateur ?
Bref, ce que l’on nous présente partout comme un recul peut très bien apparaître, aussi, comme une habilité tactique.
Mais il y a une condition à cela.
Il y a une précaution à prendre pour que ce temps laissé à la parole et à la pensée porte ses fruits et ne se retourne pas contre les présidents américain et français.
Et cette précaution, c’est de tout faire pour éviter de laisser le régime syrien et ses alliés utiliser, eux aussi, ce délai pour, en même temps que l’on dispersera les canons et enterrera les centres de commandement, intensifier le bourrage de crâne et embrouiller encore davantage les esprits.
Or il y a un allié de Bachar el-Assad qui bénéficiera, dans les jours qui viennent, d’une tribune inespérée pour plaider la cause du régime.
Cet allié, c’est Vladimir Poutine.
Et cette tribune, c’est ce rituel G20 qui se tient, ces 5 et 6 septembre, à Saint-Pétersbourg, et dont il sera le grand ordonnateur et l’hôte.

A LA TABLE DE M. POUTINE, BELLIGÉRANT DE FAIT

M. Poutine n’étant pas un adepte de la recherche désintéressée de la vérité, il est peu probable que ce sommet joue son rôle habituel de forum de libre discussion.
Pire, M. Poutine étant, dans cette crise, un peu plus qu’un allié, puisque c’est lui qui a fourni au régime syrien ses armes et, sans doute, la formule de ses gaz, il y aura dans les fastes de l’événement, dans le spectacle de l’ex-kagébiste plastronnant sous les lambris, dans la démonstration de force qu’il infligera à ses invités, une part d’indécence qu’il serait bon d’épargner aux survivants syriens des massacres.
Accessoirement, et dans l’imminence de frappes dont on nous assure qu’elles auront lieu dès le lendemain du 9 septembre, c’est-à-dire à peine quelques jours après ces festivités, n’y aura-t-il pas, pour MM. Obama et Hollande quelque chose de grinçant dans le fait même de dîner, comme si de rien n’était, à la table de ce belligérant de fait qui finit, en ce moment même, de livrer au régime les missiles qui iront, le jour venu, tenter de frapper leurs hélicoptères de combat et leurs avions ?
Pour toutes ces raisons, il serait logique, pour Barack Obama, d’aller au bout de l’exercice de sagesse qu’il s’est imposé et qu’il a, par la force des choses, imposé à son homologue français : aller à Saint-Pétersbourg, oui ; mais en bouleversant l’agenda de la réunion ; en plaçant la question syrienne au coeur de ce qui aurait, sans cela, un insoutenable parfum de gaz ; en exigeant, par exemple, le tête-à-tête musclé dont le maître du Kremlin a fait savoir qu’il ne voulait pas mais sans lequel c’est toute la réunion qui ferait figure de comédie et de farce ; et, si Poutine persiste, s’il se confirme qu’il ne conçoit la rencontre que comme une occasion de parader, de triompher, peut-être même de profiter de sa position de puissance invitante pour circonvenir ceux de nos partenaires qui seraient restés indécis, d’humilier, en un mot, et une fois de plus, une communauté internationale qu’il méprise, peut-être serait-il logique, oui, de prendre le risque, alors, d’ajourner l’événement ou de s’y faire représenter.
Le peuple syrien a bien été prié de patienter huit jours encore avant que ne lui soit rendu justice. Le G20, lui aussi, dans cette hypothèse, pourra attendre.

Bernard-Henri Lévy


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