Contre la fatalité du FN au second tour, par Bernard-Henri Lévy (Discours d’ouverture du Forum anti-Le Pen à la Mutualité, le 18 avril 2017)

Retrouver la vidéo et également ci-dessous, le discours d’ouverture de Bernard-Henri Lévy lors du Forum contre Marine Le Pen qui s’est tenu le 18 avril dernier à la Mutualité.

Martin Quenehen : Je me permets d’inviter tout de suite à la tribune Bernard-Henri Lévy, philosophe, écrivain, directeur de La règle du jeu, et auteur notamment il y a 25 ans déjà d’un texte intitulé Penser Le Pen. Il était un des premiers à penser la montée du Front National. Ce texte vient d’être republié sur le site de La règle du jeu.

Bernard Henri Lévy : Oui, il y a 27 ans déjà, c’était un des premiers numéros d’une petite revue naissante à l’époque et qui s’appelait en effet La règle du jeu. Et Maria de França l’a retrouvé récemment dans les archives de la revue, et j’ai été assez stupéfié par le peu de progrès que nous avons fait, par le caractère terriblement inchangé des problématiques, et par le fait qu’au fond les questions que nous nous posons aujourd’hui, nous nous les posions déjà il y avait 27 ans. Alors c’est à la fois encourageant, ça veut dire que le couple diabolique des Le Pen n’a pas tant progressé que cela. Et puis c’est inquiétant parce que cela signifie en retour que nous n’avons pas non plus gagné la partie. Ça m’a beaucoup frappé, c’est la raison pour laquelle j’ai autorisé Maria de França à republier ce texte presque 30 ans après.

Alors quelques mots d’introduction vraiment très brefs, puisque Jacques-Alain Miller à qui revient l’initiative de cet événement, a eu la gentillesse et m’a fait l’honneur de me demander d’introduire cette première séquence de cette longue soirée. Quelques mots d’ailleurs pour lui dire, pour le remercier en notre nom à tous de cette initiative. J’ai toute une théorie sur Jacques-Alain Miller… [rires de la salle] sur les réveils de Jacques-Alain Miller. Il a lui-même écrit beaucoup sur le rapport de la psychanalyse et du réveil, sur le rapport de Jacques Lacan à la question du réveil, sur la rareté des réveils et sur leur caractère en même temps tout à fait décisifs.

La dédiabolisation n’y fait rien puisque la dédiabolisation, comme nous le savons tous, comme savent tous les lecteurs de Baudelaire depuis toujours, c’est la plus grande ruse du diable. Il est étrange d’ailleurs que ce vieux pays catholique qu’est la France se laisse prendre à cette fable de dédiabolisation.

 

On sait aussi que l’acte antisémite dans la pensée de ces gens revient constamment, tel un haricot sauteur, ou la tare congénitale des Rougon-Macquart, et passe de génération en génération. Et on a encore vu récemment sa présidente qui croyant faire du de Gaulle a fait du Pétain. Et dans l’affaire de cette déclaration, et du ton qui y a été mis, et de la gestuelle du corps qui l’a accompagné, dans cette déclaration sur la rafle du Vel D’hiv et sur la non responsabilité de la France, il y a eu un aveu terrible. Quoi qu’on dise – et les gens le savent – l’antisémitisme est toujours là, il est toujours à l’œuvre.

On sait aussi, ça a été dit et répété, on peut le répéter encore ce soir, bien-sûr, mais au fond à quoi bon, que le plus népotiste, le plus affairiste, le plus corrompu des partis politiques français c’est le Front national. Les affaires qui sont instruites en ce moment, à la fois concernant les rapports des élus frontistes au Parlement européen et à la campagne nationale française sont là pour le prouver. S’il y a un problème de corruption dans le système politique français, le Front national en est la manifestation la plus éclatante.

On sait que, cela a été dit et répété, et démontré, que le programme du Front national est un programme qui, s’il était appliqué, aboutirait à la sortie de l’euro, laquelle aboutirait à une dévaluation de fait de la monnaie française, à une montée paroxystique des taux d’intérêts payés par la France pour parvenir à financer sa dette et à un appauvrissement net des classes moyennes et pauvres.

C’est bien peut-être de le répéter ce soir mais au fond est-ce qu’on a besoin de cette rencontre pour cela ? Non. Et je me disais en venant qu’il y a une chose qui n’est pas dite, ou en tout cas pas suffisamment. Ou plus exactement il y a un dit, une évidence qui se répète depuis des mois et des mois comme une espèce de donnée de fait et dont je m’étonne qu’elle ne soit pas véritablement questionnée. Cette évidence qui vous est répétée à longueur de journée par les faiseurs d’opinion, par les grands médias d’opinion et par les grands médias, c’est la présence inévitable de Marine Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Ça fait un an que c’est une évidence incontradictible. Une sorte d’état de fait. Marine Le Pen doit être présente au deuxième tour de l’élection présidentielle. Et j’observais en venant, que ce fait, un Le Pen au deuxième tour, qui il y a 15 ans a provoqué un véritable tremblement de terre en France et dans nos consciences, est perçu aujourd’hui comme une espèce d’état des choses de la politique française. Une facticité de notre politique française. Alors pourquoi ? La paresse des esprits sûrement. Mais peut être aussi parce que chacun des autres personnages de ce théâtre politique y a un intérêt. Car c’est un drôle de manège, après tout, depuis que cette campagne a commencé ! Comme s’il allait sans dire que reviendrait à la candidate du Front national le rôle de faiseuse de Roi. Celle dont la présence assurée au deuxième tour est une manière de garder au chaud la place du futur vainqueur. Une sorte d’assurance victoire, moyennant quoi les candidats à la présidentielle depuis plusieurs mois maintenant, se disputent l’honneur d’affronter Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. C’est ça la bataille politique depuis des mois et des mois. On n’entend parler que de ça, sondage après sondage, débat après débat. Qui aura le privilège, qui aura l’honneur, qui aura la chance d’affronter Marine Le Pen au deuxième tour ? Et cette évidence indiscutée, me semble être l’un des symptômes les plus accablants de la période que nous vivons.

Je sais qu’il y a un grand nombre de psychanalystes dans cette salle et j’imagine, je suppose et je sais d’ailleurs, que c’est aussi de cela qu’il est question dans votre interlocution à vos patients. Je sais que le pacte analytique rend difficile peut-être cette intervention-là, mais il me semble que la situation d’urgence dans laquelle nous sommes, la honte que ce serait de voir dimanche prochain Marine Le Pen, arriver 1ère ou 2ème font que, dans ce premier tour de l’élection fait qu’il y a peut-être là, en tout cas je le livre à la discussion, une sorte d’exception qui peut être faite. Et peut-être convient-il là aussi que soit dit aux uns et aux autres qui viennent vous entretenir de leur mal-être de leur malaise, de la vie et de la mort, qu’il soit dit que le Front national c’est la mort en France, que cela a affaire à la mort. Y compris aussi à ceux qui peut-être en jouissent, ou sont tentés d’en jouir.

Photo Yann Revol
Photo : Bernard-Henri Lévy à la Maison de la Mutualité le 18 avril, lors du Forum contre Marine Le Pen. Crédit @Yann Revol.

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