Conférence de BHL à Marseille : Trump, Iran, terrorisme, internationale brune, OM et Mamoudou Gassama ( Interview pour La Provence, mai 2018 )

LA PROVENCE

Il parle de Marseille, où il a vécu un temps, de l’OM, même s’il n’est pas très « footeux », de l’air de la liberté, celle qui est désormais confisquée, celle que les terroristes ont mise entre parenthèses. Il parle aussi de la Turquie, des migrants et de Mamoudou Gassama, notre dernier héros français, après le colonel Arnaud Beltrame. Il a des mots rudes pour qualifier Donald Trump et son indifférence au monde. Il parle aussi de ces « cinq rois » qui sont au cœur de son dernier livre, paru chez Grasset (L’Empire et les cinq rois). Il évoque l’accord nucléaire iranien et revient sur le devoir d’ingérence et l’affaire de la Libye. Il évoque enfin le modèle chinois. Que sera-t-il demain ? Le philosophe hésite résolument entre optimisme raisonné et pessimisme ambiant. Il cherche, dans notre monde désenchanté, inquiet, inquiété, inquiétant, des points d’ancrage, des moments de paix et d’humanité partagés auxquels se raccrocher désespérément. Un regard sur la France et le chaos du monde d’aujourd’hui. Bernard-Henri Lévy était hier soir l’invité du groupe scolaire Yavné pour une conférence publique, ouverte à tous.

Vous avez vécu à Marseille, boulevard Périer je crois. Quel regard portez-vous sur cette ville ?

Je suis ainsi fait que j’ai peu de souvenirs d’enfance. Mais ceux que j’ai, mes souvenirs les plus précis et les plus vivants, sont attachés, en effet, à Marseille. Le port. Le Grand Large. Une impression de liberté que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. Pas même à Paris.

Notamment quand vous assistez à cette ferveur populaire en faveur de l’OM lors de la Coupe d’Europe, qu’est-ce que cela inspire au philosophe que vous êtes?

Je ne suis pas très fan de foot, vous savez. Mais j’ai un faible pour l’OM. Ça peut paraître absurde. Mais cet attachement ancien à Marseille va jusqu’à me faire vibrer aux victoires, aux difficultés, aux drames parfois que peut vivre son club emblématique. Je l’ai dit, à l’époque, à Bernard Tapie. Il m’avait fait, pour la chaîne de télévision de Claude Berda, l’une des meilleures interviews que j’aie jamais faite. Et à la fin, hors antenne, je lui avais dit, à sa grande sidération : « Si j’ai accepté cette interview c’est, au fond, à cause de l’OM. »

Dans votre dernier livre « L’Empire et les cinq rois », vous décrivez le mauvais esprit du monde? Qu’entendez-vous par là?

Primo le côté America First qui fait que Trump se moque désormais du sort du monde et, en particulier, de celui de l’Europe. Et, en face, ces puissances illibérales, terriblement dangereuses, qui profitent du vide qu’il laisse pour pousser leurs pions et imposer leur loi. Ces puissances, c’est ce que j’appelle « les cinq rois ». Et c’est, par exemple, la Turquie.

« Erdogan est une sorte de fasciste doublé d’un authentique maître chanteur. »

Pourquoi particulièrement la Turquie ?

Parce qu’Erdogan est une sorte de fasciste doublé d’un authentique maître chanteur. Il a une bombe entre les mains : les migrants. Une autre : le terrorisme dont il menace explicitement les Européens. Moyennant quoi on lui passe tout. Les atteintes aux droits de l’homme. Le massacre des Kurdes. Ou le négationnisme du génocide des Arméniens.

La politique de Trump menace-t-elle, selon vous, l’ordre du monde?

Ce qui est le plus menaçant, c’est qu’il n’y a pas de politique claire. Prenez l’Iran. D’un côté, il lui tape dessus en déchirant l’accord nucléaire. De l’autre, il lui livre sur un plateau d’argent la Syrie, l’Irak, le Liban.

Et Israël ?

Trump a eu le courage de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait. À savoir reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État. Et ça, c’est bien. Mais pourquoi avoir invité, pour l’événement, des pasteurs antisémites? Et pourquoi, quand il parle des Juifs, s’exprimer, lui-même, comme le plus obtus des antisémites ? Il y a des pages de citations dans mon livre. Des citations de lui. Terribles.

Vous êtes convaincu, je crois, de l’effondrement de cette Amérique trumpienne ?

C’est compliqué. Car je suis convaincu, en même temps, que Trump n’est pas né de rien. J’avais, dans un livre ancien, « American Vertigo », plus ou moins prévu ce moment de vérité sinistre. Et j’explique, dans ce nouveau livre, pourquoi Trump n’est ni un accident ni un hasard…

Vos « cinq rois » sont la Russie, l’Iran, la Turquie, la Chine et les pays arabes propagateurs de l’islamisme radical. N’est-ce pas ce qui est inquiétant pour l’Occident ?

Oui. C’est une nouvelle Internationale noire. On a eu le nazisme. Le communisme. On a, aujourd’hui, les cinq rois.

Le terrorisme n’est-il pas la négation même de l’humanité ?

Oui. Mais, quand on dit « le terrorisme » aujourd’hui, c’est principalement le terrorisme islamiste. Et ce terrorisme-là a quand même des cibles privilégiées, à commencer par les Chrétiens et les Juifs.

N’est-ce pas l’échec des démocraties?

Les démocraties font ce qu’elles peuvent. Notamment en France. Et je n’aime pas, de ce point de vue, les mauvais procès que l’on fait à Gérard Collomb. Après, le terrorisme islamiste est un phénomène de longue portée, de longue durée et aux racines très profondes. Ça ne s’arrêtera pas par enchantement.

Vous avez influé de manière décisive en faveur de l’intervention militaire en Libye que Macron a vivement critiquée? Vous considérez toujours que cette guerre a été l’honneur de la France ?

Absolument. Et, en parlant de mauvais procès, je trouve que celui qu’on fait à Nicolas Sarkozy est, pour le coup, très choquant. Je ne crois pas une seconde à ces histoires de financement de campagne par Kadhafi. Et je crois qu’il a, en appliquant, pour la première fois, le devoir d’ingérence inscrit dans la Charte des Nations Unies, fait une noble et belle chose.

Étiez-vous favorable à la dénoncia- tion de l’accord sur le nucléaire iranien?

Non. J’étais pour réaménager l’accord. Pas pour le déchirer.

Une journaliste libanaise se disait, ici, dans ces colonnes, il y a quelques semaines, très inquiète.

Elle n’a pas tort. Un régime aussi dangereux, incontrôlable et fanatique que le régime iranien, il vaut mieux l’avoir à l’œil – et sous contrôle. L’Iran dit vouloir rayer Israël de la carte. Je suis de ceux qui prennent la menace très au sérieux.

« On a eu le nazisme. Le communisme. On a les cinq rois, une nouvelle Internationale noire. »

La Chine veut exporter partout sa gouvernance. Y réussira-t-elle?

Le vrai problème est plutôt celui-ci. On a toujours pensé que le capitalisme n’allait pas sans la démocratie. Ou, plus exactement, que la liberté économique faisait la paire avec la liberté politique. La Chine prouve que non. Est-ce une exception ? Ou l’invention d’un nouveau modèle ?

Partout, montent les populismes. En France, en Italie, aux États-Unis… N’est-ce pas l’autre inquiétude grandissante ?

C’est la même chose. Telle est la thèse de mon livre, L’Empire et les cinq rois : l’islamisme radical, le nouvel antisémitisme, les populismes, les dérives de la nouvelle Amérique, tout cela fait partie du même tableau.

Finalement, dans notre monde morose, qu’est-ce qui peut réjouir le philosophe que vous êtes ?

Le courage du gendarme Arnaud Beltrame qui met sa vie en risque pour en sauver une autre. Ou celui de Mamoudou Gassama, ce jeune Malien qui a sauvé un petit garçon de 4 ans coincé sur la façade d’un immeuble. Cet héroïsme, ce don de soi, ce panache, c’est ça la France.

L’école Yavné ouvre ses portes mercredi à tous les Marseillais qui le souhaitent pour votre conférence. Un joli moment?

Oui. C’est une illustration du judaïsme tel que je le pratique et le veux. Un judaïsme ouvert. Un judaïsme humaniste. Un judaïsme qui n’est jamais si beau que quand il entrouvre, pour tous les hommes, les portes de la Rédemption.

https://www.laprovence.com/article/societe/4996321/bernard-henri-levy-du-heros-de-paris-a-linternationale-noire.html

 

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Photo : Christophe Marmara/Figarophoto

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