Colombani et Sarkozy. Valls et Camus, Taubmann sur Ahmadinejad (Le Point, le 5 juin 2008)

BLOC NOTES

Voilà, peut-être, la bonne distance, le bon angle, pour parler de Nicolas Sarkozy. Ni partisan ni systématiquement hostile. Ni flatteur ni habité par cette rage qui s’empare de tant de commentateurs, à droite autant qu’à gauche, dès lors qu’ils ont à traiter de ce président atypique.

Jean-Marie Colombani était directeur du Monde au moment de l’élection présidentielle et son livre (« Un Américain à Paris », Plon) reste intraitable, notamment, sur une politique de l’immigration devenue, avec les lois Hortefeux, l’une des plus restrictives de l’Union européenne. Jean-Marie Colombani est aussi l’un des journalistes français qui ont suivi le plus attentivement, et depuis le plus longtemps, l’itinéraire de ce météore, de cet « opni », objet politique non identifié, qu’est, en même temps, ce petit-fils d’un Juif de Salonique qui a choisi la France-et on sent une réelle empathie avec un homme qui, élu avec une écrasante majorité, a choisi de tuer dans l’oeuf la tentation d’un Etat UMP et de porter au sommet de l’Etat des sensibilités, des itinéraires, des visages que l’on n’y avait jamais vus : Mmes Dati, Yade ou Amara. Jean-Marie Colombani est, enfin, l’auteur d’un éditorial mémorable, « Nous sommes tous américains », et c’est peut-être ce qui lui permet d’identifier la matrice idéologique, le transcendantal, du sarkozysme : une façon, très américaine en effet, de ne vouloir connaître d’autre hiérarchie que celle fondée sur la réussite individuelle et le mérite-on peut être pour ou contre ; on peut s’inquiéter, ou pas, d’une forme de méritocratie qui débouche immanquablement sur une mise sur le pavois de l’argent-roi ; c’est un débat ; un vrai débat ; mais il est loin, ce débat, de toutes ces spéculations bizarres sur l’homme aux rats, sa vie privée, son corps ou son rapport aux psys.

Pour y voir un peu plus clair dans la bataille idéologique qui s’engage enfin à gauche, je recommande la lecture d’un autre livre : celui de Manuel Valls, en dialogue avec Claude Askolovitch, et dont le titre (« Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche », Plon) est, à soi seul, tout un programme. J’ignore ce que pèse le jeune député maire d’Evry au sein de son parti. Mais il est courageux. Et, sur deux points au moins, sur deux mots, il a évidemment raison. Le mot « socialisme » dont Camus notait déjà la profonde, l’irréversible, corruption-ce mot, disait-il à peu près, que les gardiens de camp staliniens, alliés aux maniaques d’un national-socialisme pas si mal nommé qu’on ne l’a dit, ont à jamais déshonoré et qui est devenu comme une brûlure pour une moitié de l’humanité. Le mot « libéralisme » qui est le mot de Gavroche et de Delacroix, le mot des Ateliers nationaux de 1848, le mot de la Commune, le mot des grandes lois sur le droit de coalition et contre le travail des enfants dans les usines-un beau mot, un grand mot, que les apôtres du capitalisme sauvage, ses trafiquants, ses patrons voyous, n’ont (schéma inverse) pas réussi à préempter et qu’il serait idiot, suicidaire, de leur abandonner. La différence ?
Qu’est-ce qui fait qu’un mot est corrompu et qu’un autre ne l’est pas ?
D’où vient que, dans un cas (le socialisme), il faille laisser tomber et que, dans l’autre (le libéralisme), il faille tenir bon et livrer la guerre de réappropriation ? La question est là. Politique, sans doute. Mais philosophique, tout autant. La réponse se trouvant dans ce courant de la pensée médiévale qu’on appelle le nominalisme et dont Nietzsche fut un fervent admirateur. Lire Nietzsche, et Guillaume d’Occam, pour éclairer les lanternes politiques d’aujourd’hui ? Mais oui. J’y reviendrai.
Et, puisque j’en suis à mes lectures de la semaine, un troisième livre-et non le moindre : signée par Michel Taubmann aux Editions du Moment, la première biographie de Mahmoud Ahmadinejad.

Qui est vraiment l’homme qui, le 6 août 2005, prête serment devant les 290 membres du Majlis ? Est-ce lui que l’on reconnaît sur tel cliché, signé Associated Press, au moment de la prise d’otages de l’ambassade américaine en 1979 ? Qu’a-t-il réellement en tête quand une de ses premières décisions est de faire élargir les avenues de Téhéran en prévision de l’atterrissage imminent du Mahdi ? Quel est son pouvoir réel ?
L’ayatollah ultra-orthodoxe, et fasciste, Mesbah-Yazdi est-il son maître à penser ? A ces questions, et à d’autres, le directeur de la revue Le Meilleur des mondes apporte des réponses qu’étaie une enquête longue, précise, et dont les conclusions achèveront de convaincre les plus sceptiques : le grand peuple persan, cette société civile iranienne qui est, par bien des traits, l’une des plus éclairées de la région, se sont dotés d’un président terroriste en qui s’incarne, plus que jamais, la plus redoutable menace pesant sur la paix du monde.

Bernard-Henri Lévy


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