Coast to coast, rétrospective de mes films

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Le Quad, à Greenwich Village, où rôdent les fantômes de Stan Brakhage, Jim McBride et David Bowie.

Le Nuart, à Los Angeles, où chaque siège se souvient des beatfunkbikers et autres hipsters de la contre-culture californienne.

Ces deux cinémas ont un point commun : ce sont, aux Etats-Unis, des lieux de légende.

Un autre : ils appartiennent à Charles Cohen, ce last tycoon qui produit les derniers films d’art et essai américains.

Et puis cet autre encore qui me fait, aujourd’hui, tellement honneur : ils se sont associés pour donner, jusqu’à la fin janvier, une rétrospective de mes quatre documentaires de guerre : Bosna !Le Serment de Tobrouk et, récemment, Peshmerga et La Bataille de Mossoul.

Est-ce les salles, pleines et si chaleureuses ?

Le public attentif, ultrasavant et capable, après projection, d’engager un débat sur le complexe d’Actéon (le chasseur qui surprend, non pas Artémis au bain, mais les seigneurs de la guerre à la manœuvre) ou sur le souffle du cadreur (confondu, dans les scènes d’action de Bosna !, avec le son de la caméra qui filmait, à l’époque, sur pellicule 35 mm) ?

Est-ce à cause des reviews qui, dans le New York Times ou Tablet, rendent justice à cette part de mon œuvre à laquelle je tiens autant qu’à mes livres ?

Ou est-ce de revoir ces quatre opus ainsi, réunis pour la première fois, tel un long document sur la présence physique, non seulement de l’Autre filmé, mais de moi qui le filme et n’en finis pas, tel Jean Rouch, de documenter ma présence-absence à l’image ?

Toujours est-il que j’ai vécu ces semaines dans un état d’émotion intense.

Et j’ai redécouvert mes propres films comme s’ils étaient ceux d’un autre et me renseignaient, non sur Actéon, mais sur un Gygès que son activisme rendrait invisible à soi.

Leurs faiblesses, bien sûr.

Telle longueur, dans Bosna !, où je m’épuise à réinsuffler de la vie dans une scène de mort absolue.

L’obsession littéraire qui, dans Le Serment de Tobrouk, donne parfois le sentiment d’un scénario écrit après.

Ou ma voix, très « noir et blanc » il y a vingt-cinq ans, puis mutante, mieux timbrée, quoique trop monocorde.

Mais aussi leurs vertus.

A commencer par celle de consentir à leur subjectivité.

De ne pas perdre de temps à chercher la place de la caméra.

La volonté, avec François Margolin, Marc Roussel, Alain Ferrari, Camille Lotteau, Olivier Jacquin, compagnons de filmage et meilleurs cinéphiles que moi, de faire du cinéma-vérité comme s’il s’agissait d’une fiction et qu’il n’y avait entre les deux qu’une mince et invisible frontière.

Et puis quelques idées fixes dont je ne m’étais jamais avisé que, de Sarajevo à Misrata, et d’Erbil à Mossoul, elles ont été à ce point récurrentes dans mes films.

Ainsi, la France Libre dont j’aurai passé mon temps, des sables de Koufra aux neiges de Sarajevo, à chercher l’ombre portée.

Ainsi, les Brigades internationales en Espagne dont nous avons maintes fois dit, avec Gilles Hertzog, mon autre compagnon d’aventure, qu’elles forment la plus noble société du monde : le fait est que nous ne pouvons croiser, depuis vingt-cinq ans, une pasionaria de Sarajevo, un résistant libyen ou un jeune général aux cheveux blancs, sans casque, tué d’une balle en pleine tête, sans les transformer en personnages de L’Espoir !

Et puis, bien sûr, le souvenir d’un père magnifique qui est le dédicataire secret des quatre films et qui fut, avant de mourir, le producteur du premier.

Le dernier soir, au Quad, je raconte l’histoire vraie de cette naissance de Bosna !.

Ce dimanche matin de 1993, dans la maison familiale, passé en appels téléphoniques désespérés à des amis producteurs.

Leur réponse, toujours la même, sur les commissions d’aide qu’il faut saisir, les chaînes de télévision qu’il faut convaincre et l’incompressible temps qui est celui de la préparation d’un film.

Et lui, mon père, qui, passant et repassant, avec sa silhouette de fauve pensif, devant l’unique téléphone de la maison, capte assez de bribes de ces conversations multiples et semblables pour, à l’heure du repas familial, sur le ton d’autorité sans réplique qui en imposait alors aux plus grands, me tient ce langage.

1. Je m’oppose avec fermeté à cet irresponsable projet d’aller t’enfermer, pour y tourner, dans la nasse qu’est la capitale bosniaque assiégée.

2. Je sais que tu n’en feras qu’à ta tête et l’homme qui, à 18 ans, quittait son Algérie natale pour aller se battre en Espagne ferait d’ailleurs comme toi.

3. Alors, ce que tu as à faire, fais-le – car, dans le combat contre le fascisme, chaque jour compte.

Sur quoi il appelle son vieux rival et ami François Pinault ; fonde avec lui, sans délai, une société de production, Les Films du Lendemain, qui n’a d’autre raison d’être, ce jour-là, que de recruter la compagnie de têtes brûlées prête à forcer, avec son fils, le blocus d’une ville martyre ; et fait en sorte que nous soyons, quarante-huit heures plus tard, dans le premier avion de l’ONU en partance pour Sarajevo.

C’est à lui que ce festival était en secret dédié.

C’est à ce jeune communiste rejoignant le dernier carré de la République espagnole, puis à ce gaulliste s’illustrant, sous les ordres du général Diego Brosset, sur les champs de bataille de Libye et de Monte Cassino, que je n’ai, à New York et Los Angeles, cessé de penser.

En ces temps où « Français libre » menace de redevenir une sorte d’oxymore, j’écris le nom d’André Lévy.

Bernard-Henri Lévy

Photo : Bernard-Henri Lévy et son père André Lévy

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