Civilisation ou barbarie

bhl jacques-alain-millerLa Mutualité, Paris, le 9 février 2008

Je vais commencer par un aveu.

Quand Jacques-Alain Miller m’a appelé, quand j’ai compris qu’il se remettait en mouvement, quand j’ai réalisé que, pour la seconde fois depuis quarante ans que je connais son existence, il sortait de son silence studieux pour appeler à la mobilisation générale et quand j’ai réalisé, enfin, qu’il s’agissait de partir en guerre, cette fois, contre le « chiffrage », la manie du « cognitif », le règne de la « quantité », de la « bureaucratie », le triomphe sans partage d’une « technique » qui serait en train d’achever son tra­vail d’« arraisonnement » du monde au sens de Heidegger, je n’ai pas tout de suite compris – et j’ai même eu une petite, toute petite, réticence.

Car je vais être franc.

Je n’ai rien, en soi, contre la technique.

Je pense même, comme Levinas dans ce très beau petit texte de Difficile liberté que je cite souvent et qui s’intitule « Heidegger, Gagarine et nous », que, dans le vieux débat entre la nature et la technique, c’est la technique qui a raison ; c’est la technique, en tout cas, qui libère ; et elle libère, d’abord, de cet esprit des lieux, de ce goût de l’enracinement, de ce petit sacré, de ce mystère, de ce paganisme que Freud, votre Freud, appelait aussi l’occultisme et qui est un autre nom de la servitude.

Sur la question Heidegger, j’ai une position plus nuancée que mon ami Sollers: bravo à lui, naturellement, d’avoir tenu bon contre cette haine de la pensée qu’implique, le plus souvent, l’anti heideggerisme primaire ; mais il y a dans la vulgate adverse, il y a dans la nostalgie de la présence et du lieu, il y a dans cette image d’un monde désenchanté, démystifié, dépoétisé, par l’arraisonne­ment technicien, quelque chose qui, à mes oreilles, à toujours consonne, qu’on le veuille ou non, avec le pire.

Sur le mot même de raison… Je sais, bien sûr, quels monstres la raison peut engendrer. Je connais, comme tout le monde ici, la face d’ombre de ces Lumières dont Milner a si bien parlé et dont, dès mes premiers livres, dès La Barbarie à visage humain, j’instruisais moi-même le procès. Mais, face à la montée des obscurantismes, face au déchaînement des fanatismes, face à ceux qui condamnent Ayaan Hirsi Ali à mort parce qu’elle plaide pour la laïcité et entend mener sa vie selon les seuls préceptes que lui dicte sa raison, c’est vrai que, comme le dernier Foucault, comme ce Foucault un brin dégrisé qui signe et prononce les fameuses leçons de 1979 sur la gouvernementalité libérale, j’en arrive à dire : « La déraison, croyez-moi, est tout aussi oppressive que la raison. »

Sur l’idée même de bureaucratie, sur l’idée que la bureaucra­tie serait devenue, comme telle, le plus terrible de nos ennemis, sur cette idée d’un combat pour la liberté qui serait, par nature, un combat contre les bureaux, le vieil hégélien en moi, ce qui sub­siste en moi d’hégélianisme, a aussi d’expresses réserves – est-ce que la bureaucratie ce n’est pas l’État ? et est-ce que l’État n’est pas, dans certaines circonstances, ce qui fait obstacle à la barbarie ? et est-ce qu’il n’y a pas, à l’inverse, et pour parler encore comme le même dernier Foucault, une « phobie d’État » qui serait le mau­vais réflexe ou, ce qui revient au même, le mauvais concept par excellence (un concept dont le principal et plus nuisible effet serait de créer l’illusion d’une « parenté génétique » – c’est tou­jours Foucault qui parle – entre les diverses formes d’État, despo­tique et libéral, fasciste et social-démocrate, État providence et État totalitaire, qu’il deviendrait impossible de distinguer) ?

Je connais bien ces périls.

Je connais, dans l’espace français au moins, le type de confi­guration discursive qu’ils induisent.

Je sais comment ces motifs conjoints, ou croisés, de la guerre au quantitatif, de la critique de la bureaucratie ou de la réduction de tous nos maux à la domination par la technique, peuvent se résumer, et exploser, dans ce que j’ai appelé « l’idéologie française ».

Je sais, autrement dit, qu’on touche là à une matière hautement fissile, instable, inflammable, à manier avec précaution et qui, en un clin d’œil, sans que l’on y prenne garde, peut exploser à la figure des meilleurs d’entre nous en les ramenant dans les zones éminemment suspectes de ce que l’on a appelé, par exemple, le « non-conformisme des années trente ».

Bref, ma première réaction fut un mixte de surprise, d’incom­préhension et de méfiance.

J’ai commencé par me dire : attention à ne pas tomber dans je ne sais quel bergsonisme politique, ou péguysme, dont la posté­rité est toujours très équivoque.

Et puis, j’ai réfléchi.

Je savais bien que ce n’est pas cela, que ça ne peut pas être cela, que Jacques-Alain Miller avait en tête en me conviant à ce nou­veau forum.

Je le connais trop, et depuis trop longtemps, pour imaginer que l’auteur du Neveu de Lacan, l’inventeur du concept de « suture », l’un des intellectuels que, depuis quarante ans, j’observe avec le plus de curiosité puisse tomber dans ce piège.

Donc, j’ai lu son entretien dans Libération.

J’ai lu attentivement la dernière livraison du Nouvel Âne qu’il a conçue avec Agnès Aflalo.

Et je les ai lues comme il faut lire – à la lumière de la conjonc­ture et, dans cette conjoncture, d’un certain nombre d’événements ou de traits d’époque qui m’avaient, comme vous tous et sur le moment, frappé mais qui prennent, à cet instant, un relief et un sens particuliers.

L’affaire, par exemple, de l’évaluation des ministres. Cette pro­position sortie droit d’Ubu roi et qui, pourtant, n’a pas fait rire grand monde et, surtout, surtout, n’a suscité, de la part des inté­ressés, aucune espèce de réaction : pas un pour protester ! pas un pour refuser ! pas un, pas une, pour dire : « On n’est pas à l’école maternelle ! on n’est ni des cancres ni des fayots ! on est des ser­viteurs de l’État et le seul juge habilité à évaluer les serviteurs de l’État c’est, tous les cinq ans, les électeurs ! »

Moins drôle, mais non moins significatif, ce spectre de l’évalua­tion généralisée que nous pensions avoir terrassé avec l’amende­ment Accoyer mais dont nous découvrons qu’il revient, légion cette fois, Gorgone, Méduse, Hydre à mille têtes – plus vigoureux encore, mieux ramifié, avec des agences ad hoc, des institutions spécialisées, une surtout, une en particulier, dont l’objectif est véritablement, cette fois, de faire de la santé mentale une affaire d’État.

Moins drôle encore, et dépassant le cas des seuls praticiens ou usagers de la clinique freudienne, cette obsession de l’évaluation qu’est la pratique permanente, l’obsession, la folie, du sondage : vieille idée, d’accord ; mais parvenue à son terme et au terme de sa folie ; et produisant, en cette fin de parcours, une image quand même assez spéciale de ce que l’on appelait jadis le peuple – les Anciens avaient un mot pour cet autre peuple ; ils avaient le mot de turba chez les Latins, ou de laos chez les Grecs, pour désigner ce mauvais peuple, cette plèbe, à la lettre ce « ramassis d’idiots » qui ne sont pas encore, ou qui ne sont plus, rassemblés dans le populus, ou le demos, c’est-à-dire dans le corps politique ; nous n’avons, nous, pas de mot pour cela ; il y a là quelque chose, un désastre, une saloperie, une honte, qui n’a, comme on dit trivia­lement, pas de nom.

Pas de mot non plus, pas de nom, pour cette affaire halluci­nante que fut l’affaire des comptes de Monsieur Hortefeux : cette directive inédite, il me semble, dans l’histoire de la République, qui assignait aux préfets des objectifs chiffrés en matière d’expul­sion d’immigrés en situation illégale ; ce rappel à l’ordre, sous autorité présidentielle et au cours d’une réunion en catimini, sinon secrète du moins honteuse, de ceux des préfets qui n’avaient pas atteint les objectifs – de nouveau, peu de protestations, de nou­veau, tout le monde, ou presque, eut l’air de trouver ça normal ! Et, de nouveau, le processus est en cours, là, à cet instant, pen­dant que nous sommes en train de colloquer !

Je passe, dans le genre inédit, sur les récentes élucubrations d’État à propos du dépistage précoce de la violence et des troubles de conduite, de la prévention de la délinquance ou du caractère inné, quasi génétique, de telle ou telle « déviance »

–     grotesque, là aussi ! on se frotte les yeux, on n’y croit pas et pourtant si, c’est bien cela, c’est bien ainsi que l’on s’exprime au plus haut niveau de l’État et ce serait grotesque, cela prêterait à rire ou à sourire si ce n’était d’abord redoutable car reposant sur un déterminisme biologisant, prétendument scientifique, aux connotations sinistres.

Je passe aussi, puisque j’en suis au président de la République, sur ces deux autres traits inédits, ces deux autres événements, oui, oui, ce sont bien des événements, ce sont des événements idéologiques et politiques à part entière – je passe donc, premiè­rement, sur l’apparition de ce qu’il faut bien appeler un anti­intellectualisme d’État dont j’ai été l’un des premiers, au moment de la visite de Kadhafi à Paris, à faire personnellement, nommé­ment, les frais et je passe, deuxièmement, sur la tentative sans précédent, ce matin même, à la suite de la publication par un hebdomadaire qui, par parenthèse, aurait été mieux inspiré de s’abstenir et de s’en tenir à ses règles déontologiques habituelles, d’un SMS foireux et touchant à la zone inviolable pour chacun et donc, aussi, pour un président, de la vie privée et du secret (cf., cher Jacques-Alain, l’un de nos précédents colloques, ici même, il y a deux ou trois ans) je passe, dis-je, sur la tentative d’intimi­dation, le chantage, que constitue le fait de tramer le journaliste fautif devant la justice pénale, c’est-à-dire, en termes clairs, de demander qu’il soit jeté en prison.

Je passe sur tout cela et me concentre sur les histoires de chiffre, de compte et d’évaluation. Mais, puisqu’il est question, ces temps-ci, de politique de civilisation, je dis simplement que nous sommes peut-être en train de pénétrer, en effet, dans une sorte de civilisation nouvelle, fondée sur un nouveau rapport à la science produisant des aberrations de ce genre. Je dis que, exacte­ment comme le prévoyait Freud quand, dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, il diagnostiquait une prise de contrôle par la science des pratiques de sociabilité et, issues de cette prise de contrôle, opérées, justifiées, légitimées par elle, l’apparition de pratiques despotiques, voire terroristes et meur­trières, dont on n’aurait pas eu l’idée sans cela, je dis donc que nous sommes peut-être à l’orée de quelque chose de complète­ment nouveau : l’homme deviendrait une chose meuble, docile, évaluable donc manipulable à volonté, contrôlable ; on commen­cerait, à force d’évaluations et de mises en équations, d’envisager de lui implanter des affects, de lui en délocaliser d’autres, de détourner les troisièmes de leur fonction traditionnelle, de faire de son cerveau l’équivalent d’un terminal électronique dont on ferait un peu ce que l’on veut, de le télécommander à distance, de le boguer, déboguer, hacker, hijacker, parasiter ; l’aube d’une civilisation caractérisée par la mobilisation de la science dans un programme qu’il ne faudrait plus craindre de dire, au moins en intention, tendanciellement néototalitaire ; et, là encore, c’est Fou­cault qui avait raison quand il prévoyait le triomphe d’un État médical fermé qui ferait son affaire de la gestion des âmes et des consciences – ou quand il annonçait un nouvel Hôpital général mais dont nous serions tous les patients.

Alors, quelles ripostes ?

Face au péril, quel contre-feu ?

Face à ce déferlement de techniques dont on ne sait si elles sont plus bêtes que méchantes, ou l’inverse, quelles digues, quelles résistances ?

C’est pour répondre à cette question que vous êtes, aujourd’hui, réunis.

Et je voudrais participer à cet effort commun de réflexion en proposant, comme il y a cinq ans, au moment de la bataille contre l’amendement Accoyer, quelques pistes, quelques idées simples mais auxquelles je tiens – je voudrais énoncer les quelques propo­sitions (il y en a sept !) sur lesquelles, comme en 2003, je propose de ne pas céder si l’on veut pour de bon résister.

Première proposition. L’âme n’a pas de siège. On ne peut pas aller la contrôler. On ne peut pas aller y dépister ceci ou en éra­diquer cela. On ne peut pas y implanter tel affect ou en télécom­mander tel autre. Ça ne sert à rien de s’inquiéter de ses prédispo­sitions à telle infraction ou déviance. Et ça ne sert à rien non plus de s’inquiéter de ceux qui élucubrent, comme Sarkozy, sur le caractère inné de la pédophilie. Car il n’y a pas de « in » où serait l’inné. Il n’y a pas de « lieu » où l’on irait fourrer ses sales pattes. Et c’est une illusion de croire, pour l’investir ou, au contraire, le sanctuariser, en un espace sacré qui serait le siège de l’âme. Il faut revenir, sur ce point, aux classiques. C’est-à-dire, si vous le voulez bien, à la préface à la cinquième partie de L’Éthique où Spinoza détruit l’hypothèse cartésienne d’une âme logée dans la fameuse « glande pinéale ». On arrête avec les glandes, dit Spinoza ! On arrête avec les localisations burlesques et, en fait, avec les locali­sations tout court ! On cesse, une fois pour toutes, de croire que l’âme serait ce petit lieu, bien ou mal fortifié, que les uns voudraient arraisonner et les autres soustraire à l’arraisonnement. Spinoza prévoyait-il le temps des préfets de l’âme ? Des policiers des affects et des mauvaises névroses ? Probablement pas. Mais il nous donne le premier principe qui permet de les mettre en échec : l’âme est comme l’Église – elle n’a pas de territoire.

Deuxième proposition. Le corps n’est pas un organisme. Le corps, mon corps, n’est pas cette articulation de matières, de cellules, de neurones, d’ADN, de ce que vous voudrez, dont on pourrait prévoir, calculer, maîtriser le fonctionnement et sur lequel il serait possible et souhaitable, possible donc souhaitable, qu’interviennent les ingénieurs du vivant. Là aussi, les arguments existent. Les armes. Toutes les armes. Et elles sont à disposition de qui veut nous accompagner dans cette guerre. C’est Diderot contre La Mettrie. C’est « l’homme-machine » de La Mettrie, d’un côté. Et c’est, de l’autre, le génial Rêve de d’Alembert où Diderot oppose à l’image de la machine celle du clavecin. Ah ! le clavecin… Lisons Diderot. Lisons Crevel lisant Diderot et en tirant son mer­veilleux Clavecin de Diderot. Ce qui est bien, avec un clavecin, c’est qu’il fait de la musique. Ce qui est bien avec la musique, c’est que, même quand la note est juste, elle n’est jamais deux fois la même. Ce qui est bien avec les notes justes, c’est qu’il leur arrive, même chez les meilleurs musiciens, d’être coupées par une fausse note. Diderot, ne l’oubliez pas, est aussi un merveilleux critique d’art. Eh bien je vous propose d’opposer sa jouissance de l’art à l’art de jouir selon La Mettrie. Et vous verrez que vous aurez là une deuxième belle et bonne digue contre la ruée des crétins qui veulent réduire notre corps, notre chair, notre désir, à de la matière évaluable.

Troisième proposition. Ce qui est intéressant, de toutes façons, ce n’est pas le corps. Ce n’est pas l’âme. C’est leur mixte. Leur bâtard. Leur rencontre improbable. Leur nouage. Leur capture l’un par l’autre. Leur nouage dans ce bassin de capture (Desanti) qu’est la langue. Ce coup de dés permanent (Mallarmé) qu’est la naissance, chaque fois, de ce que l’on appelle un sujet. Or ce nouage est un accident, toujours un accident; et nous savons, depuis Aristote, qu’il n’y a de science que des substances, jamais des accidents – nous savons que le sujet, c’est cela même qui, par conséquent, résiste à la science du vivant. Or un coup de dés jamais n’abolit le hasard, jamais ; et nous savons qu’un sujet est toujours, par conséquent, un événement, un miracle, une trouée incalculable, un tracé imprévisible, une occurrence non quantifiable, un innom­brable – pas de science possible, là non plus. À supposer même que la science parvienne à bafouiller quelque énoncé adéquat à mon fonctionnement génomique ou neuronal, à supposer que, de mon corps ou de mon âme, elle ait réussi à dire quelque chose de sensé

–     de leur articulation improbable, de leur enfant naturel, de leur mixte, elle n’a, par définition, rien à dire.

Quatrième proposition. Plus intéressant encore que « le » sujet, est l’« entre-deux-sujets ». Oui, ce qui compte, ce à quoi nous avons, dans la vie, réellement et concrètement affaire, ce qui marche, ce qui foire, ce à quoi, d’ailleurs, tous ces gens, tous ces cognitivistes, s’intéressent et qui leur donnerait, s’ils y avaient accès, une vraie maîtrise du vivant, c’est cette zone intermédiaire, ce territoire interstitiel, dont Levinas, par exemple, fait le territoire même de l’éthique. Or qu’est-ce que l’éthique, selon Levinas ? C’est l’autrement qu’être. C’est l’au-delà de l’être. C’est ce « contre- être » qui, seul, explique-t-il, donne accès à ce qu’il appelle le visage et qui n’est jamais, comme vous savez, réductible à cette somme des traits, cette addition de bouche, nez, yeux, etc., bref, cet étant, que l’on qualifie ordinairement ainsi. En sorte que, de cela non plus, il ne saurait y avoir science – de ce non-être, de ce contre-être, de ce mixte de visible et d’invisible, de cette expé­rience métaphysique et des troubles qui s’y produisent, de ce face- à-face de deux ou de plusieurs visages qui est la chair même de l’aventure interhumaine et des ratés qui la menacent, il ne peut, par définition, pas y avoir non plus de science…

Parlons-en, de ces troubles. Parlons-en, de ces ratés. Et parlons de ce trouble, notamment, que vous appelez, vous, les analystes, une névrose. La cinquième thèse sur laquelle il convient de tenir, le cinquième principe sur1 Couverture Barbarie à Visage Humain054 lequel il est essentiel de s’arc-bouter, le cinquième énoncé qui sera en mesure, si vous ne cédez pas, si vous tenez bon, de tenir à distance les cognitivistes et les canailles, c’est l’énoncé selon lequel la névrose n’est pas une maladie .et que ce n’est pas la peine qu’ils se pointent avec leurs fébrifuges, leurs remèdes, leurs diagnostics impeccables ou fautifs, leurs protocoles thérapeutiques, leur arsenal médico-légal, puisque le malaise qu’on appelle névrose n’est pas du ressort de tout ça. Il faut, là- dessus, que les choses soient claires. Il faut, plus exactement, que nous donnions clairement le choix à ce que Jacques-Alain Miller appelait naguère l’opinion éclairée et qui, en la matière, arbitrera. Le médicalisme – nous le savons, ici aussi, depuis Foucault – est l’essence même du totalitarisme. La transformation du mal en maladie – c’est mon dada depuis La Barbarie à visage humain – est une façon de dire « ça va pas la société ? c’est pas grave ; c’est pas fatal ; c’est juste une saloperie de microbe qui s’est mise au mau­vais endroit et qu’on va localiser, identifier, éliminer ». Le moment où Céline par exemple devient vraiment nazi c’est le moment – ça, c’est Philippe Muray qui l’a découvert – où il se souvient que, avant d’être Céline, il s’appelait Destouches ; que Destouches n’était pas écrivain mais médecin ; et qu’il suffit à Céline de rede­venir un peu, un tout petit peu, Destouches pour comprendre que, bon sang mais c’est bien sûr, la société est malade des juifs, c’est des juifs qu’il faut la guérir et c’est les juifs, donc, qu’il faut exterminer pour la sauver… Donnons le choix, donc. Mettons aux gens le marché en mains. Ou bien vous tirez toutes les leçons de la révolution totalitaire et aussi, naturellement, de la résistance antitotalitaire que nous sommes quelques-uns à avoir menée avec énergie – et vous prenez vos jambes à votre cou dès que vous entendez un dingue vous ressortir ce couplet sur le malaise qui n’est pas un malaise mais juste une maladie, avec de bons gué­risseurs qui vont vous arranger le coup. Ou bien vous consentez à ce que la névrose soit une maladie ; vous laissez transformer le malaise, le malentendu consubstantiel à la rencontre entre deux parlêtres, en une forme de maladie ; et alors, bonjour les dégâts, vous ouvrez les vannes à la catastrophe.

Sixième proposition. Les psys ne sont pas des psys. Il faut en finir avec cette catégorie fourre-tout qu’est la catégorie des psys et dont vous seriez, vous, praticiens d’obédience freudienne, une sorte de sous-groupe. C’était le sens du combat à l’époque de la lutte contre l’amendement Accoyer. Je croyais qu’on avait gagné. Eh bien non. Pas du tout. Ou, plus exactement, pas tout à fait. Car c’est cette idiotie qui revient par la fenêtre avec l’idée que la névrose est une maladie, qu’on va la calculer, la mettre en équa­tion, la guérir. C’est ce mythe du bon thérapeute qui fait retour quand on se laisse glisser sur la pente du médicalisme politique dont je viens de vous rappeler à quel point il est dangereux. Alors, l’inverse est vrai. Si on ne veut plus le médicalisme, si on veut en finir une bonne fois avec l’idée que la névrose est une maladie, si on veut être bien certain de ne plus tomber dans le piège qui fait loger l’âme dans une glande et transformer le corps en machine, alors il faut et il suffit de tenir bon, contre le confusionnisme ambiant, sur la spécificité d’une pratique, la vôtre, dont l’origi­nalité est, justement, qu’elle refuse la loi de la série, du comptage, du nombre et de la prophylaxie guérisseuse.

Dernière proposition, enfin : la science ce n’est pas le chiffre. C’est le point essentiel. C’est celui dont dépendent tous les autres. Car si on arrive à montrer que ces gens ne sont pas des gens de science, que ce sont des charlatans, que leur religion du chiffre et leur façon de tout mettre en équation est le contraire de l’esprit scientifique bien compris, alors on aura gagné ! Eh bien, on a gagné, chers amis. Car, d’abord, je suis désolé, mais le chiffre, jus­qu’à nouvel ordre, c’est le principe des sectes, des occultismes, des suggestions spirites, des ésotérismes, des théosophies, bref, de l’antiscience. Et puis, surtout, nous avons eu les mêmes maî­tres, Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner et moi – et, parmi ces maîtres, il y en avait un, immense, qui s’appelait Georges Canguilhem et dont l’enseignement tenait en trois thèses. Première thèse : il n’y a aucune raison, franchement, de faire aveuglément confiance aux savants (c’est ce fameux chapitre 72 du volume 1 de L’Homme sans qualités de Musil, intitulé « La science sourit dans sa barbe », et qu’il adorait citer : il y a là, réunis chez Diotime, un groupe de scientifiques dont l’auteur nous dit qu’ils sont « des hommes chez qui grondait une terrible tendance au mal»). Deuxième thèse : la science est une machine bizarre qui ne noue pas du tout ce lien simple, mécanique, toujours égal à lui-même et assuré de soi, entre la vérité et l’erreur (l’erreur peut être l’ancêtre du vrai ; le vrai peut être une forme provisoire du faux ; il arrive que le faux soit le fruit de la volonté de vérité ; il arrive que le vrai, à l’inverse, ne soit pas issu, du tout, de la volonté de vérité). Troisième thèse enfin – la plus importante : les savants, les vrais, ne sont pas des hommes de chiffre, ils n’ont jamais le fétichisme du chiffre ; la science, la vraie, est affaire de poème autant que de mathème et de théorème ; ah ! la formation du concept de réflexe, dans le premier grand livre de Canguilhem… toutes ces histoires de feu, briquets à feu, nerfs conçus comme des cordons Bickford, embrasements, explosions, sans quoi, nous explique-t-il, l’inventeur du concept, Willis, serait resté enfermé dans les clichés préscientifiques des iatromécaniciens italiens… et la théorie cellulaire ! et cet autre livre génial, La Connaissance de la vie, consacré à l’invention de la théorie cellulaire et montrant que si la théorie cellulaire est née, si des savants ont fini par com­prendre et par dire primo que le corps est fait de cellules, secundo qu’il n’est fait que de cellules, c’est parce qu’il y a eu un savant, Hooke, qui a eu l’intuition folle, farfelue, a priori complètement antiscientifique, de comparer le corps humain à la société démo­cratique telle que les poètes romantiques allemands étaient en train, au même moment, d’en proposer le modèle ! et toutes ces Études d’histoire et de philosophie des sciences (autre titre, encore, d’un autre grand livre de Canguilhem) dont la leçon était, presque toujours, que ce qui fait progresser la science, c’est l’imagination, la fantaisie, les idées loufoques, le rêve…

Cette science dont je vous parle et dont parlait donc, jadis, Georges Canguilhem, c’est celle qu’invoque Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, dans son ode à ces « mathématiques sévères » dont les « savantes leçons » sont « douces comme le miel» et comme « onde rafraîchissante ».

C’est celle à laquelle songe Jacques Lacan quand il s’intéresse à Cantor, à Gôdel, à Soury le suicidé, à Guilbaud et quand, avec eux, après eux, dans leur langue qui est devenue la sienne, il va s’intéresser à l’image de la bande de Môbius et y trouver le levier qui lui permet de soulever, sinon le monde, du moins la chape que font peser, sur la définition même du sujet, tous ces siècles de métaphysique avec leurs oppositions binaires entre l’intime et l’extime, le dedans et le dehors, etc.

C’est celle qu’il a en tête quand, à la toute fin, dans un moment de sa pensée trop souvent sous-estimé, il nous livre, sur fond de «mathématiques sévères » et, en même temps, «rafraîchis­santes », son « testament borroméen » et c’est celle, par parenthèse, qu’avait déjà en tête son contemporain et ami Roman Jakobson quand il reconnaissait des « affinités fondamentales », des « convergences », entre les arts, les sciences de la nature et la nouvelle science linguistique dont il était, après Saussure, le continuateur lui aussi génial.

Vous aurez compris que, à la manière d’un autre de nos maît­res plaidant, dans un « cours » célèbre, toujours à cette même époque du milieu des années soixante, pour une unité rêvée des « scientifiques » et des « philosophes », je suis venu, ici, plaider, contre les charlatans pour la grande alliance des poètes, des vrais savants et des psychanalystes.


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