"Citizen Lévy" ? – par Véronique Maurus – le Monde du 05/03/2010

le mondeCher Bernard-Henri Lévy, c’est avec gratitude et au nom de tous mes collègues médiateurs que je m’adresse à vous. Au palmarès des sujets réactifs, vous êtes l’une de nos valeurs les plus sûres. Qu’on énonce votre nom ou votre sigle (BHL), aussitôt les réactions affluent. Plus ou moins critiques, parfois douteuses mais toujours passionnées, elles stimulent de surcroît l’inventivité de nos lecteurs en matière d’apostrophes et d’épithètes variées : « paltoquet », « courant d’air », « bateleur », « mirage », pour ne citer que les plus banales, ou, plus recherchées : « Archiloque tirant derrière lui son renard », « Malraux au petit pied », etc.

La polémique née de votre bévue littéraire, analysée en Page trois du Monde, le 16 février, puis relancée, le 28, par un plaidoyer de Ségolène Royal – autre « valeur sûre » du Courrier des lecteurs – a alimenté nos boîtes sans discontinuer depuis deux bonnes semaines, une aubaine en période creuse de congés scolaires !

Trêve de plaisanterie. Reste à répondre, car, une fois écartés les noms d’oiseaux, ce courrier est plus balancé qu’on ne l’a dit, et pose quelques vraies questions. Ainsi, la page consacrée aux derniers livres de Bernard-Henri Lévy n’a pas suscité que des critiques, tant s’en faut. « Josyane Savigneau replace parfaitement le faux débat dans son contexte », note Jean-Pierre Netter (Paris). « Totalement à contre-courant et de l’encensoir et de la guillotine sans pour autant tomber dans le relativisme tiède, tout sonne juste dans cet article », ajoute Bernard Marchois (Couternon, Côte-d’Or).

« Le propos de Bernard-Henri Lévy sur Kant est-il, malgré tout, pertinent ? Telle est l’excellente question posée par votre page, analyse Illa Weilerswist (Paris). Aurait-on oublié que la philosophie est, par définition, la recherche de la vérité et que se tromper fait partie du défi de départ (…). Celui qui tente, qui ose, s’expose à toutes les critiques, à toutes les haines. Bernard-Henri Lévy s’est trompé – sur une part infime de son travail – et soudain cet homme, que je n’aimais guère, m’est apparu infiniment sympathique ! »

René Martin (Antony, Hauts-de-Seine) souligne, lui, que « l’invention du désormais fameux Jean-Baptiste Botul et de son oeuvre » n’est pas seulement due à Frédéric Pagès, au demeurant un « authentique autant que talentueux philosophe », mais qu’elle « est un canular collectif réalisé par un groupe d’intellectuels. Cette « forgerie » à plusieurs mains est à rapprocher de l’invention du pseudo-mathématicien russe Nicolas Bourbaki, réalisée en 1935 par un groupe de matheux normaliens ».

Tous les messages ne sont, bien entendu pas aussi favorables, surtout ceux réagissant à la tribune publiée par Ségolène Royal. « Qu’est-ce que cette pipolade ? Assez de ce microcosme parisien infertile ! », proteste Mme E. Semprey (courriel).

La majorité met en cause les liens qu’entretient BHL avec les médias. « En dépit de l’habitude ancrée dans les milieux journalistiques et littéraires, un agrégé de philosophie n’est pas un philosophe. Ce label se gagne autrement, et BHL est encore loin de l’avoir mérité », note Jean-Luc Déléris (Figeac, Lot). « Bernard-Henri Lévy a compris les règles du succès médiatique dans notre société du spectacle, les moyens de se constituer des réseaux, de faire parler de lui. Même si ce réseau d’influences trouve ses limites – il n’a jamais décroché le prix Goncourt -, il est quand même à l’origine de son succès et de sa fortune : combien de ses admirateurs ont lu ses ouvrages ? », ajoute Elie Arié (Paris).

« Bernard-Henri Lévy n’est pas seulement un auteur-philosophe prolifique et une star médiatique. Il est bien plus que cela : le représentant des « maîtres de forges » de l’opinion. L’embarras de l’ensemble de notre presse nationale – laquelle s’était ruée dans la louange d’ouvrages qu’elle n’avait pas pris le soin d’étudier – n’est autre que sa crainte devant les puissances d’argent dont elle dépend étroitement. Il n’y a pas lieu d’opposer « BHL » à Bernard-Henri Lévy, comme Josyane Savigneau l’a fait, mais de s’interroger sur la relation entre ce personnage forgé, « Citizen Lévy », devant qui la presse se met à trembler, et le citoyen Bernard-Henri Lévy, qui, au demeurant, en est le premier accablé », renchérit Henri Crétella (courriel).

Le Monde, pourtant, n’a pas consacré un espace exagéré aux derniers livres de BHL. Hors la tribune de Ségolène Royal et un court billet sur l’affaire Botul, l’article de Josyane Savigneau a tenu lieu de critique, ce qui n’a rien d’exceptionnel. A l’origine, ce devait être un portrait littéraire. Il a été transformé en Page trois, en raison de l’ampleur prise par la controverse. Ce faisant, il a pu apparaître en défense, ce qui n’était pas l’intention initiale. « En Page trois, on ne peut pas écrire une simple critique de livre, explique Josyane Savigneau. D’ailleurs pourquoi faudrait-il être en attaque comme s’il n’avait rien écrit ? On réagit comme si c’était un imposteur mais son gros recueil est très intéressant. Et l’erreur sur Botul n’invalide pas ses propos sur Kant. »

Ajoutons, pour rassurer nos lecteurs, que Bernard-Henri Lévy ne possède aucun intérêt dans Le Monde. S’il a beaucoup signé, jadis, dans nos colonnes, notamment de 1998 à 2001, avec une série de reportages engagés, il n’a pas bénéficié d’un traitement de faveur en matière de critique – ses documentaires, pièce et film ont d’ailleurs été éreintés. De plus, le rythme de ses articles, ces dernières années, ne dépasse pas la moyenne : quatre tribunes depuis un an, dont trois en cosignataire sur l’Unesco. « En général, ce sont des textes brefs, bien écrits portant sur de vrais sujets comme la Birmanie, la Géorgie, l’antisémitisme, et défendant des valeurs que nous partageons », note Gérard Courtois, directeur éditorial.

« Citizen Lévy » est donc un mythe – à l’instar du magnat de la presse héros du Citizen Kane d’Orson Welles. Sa présence dans les médias s’explique beaucoup plus simplement par un vrai talent de plume, trente-six livres publiés, un goût affirmé du spectacle et une réalité bassement commerciale : symbole d’une « intelligentsia parisienne » de plus en plus vilipendée, « BHL », comme une marque, appâte néanmoins lecteurs et auditeurs. La preuve ? Précisément l’ampleur des réactions qu’il suscite.
Véronique Maurus


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Un commentaire

  • monarose dit :

    BHL a toujours suscité admiration (je parle moi, bien entendu)-je l’entendrai parler des heures et des heures, parfois, lorsqu’il s’exprime avec calme, je le compare à nos sages qu’on aimait écouter, bouche bée. L’érudition de BHL ( j’aimerai en être sa légataire, mais jusqu’à 120 ans! si D. veut) est surprenante, elle me cloue le bec. Il sait tout sur tout. Ceci est l’image qui s’en dégage lors de ses diverses apparitions ou écritures, et je n’ai pas changé d’avis, malgré, vous vous en doutez bien, les inimitiés que cela peut attirer, mais elles sont passagères, jusqu’à la prochaine.
    Samedi denier, j’ai consulté pour la première fois le site « facebook ». de BHL Ce site instentanément m’a envoyé l’image «  » du culte de la personnalité » . Quant à l’affaire dite  » BOTUL » (l’acide botulique a fait son effet!)elle serait passée sous silence, si ce n’était pas arrivé à BHL, je crois que cela va de soI
    Des erreurs, il y a , il y en aura, celle ci est banale, il n’y a pas mort d’homme !
    Il vaut, bien mieux une erreur botulesque qu’une erreur judiiciaire, alors restons humbles ;

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