Ce qui nous sépare

Présents dans ce numéro, Régis Debray et Bernard-Henri Lévy, tous deux normaliens, tous deux philosophes, tous deux engagés, furent ensemble proches des débuts du «Nouvel Obs». Ils vivent désormais dans des univers radicalement hostiles – selon nous complémentaires. Il se trouve qu’ils sont tous les deux nés à gauche, qu’ils y avaient trouvé leur famille, qu’ils ont combattu en son nom et qu’ils se demandent s’il faut continuer à lui rester fidèle. Ils sont, l’un pour une «gauche mélancolique», l’autre pour une «gauche tragique». Il est utile de réfléchir en cheminant près d’eux.
Comment demeurer à gauche ? C’est le propos d’un livre de Bernard-Henri Lévy dont le titre est «Ce grand cadavre à la renverse». C’est une phrase issue de la préface écrite par Sartre pour «Aden Arabie» de Paul Nizan : «Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la gauche, cette charogne (. . .). Pour ne pas se détourner d’elle, il faut avoir le coeur bien accroché.» BHL pouvait faire une autre citation, de Camus celle-là, qui aurait résumé le premier chapitre de son livre : «Je mourrai à gauche, malgré elle, malgré moi.» BHL, en fait, n’affirme rien d’autre. Et il va essayer de nous dire pourquoi la gauche n’est plus qu’une charogne et pourquoi il ne peut s’empêcher d’y rester. Il se trouve simplement que cet essai épique et désespéré sur la gauche se termine par un éloge de Camus et de Mendès France.
On comprendra que je ne puis rester indifférent à cette façon inattendue de brandir deux drapeaux qui n’ont cessé de flotter le long de notre parcours. Le fait qu’il n’ait pas cru devoir le souligner relève de ses humeurs, mais il me faut préciser que, pour parler comme Françoise Giroud, j’ai toujours aimé les qualités de BHL bien plus que je ne me suis irrité de ses défauts.

Dans son livre, il a raison de dire qu’en parlant de lui il parle de chacun et de tous. Il feuillette notre album de famille. En particulier les désillusions, les déconvenues et les échecs, dont il ne reste que l’esthétique de l’intensité et du courage. Mais comme c’est sa version qu’il donne, nous n’y reconnaissons pas notre propre parcours. Aujourd’hui, je veux simplement faire hâtivement une évocation de quelques moments où nous avons cru affirmer et approfondir une identité de gauche – sans emprunter forcément les mêmes chemins pour y parvenir.
D’abord, le cheminement commun. Après la guerre d’Algérie, il n’y avait rien entre le gaullisme et le communisme. Il fallait reconstituer la gauche. Ce journal y a contribué plus que n’importe quel autre. Mais avec une particularité notable, qui devait ensuite être celle de BHL : nous étions farouchement antitotalitaires. Or le Programme commun se faisait avec les communistes. Georges Marchais voulait imposer le slogan selon lequel «la lutte contre l’anticommunisme faisait partie des objectifs prioritaires». Nous avons fait campagne contre cette injonction, et réussi à réunir derrière nous de grands intellectuels pour faire pression sur François Mitterrand, ou du moins pour l’aider à faire prévaloir ces positions. Les communistes ont alors décidé : feu contre «le Nouvel Observateur» et son directeur !
Ensuite, cela a été la grande épreuve du Portugal. Les uns n’avaient d’yeux que pour le vieil et noble communiste Alvaro Cunhal. Les gauchistes avaient un faible pour Otelo de Carvalho, qui inspire à BHL des accents lyriques. Le leader social-démocrate Mario Soares dira plus tard que, sans le soutien du «Nouvel Observateur», une partie des socialistes français, et donc de l’Internationale socialiste, s’apprêtaient à livrer le Portugal aux communistes. BHL n’en dit rien.

Mais je voudrais insister sur un épisode qui nous éloigne radicalement d’une démarche depuis longtemps essentielle à la pensée de BHL. Il y aurait selon lui, en France et à gauche, une programmation en quelque sorte génétique contre le libéralisme, l’argent, les Etats-Unis, et par suite ruse et ricochet de l’histoire contre… Israël. Ainsi, une «gauche antiaméricaine» accuserait des lobbys de Washington et de Tel-Aviv d’instrumentaliser les victimes de la Shoah. Seuls les Arabes seraient à tout jamais innocents. La discussion des thèses de BHL sur l’« idéologie française» – qui serait foncièrement antisémite – nous conduirait trop loin. Contentons-nous ici des Etats-Unis et du Proche-Orient.
Evoquons ce jour de 1990 où l’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït. Que se passe-t-il chez nous ? Un comité de personnalités proches des Palestiniens se constitue pour dénoncer le dictateur irakien. En font partie Germaine Tillion, Maxime Rodinson, Pierre Vidal-Naquet, Jean Lacouture et moi-même. Le seul journal d’Europe – le seul – qui fut assigné en justice pour offense à un chef d’Etat étranger fut «le Nouvel Observateur». La justice que nous réclamions pour les Palestiniens ne nous a jamais incités à témoigner la moindre indulgence pour ce que l’on peut appeler la cause arabe. Nous avons approuvé la guerre du Golfe et dénoncé résolument celle d’Irak.
Pour ce qui est des Etats-Unis et d’Israël, jusqu’en 1967 nous avons été solidaires de l’Etat hébreu. Ensuite, nous lui avons essentiellement reproché de refuser de fixer des frontières et d’augmenter sans cesse le nombre des colonies implantées. C’était le meilleur moyen de déclencher le pire. Il n’est pas une seule grande voix juive, de Martin Buber à Emmanuel Levinas, qui n’ait exprimé cette idée d’ailleurs banale, à savoir que les Israéliens ne connaîtraient de réussite dans leur entreprise que lorsqu’ils se seraient fait accepter de leurs voisins.
Pour nous, c’est en 1968 que Mendès France a fixé notre ligne en demandant aux Israéliens, avec le président du Congrès juif mondial Nahum Goldmann, d’obtenir pour les Palestiniens ce qu’ils avaient obtenu pour eux, c’est-à-dire un Etat. Après quoi nous avons été fidèles à Nahum Goldmann, Théo Klein, Pierre Vidal-Naquet, David Schulman, Avraham Burg, Amos Oz, David Grossman, bref, à tous ceux auxquels les juifs sont contraints de donner raison aujourd’hui.
Si je rappelle tout cela, ce n’est pas seulement parce que BHL l’oublie, mais parce que nos positions, par leur indépendance et leur complexité, embarrassent tout le monde. Nous ne nous reconnaissons jamais entièrement dans les positions d’une catégorie, d’une secte, d’une chapelle. Chaque fois que l’on croit pouvoir définir la gauche, nous échappons à cette définition par un biais ou un autre. C’est ce que l’on appelle la liberté.


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